Un couloir de pierre, quatre silhouettes qui avancent en grappe, et en face, une pièce entière de fantômes qui sortent d’un générateur osseux avec la régularité d’un distributeur de croissants. Quelqu’un crie « le Wizard a besoin de bouffe ! », un autre vide ses potions sur un mur par réflexe, et la manette du voisin finit par claquer contre la table. Gauntlet II, c’est ça : un jeu qui n’a presque pas d’histoire, mais des souvenirs de salon à la pelle, surtout quand on a la chance de brancher plus de deux joysticks sur un Atari ST.
Un donjon vu du dessus, sans fioritures
Première mise au point, parce que l’étiquette « jeu d’action » ne dit rien d’utile ici : Gauntlet II est un jeu de donjon en vue de dessus, dans la veine du dungeon crawl d’arcade. AtariMania le range dans la catégorie « arcade » et la série Gauntlet, ce qui est honnête mais un peu court. Dans les faits, on explore des labyrinthes, on ramasse des clés pour ouvrir des portes, on casse des générateurs de monstres avant qu’ils ne vous submergent, et on cherche la sortie vers le niveau suivant. Pas de scénario à rallonge, pas de dialogues : un décor, des ennemis, et une jauge de santé qui fond même quand personne ne vous touche.
Ce détail de la santé qui s’érode seule donne tout son rythme au jeu. Impossible de se promener tranquillement : on avance, on mange, on tire, on avance encore. Le jeu vous pousse en permanence vers l’avant, et c’est peut-être pour cela qu’il se rejoue si facilement par petites séances de vingt minutes.
Le jeu, c’est d’abord la borne d’Atari Games sortie en 1986, signée Ed Logg, suite directe du Gauntlet de 1985. C’est d’ailleurs cette date de 1986 qui traînait dans l’ancien titre de cette page : elle désigne l’arcade, pas l’Atari ST.
Quatre classes, et le droit de jouer deux fois le même
On retrouve les quatre héros du premier épisode : le Warrior, la Valkyrie, le Wizard et l’Elf. Chacun a ses forces, ses faiblesses et sa façon de se faire déborder. Le guerrier encaisse, le magicien frappe fort mais ne supporte pas qu’on le touche, l’elfe court vite, la valkyrie fait un peu tout correctement. Tout joueur qui a déjà fait une partie à plusieurs connaît le réflexe : celui qui prend le magicien finit toujours par réclamer qu’on lui garde de la nourriture.
La vraie nouveauté de cette suite, c’est que plusieurs joueurs peuvent désormais choisir la même classe. Les personnages se distinguent par leur couleur. Dit comme ça, c’est un détail ; à la table, c’est la fin des disputes sur « qui a pris la Valkyrie en premier ».
Les autres ajouts, tels que les décrit la fiche de la borne, donnent une idée de l’état d’esprit des concepteurs : ils ont voulu tendre quelques pièges au joueur qui croyait avoir compris le premier jeu. Il y a des niveaux dont l’écran pivote par quarts de tour, des murs invisibles, des murs magiques, des dalles qui étourdissent, de fausses sorties, des flaques d’acide, un dragon qui demande plusieurs coups pour tomber, un bonus de tir qui ricoche et des salles secrètes qu’on débloque en remplissant certaines conditions. Et il y a « It », le monstre qui, au contact, vous désigne comme cible prioritaire pour tous les ennemis jusqu’à ce que vous le repassiez à un autre joueur ou que vous atteigniez la sortie. Sur le papier c’est cruel, à plusieurs c’est un jeu de patate chaude très méchant.
La conversion : US Gold, Atari ST, 1988
Pour la version Atari ST, les sources que j’ai pu consulter convergent sur l’essentiel, avec une petite nuance sur la date. AtariMania indique 1988, éditeur US Gold pour l’Europe, avec une version américaine éditée par Mindscape. Wikipédia, de son côté, donne dans une rubrique de versions une date d’octobre 1987 pour les ordinateurs, alors que les premiers tests de la version ST que je trouve datent de l’été 1988. Je m’en tiens donc à 1988, tout en reconnaissant qu’il est difficile d’être catégorique à une poignée de mois près.
AtariMania crédite Richard Costello à la programmation, Kevin Bulmer aux graphismes et Bill Allen à la musique et aux effets sonores. La fiche ne nomme pas de studio de développement, et je préfère ne pas en inventer un. Elle précise en revanche que la licence vient d’Atari Games et de Tengen, que le jeu se joue au joystick, et qu’il accepte un ou deux joueurs en simultané, voire quatre avec l’adaptateur multijoueur.
Cet adaptateur est la grande particularité de la version ST. Deux manettes sur les ports habituels, deux autres via le port parallèle : à une époque où l’ordinateur familial servait aussi de console de salon, c’était un argument de poids. D’après Wikipédia, la plupart des autres versions pour ordinateur se limitaient à deux joueurs. Sur ce point précis, l’Atari ST avait donc une longueur d’avance sur la plupart des autres versions micro.
