Un nid, des œufs bien au chaud, et des créatures qui rôdent avec une idée très précise de leur prochain repas. Au milieu de l’écran, un viseur que vous baladez à la souris. Pas de vaisseau, pas de héros en armure : juste vous, la souris, et un devoir quasi parental. Crack’ed est l’un de ces jeux de l’Atari ST qui ne ressemblent pas tout à fait aux autres, et c’est peut-être pour ça qu’on ne l’a jamais vraiment oublié.

Crack’ed sur Atari ST, séquence de jeu — chaîne AtariGreenlog

Une maison mère qui fait ses propres jeux

Première surprise : le logo sur la boîte. Crack’ed n’a pas été publié par un éditeur tiers, mais par Atari Corporation elle-même. Le constructeur de la machine, celui de Jack Tramiel, n’était pas réputé pour sa production logicielle maison à l’époque, et chacun de ses jeux « officiels » sur ST a un petit parfum de curiosité. Celui-ci est signé Robert Neve, crédité à la fois comme programmeur et concepteur sur AtariMania. Wikipédia l’indique sous le nom de Robert Craig, ce qui laisse penser que le même homme apparaît sous deux noms selon les sources ; je m’en tiendrai à « Robert Neve » pour le crédit du jeu. Côté graphismes, les fiches citent Clark Kohanek et Donna Ford.

La date est un peu floue, et autant le dire franchement. AtariMania recense plusieurs fiches ST : une version américaine datée de 1987 (une préversion, d’après la fiche) et une édition européenne, distribuée par Atari UK, datée de 1988. Les magazines britanniques l’ont testé durant l’été 1988, et Wikipédia retient 1988 pour la sortie. Si vous cherchez une date unique, 1988 est la plus sûre, avec une gestation qui remonte visiblement à 1987.

Le genre : un jeu de tir à viseur, façon pistolet optique

Si l’on m’avait demandé de classer Crack’ed dans une case, j’aurais hésité entre l’arcade pure et le shoot’em up. AtariMania tranche avec la mention « shoot’em up à viseur » (crosshair), et c’est la définition la plus juste : on ne pilote rien, on vise. Sur ST, le viseur se déplace avec la souris et le bouton gauche tire. Le principe rappelle les jeux de pistolet optique des salles d’arcade, avec une nuance de taille : ici, il n’y a pas de pistolet, juste le rongeur d’ordinateur qui traîne sur le bureau de la chambre d’ado.

Cela change tout par rapport au shoot’em up à défilement qu’on associe d’habitude au ST. Pas de patterns de vaisseaux à mémoriser, pas de bonus à ramasser dans un couloir spatial. Votre rôle est celui d’un défenseur, presque d’un gardien de but : vous surveillez plusieurs points de l’écran à la fois et vous décidez, à chaque seconde, quelle menace traiter en premier.

Défendre des œufs, rattraper ceux qui tombent

L’idée de départ est d’une simplicité désarmante. Des œufs d’oiseaux reposent dans des nids, répartis sur l’écran, et des créatures cherchent à les voler. Wikipédia parle de cinq nids ; si l’une des bestioles s’empare d’un œuf, il suffit de lui tirer dessus pour qu’elle le lâche. L’œuf tombe alors, et il faut le rattraper pour le remettre dans un nid. Un niveau est réussi lorsqu’au moins un œuf est encore dans un nid à la fin de l’assaut.

Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il donne au jeu sa tension. Vous ne gagnez pas en éliminant tout le monde, mais en conservant quelque chose. C’est un renversement agréable : la défaite n’est pas un game over brutal à la première erreur, c’est une érosion. On perd un œuf, puis un deuxième, et l’on se met à compter ce qui reste. Le jeu fait ainsi naître une forme de petite angoisse comptable, très différente de l’adrénaline des shoots classiques.

Le jeu propose cinq niveaux à thème, toujours d’après Wikipédia. Je n’ai pas de quoi vous détailler chacun d’eux avec certitude, et plutôt que de broder, je préfère renvoyer à la séquence de jeu ci-dessus pour voir à quoi ressemblent les décors. Le sous-titre officiel, An Egg-Citing Adventure, annonce en tout cas la couleur : on est dans le calembour assumé, pas dans la simulation de survie aviaire.

La souris, le seul vrai contrôleur

Le choix de la souris n’est pas un détail d’implémentation, c’est le cœur du projet. L’auteur lui-même a expliqué dans une interview de 2003 (citée par Wikipédia) qu’il était opposé aux portages sur console, parce que le jeu avait été pensé comme un « jeu à la souris ». Il avait raison, et l’histoire des versions l’a plutôt confirmé.

