Une route qui défile sans fin, un volant qui n’existe que dans votre imagination, et en face de vous des types qui n’ont qu’une idée en tête : vous pousser dans le fossé. Au bout de dix secondes de Major Motion, on a compris le contrat. Pas de scénario, pas de menu à rallonge, juste une voiture, des missiles et un kilomètre de bitume de plus à gagner. Sur Atari ST, ce petit jeu de conduite armée a fait partie des titres qu’on lançait « pour voir » et sur lesquels on restait une heure.

Un Spy Hunter qui ne dit pas son nom

Commençons par poser les choses : Major Motion n’est pas un jeu d’action au sens vague du terme, c’est un jeu de combat de véhicules à scrolling vertical, vu de dessus. AtariMania le range dans les shoot’em up à défilement vertical, Wikipédia parle de « vehicular combat » et le qualifie de clone de la borne Spy Hunter. Les deux étiquettes se tiennent : on conduit, mais on tire aussi, et c’est le mélange des deux qui fait le jeu. Le jeu est écrit en C compilé par Philip McKenzie et Jeffrey Sorenson, avec une bande-son de Jeff Hoffman d’après les crédits d’AtariMania.

L’éditeur, lui, c’est MichTron : société américaine très présente sur ST dès les premiers mois de la machine. En Europe, les fiches AtariMania signalent aussi une édition Microdeal au Royaume-Uni et une distribution par France Image Logiciel chez nous. Sur ce point, les sources sont un peu éclatées : on trouve la date de 1986 pour la version ST la plus répandue, mais AtariMania référence aussi une première édition datée de 1985, sans prise joystick. Difficile d’être catégorique sur l’ordre exact des sorties, et j’ai préféré m’en tenir à ce que les fiches s’accordent à dire.

Du bitume, des missiles, zéro pitié

Le principe tient en une phrase : aller le plus loin possible sur une route qui devient de plus en plus dangereuse. Le test publié à l’époque par ST NEWS, en novembre 1986, détaille ce que la route vous réserve. Des taches d’huile et des trous de bombe à éviter, des voitures qu’il faut éjecter hors de la chaussée, des hélicoptères à abattre au missile, et un véhicule « de la Mafia » qui vous arrose de tirs. Plus loin, ce sont de puissantes voitures de course qui arrivent, deux par deux. Autant dire qu’on n’a jamais le temps de souffler.

Il y a un détail de game design que j’aime beaucoup : certaines voitures sont « gentilles », elles ne cherchent pas à vous pousser dehors. Les détruire par réflexe est une erreur, parce que cela vous vaut en retour un missile qu’on ne peut pas esquiver. Le jeu vous demande donc de regarder avant de tirer, ce qui, dans un titre où tout va vite, est une jolie petite contrainte. Dans la version d’origine, les armes se choisissent avec des touches de fonction, ce qui oblige à garder une main près du clavier pendant que l’autre gère la conduite. Ce n’est pas très ergonomique, mais c’est exactement ce qui donne ce côté un peu bricolé et attachant aux premiers jeux ST.

Major Motion sur Atari ST, en images — chaîne AtariGreenlog

Quand la voiture devient un bateau

C’est la surprise du jeu, et elle est contée dans le même test d’époque : après la route, la voiture se transforme en speedboat. Terminé le bitume, on file sur l’eau en évitant des blocs de béton, des mines et ce que le testeur appelle des « loony captains », des capitaines un peu dingues. La musique change à ce moment-là, et c’est la piste du niveau aquatique que les rédacteurs de ST NEWS ont singularisée pour ses qualités. Même si ce n’est pas de la haute fidélité, cette variation de décor et d’ambiance casse la monotonie du défilement vertical, qui est le défaut naturel de ce genre de jeu.

Ce parti pris explique aussi une partie du charme. Spy Hunter avait déjà eu l’idée du passage à l’eau sur borne, et la version ST ne s’en cache pas, mais elle ne se contente pas de décalquer : les cartes sont plus grandes et plus piégeuses dans la version de 1986, d’après les notes d’AtariMania, qui mentionnent aussi un mode démo et une introduction refaite. Ce sont de petites améliorations qui montrent qu’on ne se contentait pas de livrer un premier jet.

La souris, le joystick et le casse-tête des commandes

Parlons du point qui fâche. Dans sa version d’origine, Major Motion se jouait uniquement à la souris, les armes étant sélectionnées au clavier. Les testeurs de ST NEWS le déplorent sans détour : « un dommage ». Une souris, c’est une façon étrange de piloter un véhicule : le mouvement est précis, mais il manque la sensation de donner un coup de volant sec pour éviter un obstacle. On finit par s’y faire, évidemment, comme on s’est fait à tout sur ST, mais l’adaptation demande du temps.

