Quand on parle d’« Atari ST », on parle en réalité de toute une famille de machines. Entre le premier 520 ST de 1985 et le Falcon030 de 1992, Atari a sorti de nombreux modèles, parfois très proches, parfois radicalement différents. Et pour le joueur, ces différences ne sont pas qu’un détail de fiche technique : elles décident de ce qui tourne, de la qualité du son, et parfois de la version d’un jeu qu’on verra à l’écran.
Dans ce guide, je fais le tour des principaux modèles, sans chercher l’exhaustivité du collectionneur, mais avec une question en tête : qu’est-ce que ça change pour jouer ?
Le point de départ : le 520 ST (1985)
Tout commence en 1985 avec le 520 ST, conçu très rapidement après le rachat d’Atari par Jack Tramiel. La base technique, qui restera celle de toute la gamme ST, est la suivante :
- un processeur Motorola 68000 à 8 MHz ;
- 512 Ko de mémoire vive, d’où le « 520 » ;
- une palette de 512 couleurs ;
- trois résolutions : 320 × 200 en 16 couleurs, 640 × 200 en 4 couleurs, et 640 × 400 en monochrome sur moniteur dédié ;
- une puce sonore Yamaha YM2149, à trois voies ;
- des prises MIDI intégrées, une rareté à l’époque ;
- le système TOS avec l’interface graphique GEM.
Le premier modèle a une alimentation et un lecteur de disquettes externes, et les premières versions chargeaient même le TOS depuis une disquette avant qu’il ne passe en ROM.
Pour le joueur, le 520 ST pose les bases : une machine 16 bits abordable, rapide pour l’époque, avec des graphismes nettement au-dessus des ordinateurs 8 bits. Son point faible, face à l’Amiga, restera le son, puisque le YM2149 est une puce de génération 8 bits, et l’absence de circuits dédiés au défilement de l’écran et aux sprites.
Le 1040 ST et les modèles « F » et « FM »
En 1986 arrive le 1040 STF : 1 Mo de mémoire, le lecteur de disquettes et l’alimentation intégrés au boîtier. Viennent ensuite les modèles STFM, dont le « M » désigne le modulateur qui permet de brancher la machine sur une télévision. C’est cette configuration, 520 STFM ou 1040 STF(M), qui a trôné dans beaucoup de chambres et de salons.
Techniquement, ces machines restent des ST : même processeur, mêmes capacités graphiques et sonores. La différence qui compte pour le jeu, c’est la mémoire. La plupart des jeux des années 80 tournent avec 512 Ko, mais à partir du début des années 90, de plus en plus de titres réclament 1 Mo, ou proposent des bonus, comme davantage d’animations ou de sons, sur les machines mieux dotées.
Le Mega ST : la version bureau
Le Mega ST, avec son boîtier séparé du clavier, visait un usage plus professionnel, notamment la PAO avec l’imprimante laser Atari. Il pouvait recevoir jusqu’à 4 Mo de mémoire et intégrer le blitter, une puce qui accél’ère certaines opérations graphiques.
Pour les jeux, le Mega ST apporte peu : quelques titres exploitent le blitter, mais l’immense majorité des jeux est écrite pour un ST standard. C’est plutôt la machine des musiciens et des graphistes.
Le STE : le ST rattrape son retard (1989)
Le STE, sorti fin 1989, est le modèle le plus intéressant pour un joueur. Atari y corrige plusieurs faiblesses du ST :
- la palette passe de 512 à 4 096 couleurs ;
- le blitter devient standard ;
- un son numérique stéréo 8 bits par DMA s’ajoute au YM2149, qui reste présent pour la compatibilité ;
- le défilement matériel de l’écran devient possible ;
- de nouveaux ports joystick, dits « étendus », font leur apparition.
Sur le papier, c’était la réponse à l’Amiga. Dans les faits, les éditeurs ont d’abord continué à développer pour le ST de base, afin de toucher tout le parc installé. Mais certains jeux ont su tirer parti du STE, par exemple avec des couleurs supplémentaires, un son numérique ou un défilement plus fluide. Gods et The Chaos Engine, tous deux des Bitmap Brothers, sont indiqués comme améliorés pour le STE dans les bases de données spécialisées. Et la scène démo a évidemment exploité le STE bien au-delà de ce que faisaient les jeux commerciaux.
Le STE est aussi très compatible avec les jeux ST, à quelques exceptions près : certains titres anciens, notamment ceux qui utilisent des protections ou des astuces très liées au matériel, peuvent refuser de fonctionner. C’est d’ailleurs pourquoi l’émulation garde tout son intérêt : elle permet de passer d’un modèle à l’autre en quelques clics.