L’adaptateur a un revers, évidemment : il faut le posséder, et quatre joysticks branchés sur un même bureau avec quatre adolescents autour, c’est une logistique à part entière. Mais quiconque l’a vu fonctionner se souvient d’un moment de jeu sans équivalent sur les micros 16 bits de l’époque.
Ce que la presse en a pensé, et ce que les joueurs ont voté
L’accueil est bon. D’après Wikipédia, ST Action a donné 88 % à la version ST (numéro d’août 1988), et Atari ST User a mis 9/10 dans son numéro de septembre 1988. AtariMania recense aussi ST Format à 86 % en avril 1991, au moment de la réédition à petit prix. Les lecteurs du site sont dans la même ligne, avec une note moyenne d’environ 7,8 sur 10 pour 133 votes. La fiche précise que le jeu a atteint la deuxième place des ventes ST au Royaume-Uni en septembre 1988 et y est resté six mois, ce qui est considérable pour l’époque.
Je n’ai pas retrouvé le texte de ces tests, donc je ne vais pas en citer de phrases. Les notes parlent assez : ce n’est pas une conversion qui a laissé les joueurs perplexes, c’est un titre qui a trouvé son public tout de suite. Il a ensuite été réédité plusieurs fois sur ST, chez Kixx et chez KlassiX d’après la liste d’AtariMania, ce qui est le signe d’un jeu qu’on continuait à acheter longtemps après sa sortie.
Atari ST ou Amiga : le même donjon, deux salons
Impossible d’y couper : le jeu est sorti aussi sur Amiga, ainsi que sur ZX Spectrum, Amstrad CPC, Commodore 64 et PC. Les tests de la version Amiga que cite Wikipédia vont de 70 % (Your Amiga) à 94 % (Commodore User) : les avis sont donc plus dispersés que sur ST, où les notes restent groupées entre 86 et 90 %. Je ne tranche pas sur les couloirs les plus jolis, faute de comparaison sérieuse sous la main, et devant un jeu de ce genre ce n’est pas ce qui compte.
Ce qui compte, c’est que l’écran reste lisible quand il y a douze monstres, trois projectiles et quatre héros. Un jeu de donjon à plusieurs vit ou meurt sur ce point. Dans un jeu comme celui-ci, la sobriété graphique est un avantage : on voit où on va, on voit ce qui nous attaque, et on voit surtout qui vient de grignoter la nourriture qu’on convoitait.
Côté son, l’Atari ST n’a jamais été la machine des grandes envolées orchestrales, et la fiche note surtout la musique de titre numérisée. Ça fait son petit effet à l’allumage. Ensuite, ce sont les bruits du jeu qui prennent la main : les tirs, les impacts, le brouhaha d’un donjon qui ne laisse jamais le silence s’installer.
Les défauts qu’on pardonne
Soyons honnête : Gauntlet II ne réinvente rien. La vue de dessus n’a aucune subtilité, les niveaux se ressemblent après quelques heures, et en solo le jeu tourne vite à l’exercice d’endurance. On se bat, on mange, on ouvre une porte, on recommence. Sans quelqu’un à côté pour partager la panique ou râler contre l’autre joueur qui a avalé la dernière potion, l’intérêt s’érode plus vite que votre santé.
Il y a aussi la difficulté. Elle monte vite, comme sur la borne, qui avait été pensée pour faire insérer des pièces. On peut le prendre comme un défi, ou comme une manière élégante de vous dire que ce jeu se joue en équipe et se perd tout seul.
Mais ces défauts sont aussi ce qui fait son charme. Le jeu ne cherche pas à vous raconter une histoire, il vous donne un décor, des règles simples et un chaos organisé, et il vous laisse écrire le reste à plusieurs. C’est exactement ce que beaucoup de jeux ultérieurs ont essayé de faire avec beaucoup plus de moyens.
Le rejouer aujourd’hui
La version ST se rejoue très bien sur émulateur, par exemple avec Hatari, et la plupart des émulateurs savent gérer plusieurs manettes. Si vous avez deux amis motivés et deux manettes de plus, l’expérience tient encore la route : on s’organise, on se partage la nourriture, on s’engueule un peu, on rit beaucoup. Si vous jouez seul, essayez une session courte pour vous faire une idée, mais ne vous attendez pas à y retrouver la même magie.
Dans les faits, la grande force de cette conversion, c’est sa promesse de départ : sortir la salle d’arcade du café pour l’installer sur une table basse, avec la bande de copains autour. À plus de trente-cinq ans de distance, il y a pire comme programme pour un samedi soir, et les quatre silhouettes qui avancent d’un même pas dans le couloir de pierre n’ont rien perdu de leur efficacité.
À lire aussi sur le blog :
→ Rolling Thunder sur Atari ST : espionnage à l’ère 16 bits, autre conversion d’une borne d’Atari Games chez U.S. Gold
→ Paperboy sur Atari ST : livrer le journal à vélo dans la banlieue américaine, un autre classique d’arcade signé Atari Games
FICHE DU JEU
- Jeu
- Gauntlet II
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1986
- Référence
- Gauntlet II sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.