C’est probablement pour ça que la mise à jour de 1986 a ajouté le joystick, branché sur le port souris, comme le rappelle la fiche AtariMania. Le jeu fonctionne alors avec le clavier, la souris ou la manette. Pour un jeu de ce type, c’est un vrai gain : la direction par à-coups de la manette Atari convient mieux à ce genre de pilotage nerveux. Si vous le relancez aujourd’hui, essayez les deux pour vous faire votre propre idée, vous verrez vite laquelle vous convient.

ST, Amiga et autres machines : qui conduit le mieux ?

Sur le papier, Major Motion descend en droite ligne de Spy Hunter : AtariMania le rattache d’ailleurs à une conversion de ce jeu depuis les Atari 8 bits, même si la fiche reste elliptique sur le détail. Côté technique, le ST tourne ici en basse résolution, et la fiche indique un jeu qui tient sur une disquette simple face et qui tourne avec 512 Ko de mémoire. Une version Amiga est sortie plus tard, en 1988 d’après Wikipédia, et il est difficile de départager les deux machines sans les avoir côte à côte : je n’ai pas de comparatif sérieux sous les yeux, donc je m’abstiendrai de prétendre que l’une surpasse l’autre.

Ce qui est sûr, c’est la place qu’il occupait sur ST au moment de sa sortie. En 1986, la machine était encore jeune et son catalogue en pleine construction. Les rédacteurs de ST NEWS classent Major Motion deuxième meilleur jeu de MichTron, derrière Time Bandit, avec cette formule qui résume bien l’affaire : moins bon que Time Bandit, mais très divertissant dans l’ensemble. À cette époque, ils précisaient aussi qu’aucun d’eux n’était parvenu au bout, ce qui en dit long sur la difficulté.

Ce que la presse et les joueurs en ont pensé

Du côté de la presse, Computer Gaming World a publié un test de Gregg Williams dans son numéro de janvier-février 1987 (n° 34), dont la conclusion est que le jeu est, dans l’ensemble, « louable ». AtariMania liste aussi un test dans ANALOG de novembre 1986, mais sans texte lisible ni note que je puisse citer sérieusement. Côté lecteurs, la fiche AtariMania affiche 7/10 sur 24 votes : pas un chef-d’œuvre consacré, mais un jeu qui laisse un bon souvenir à ceux qui ont voté. C’est assez cohérent avec ce qu’on ressent en y rejouant : un titre efficace, un peu sec, qui ne cherche pas à être davantage.

Le prix est un autre élément du contexte : ST NEWS indique 39,95 livres en Angleterre, ce qui représentait une somme pour une disquette. À ce tarif, on comprend que les joueurs attendaient un jeu qui tienne la distance, et c’est précisément ce qu’il fait grâce à sa difficulté.

Le revoir aujourd’hui, en vrai

La disquette est disponible au format Pasti, ce qui veut dire qu’un émulateur comme Hatari ou Steem la fait tourner sans difficulté. Compter une partie de dix minutes pour retrouver les réflexes, et plus si vous voulez découvrir le passage sur l’eau. Le jeu n’a pas vieilli par son principe, qui reste lisible dès la première seconde, mais par son rythme : il faut accepter de refaire les mêmes premiers kilomètres pour progresser, comme dans toute borne d’arcade de l’époque.

Mon conseil honnête : jouez avec une manette configurée sur le port souris plutôt qu’avec la souris elle-même, gardez une main près des touches de fonction, et ne tirez pas sur les voitures qui ne vous attaquent pas. Cette dernière règle, à elle seule, change radicalement votre score.

Finalement, Major Motion ne restera pas dans l’histoire comme l’un des grands noms de la ludothèque ST. Mais quand le missile part, que l’hélicoptère explose et que la voiture qui vous collait depuis dix secondes finit dans le décor, il fait exactement ce qu’on lui demande : donner envie de rejouer. Pour un jeu de 1986 programmé en C sur une machine encore toute neuve, c’est déjà un joli résultat, et une petite pépite à ressortir de temps en temps pour s’amuser deux minutes sans réfléchir.

À lire aussi sur le blog :
→ Overlander sur Atari ST, un autre jeu de conduite armée sur nos 16 bits.
→ Buggy Boy sur Atari ST, pour rester sur la route avec un tout autre style de pilotage.

En savoir plus : fiche AtariMania · Wikipédia (en anglais).

FICHE DU JEU

Jeu
Major Motion
Machine
Atari ST
Sortie
1986
Référence
Major Motion sur Atarimania

Y rejouer aujourd'hui

L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.