Le Mega STE (1991)
Le Mega STE reprend l’esprit du Mega ST avec les améliorations du STE, et ajoute un processeur pouvant fonctionner à 16 MHz, avec une mémoire cache. Il visait lui aussi les usages sérieux. Pour les jeux, le mode 16 MHz ne sert pas à grand-chose, et il peut même provoquer des problèmes avec certains titres : on le désactive pour jouer.
Le TT030 (1990) : un ST à part
Le TT030 marque une rupture : processeur Motorola 68030, nouvelles résolutions graphiques, architecture pensée pour les stations de travail. Il reste compatible avec une partie des logiciels ST, mais beaucoup de jeux ne fonctionnent pas ou mal. C’est une machine de collection, pas une console de jeux.
Le Falcon030 (1992) : le dernier des Atari
Le Falcon030, sorti en 1992, est le dernier ordinateur d’Atari. Il est très ambitieux :
- processeur 68030 à 16 MHz ;
- processeur de signal numérique Motorola 56001, le DSP, pour le son et le calcul ;
- une puce vidéo nommée VIDEL capable d’afficher jusqu’à 65 536 couleurs ;
- des capacités audio très avancées pour l’époque.
Mais il arrive tard, sur un marché dominé par le PC et alors qu’Atari se concentre sur la Jaguar. Peu de jeux commerciaux exploitent vraiment le Falcon, et sa compatibilité avec les jeux ST est variable. Il reste en revanche une machine culte de la scène démo et des musiciens, et une scène amateur produit encore des jeux et des portages pour lui.
Et les autres ?
La famille compte aussi des machines plus rares : le Stacy, un ST portable, ou le ST Book, ainsi que différentes révisions de cartes mères. Elles intéressent surtout les collectionneurs. Pour jouer, les trois vraies questions restent : ST ou STE, 512 Ko ou 1 Mo, et quel TOS.
Ce que ça change pour les jeux
Voici, en résumé, la grille de lecture que j’utilise :
- Jeux de 1985 à 1989 : un 520 ST suffit. Certains n’aiment pas le STE ou les TOS récents.
- Jeux de 1990 à 1993 : 1 Mo devient souvent nécessaire, ou recommandé. Quelques titres profitent du STE.
- Jeux « STE enhanced » : ils tournent sur ST, mais montrent davantage de couleurs ou un meilleur son sur STE.
- Jeux STE uniquement : rares, surtout de fin de vie ou issus de la scène amateur.
- Jeux Falcon : une petite bibliothèque, à part.
Beaucoup de jeux multi-plateformes de l’époque ont été développés d’abord sur Amiga puis portés sur ST, ou l’inverse. C’est pour cela qu’on trouve des conversions presque identiques, et d’autres qui trahissent les limites du ST, surtout côté son et défilement. Dans mes vidéos, je joue sur la version ST, et c’est souvent l’occasion de mesurer ces différences.
Le ST face à l’Amiga, en deux mots
C’est le débat éternel des cours de récré. L’Amiga 500 disposait de circuits dédiés au son, avec quatre voies d’échantillons, et au graphisme, avec le défilement et les sprites matériels. Le ST, lui, était moins cher, son processeur tournait à une fréquence légèrement plus élevée, il avait une sortie monochrome haute résolution très nette et les prises MIDI intégrées. Pour les jeux, l’Amiga avait souvent l’avantage, surtout côté son. Mais le ST a eu ses propres titres de légende, et certains développeurs ont tiré de la machine des résultats remarquables.
Quel modèle choisir aujourd’hui ?
Pour l’émulation, configurez un STE avec 1 Mo et EmuTOS : c’est le meilleur compromis. Repassez sur un ST 512 Ko si un vieux jeu résiste. J’explique tout dans mon guide pour jouer à l’Atari ST aujourd’hui.
Pour une vraie machine, un STE est le choix le plus polyvalent. Un 1040 STF(M) reste une excellente option, robuste et très répandue. Vérifiez l’état du lecteur de disquettes et de l’alimentation, et pensez à un émulateur de lecteur de type Gotek pour ne pas dépendre de vieilles disquettes.
À voir sur la chaîne
Quelques jeux qui montrent bien ce dont le ST était capable :
- Xenon, l’un des premiers succès des Bitmap Brothers sur la machine ;
- Another World, qui tire le meilleur de la machine avec ses polygones ;
- Gods et The Chaos Engine, améliorés sur STE ;
- Le Manoir de Mortevielle, avec sa synthèse vocale en 1987 ;
- Bubble Bobble, qui tourne sur un simple 520 ST.
Mon avis
Si je ne devais retenir qu’une chose de cette famille, c’est sa cohérence : pendant près de dix ans, un jeu écrit pour le 520 ST de 1985 a continué à tourner sur la plupart des machines suivantes. Le STE aurait mérité plus de jeux qui l’exploitent vraiment, et le Falcon est arrivé trop tard. Mais l’essentiel est là : une machine abordable qui a fait découvrir le jeu 16 bits à toute une génération, dont je fais partie.