Sur ST, le curseur est rapide, précis, et la souris est la manette naturelle de la machine : tout le monde en avait une, branchée en permanence. Atari a pourtant décliné le jeu sur sa console 7800, où l’on joue au joystick. Atari 7800 Forever lui accorde 2 sur 5, en reprochant des contrôles raides tout en saluant l’idée de départ. C’est exactement le diagnostic que l’on attend d’un jeu conçu pour pointer plutôt que pour pousser.

Une version 2600 a aussi existé en coulisses : le site AtariProtos recense un prototype (référence CX-26142) développé par Randy Bowker et Bruce Williams de Zip Chip, avec trois niveaux au lieu de six sur la 7800. Elle n’est jamais sortie. Le site suppose que le développement a duré trop longtemps pour un marché 2600 déjà sur le déclin, en précisant qu’il s’agit d’une conjecture. Curieusement, le rédacteur du site juge que le jeu y fonctionne mieux qu’on ne l’aurait cru, ce qui en dit long sur la solidité du concept.

Ce qu’en pensait la presse en 1988

L’accueil, lui, a été partagé, et c’est ce qui rend le jeu intéressant à examiner. D’après AtariMania, Computer + Video Games lui a donné 7 sur 10 en septembre 1988. ST Action, en août, a mis 58 %. The Games Machine, en septembre, a été nettement plus sévère avec 44 %. Entre 44 et 70, il y a un monde, et ces notes racontent bien l’ambiguïté du titre : original, mais mince.

Chez les lecteurs d’AtariMania, la note moyenne est de 6,7 sur 10, mais sur sept votes seulement, donc il faut la prendre pour ce qu’elle est : un indice, pas un verdict. Ce qu’on peut en tirer, c’est que le jeu n’a pas déchaîné les passions, ni dans un sens ni dans l’autre. Il a eu son public, modeste, et a disparu des radars sans faire de bruit.

Crack’ed face à ses voisins

Replaçons-le dans son époque. En 1988, l’Atari ST commence à s’installer dans la durée, l’Amiga aussi, et la bataille se joue sur les jeux d’arcade convertis et les shoot’em up bourrés de sprites. Face à cela, un jeu où l’on protège des œufs à la souris fait un peu figure d’OVNI. Ce n’est ni un portage de borne, ni une licence connue, ni une démonstration technique à la gloire des puces graphiques. C’est une idée de game design posée sur la table, avec peu de moyens.

C’est aussi sa limite. Un concept aussi clair a besoin de variété pour tenir la distance, et la critique d’époque suggère qu’il en manquait un peu. Ce qui fait sourire sur le papier peut fatiguer à la quatrième ou cinquième partie, surtout quand on a un catalogue de jeux plus généreux sous la main. Mais en petite dose, pour une pause de dix minutes, c’est exactement le genre de jeu qui donne envie de relancer.

Un mot sur l’esprit général : la machine d’Atari a toujours eu une relation particulière avec les jeux d’adresse. Entre les premières bornes de la marque et les bricolages de la scène ST, il y a une filiation de jeux simples, lisibles, qu’on comprend en dix secondes. Crack’ed s’inscrit dans cette tradition sans la révolutionner, et ce n’est pas un reproche.

Le rejouer aujourd’hui

La bonne nouvelle, c’est que Crack’ed est un jeu à la souris sur une machine qui se laisse parfaitement émuler. Avec Hatari ou n’importe quel autre émulateur ST, la souris de votre PC remplace celle de l’époque, et vous retrouvez les conditions d’origine sans effort : c’est la meilleure façon de lui rendre justice, surtout après ce que l’auteur disait des portages. Le jeu tourne sur ST/STe avec 512 Ko de mémoire, en basse résolution, d’après la fiche AtariMania, ce qui ne pose aucun problème à un émulateur.

Mon conseil : ne lui demandez pas d’être autre chose que ce qu’il est. Ce n’est pas un chef-d’œuvre, c’est un petit jeu d’adresse avec une idée forte, celle de protéger plutôt que de détruire. Comptez une partie pour comprendre, deux pour vous prendre au jeu, et vous saurez si le virus vous a attrapé. Parmi les curiosités d’Atari Corporation sur ST, il mérite sa place : un jeu modeste, assumé, qui préfère couver ses œufs plutôt que de jouer au grand spectacle.

À lire aussi sur le blog :
→ Joust sur Atari ST, un autre classique d’arcade où les œufs jouent un rôle central.
→ Cabal sur Atari ST, pour un autre jeu de tir où l’on vise plutôt que l’on pilote.

En savoir plus : Wikipédia · fiche AtariMania · prototype 2600 sur AtariProtos.

FICHE DU JEU

Jeu
Crack’ed
Machine
Atari ST
Sortie
1987
Référence
Crack’ed sur Atarimania

Y rejouer aujourd'hui

L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.