Un ciel bleu qui n’existe que dans les années 80, une Ferrari rouge décapotable, une passagère aux cheveux au vent, et la route qui file sous les roues : Out Run n’a jamais prétendu être un simulateur de conduite. C’était une carte postale à 200 km/h, une promesse de vacances dans une salle d’arcade enfumée. Le problème, c’est que l’Atari ST de 1988 n’avait ni les processeurs dédiés ni les puces graphiques de la borne Sega. Alors que reste-t-il de la carte postale quand on la fait tourner sur un 68000 à 8 MHz ? Un peu moins de soleil, sans doute, mais pas mal de plaisir quand même.
Le plus grand tube de Yu Suzuki, version salon
Rappelons d’où vient la bête. Out Run sort en arcade en 1986 chez Sega, sous la direction de Yu Suzuki, le même homme qui signera ensuite Hang-On, Space Harrier ou plus tard Virtua Fighter. L’idée de départ s’inspire de l’esprit des courses folles façon Cannonball : on ne dispute pas un championnat, on traverse un pays pour le plaisir. La voiture est une Ferrari Testarossa, le décor change de paysage à chaque tronçon (plages, forêts, déserts, ruines antiques), et surtout, la route se sépare en deux à la fin de chaque étage. Gauche ou droite : le joueur choisit son itinéraire, et l’arbre des parcours débouche sur cinq arrivées possibles, chacune avec sa fin.
C’est cette liberté, très rare à l’époque, qui a fait l’effet d’une bombe. Ajoutez à cela la fameuse sélection de musique à la radio de bord, avec son Magical Sound Shower signé Hiroshi Kawaguchi, et la borne en version « cabine » avec siège hydraulique : on tenait un objet de désir. Les éditeurs de micro-ordinateurs se sont évidemment rués dessus, et c’est US Gold qui a récupéré la licence pour les machines européennes.
Probe, US Gold et un ST à mettre sur la route
La conversion Atari ST sort en 1988 chez US Gold (la date exacte varie selon les sources, avec une sortie britannique qui remonterait à février 1988). Les fiches d’AtariMania créditent le studio Probe pour le développement, avec Ian Morrison à la programmation, et précisent que le jeu est écrit en langage machine, qu’il tourne en basse résolution et qu’il tient sur une seule disquette simple face, sans protection particulière. Pour mémoire, ce n’est donc pas un jeu de chez Mindscape, contrairement à ce qu’on lit parfois : l’éditeur, c’est bien US Gold, spécialiste des licences d’arcade sur ordinateurs 8 et 16 bits.
Le plus frappant, quand on regarde la vidéo, c’est l’effort d’illusion. La route est faite de bandes horizontales qui défilent et se déforment pour donner l’impression des virages et des collines, selon le principe du « pseudo-3D » des jeux de course de l’époque. Sur la borne, un matériel spécialisé redessinait la route et les sprites sans broncher. Sur un ST de base, tout repose sur le processeur et sur une mémoire limitée, et on devine que l’équipe a dû faire des compromis : palette plus timide, décors plus sobres. Mais le principe est là, la voiture se lance, les virages s’enchaînent, et le trafic se faufile devant vous.
Ce que ça donne à la manette (et au joystick)
Le jeu se pilote au joystick ou à la souris, et on comprend vite que le joystick reste le bon choix : on tourne, on accélère, on rétrograde en haute vitesse, c’est tout ce qu’on lui demande. La conduite est simple, presque sans nuance. On ne gère pas les trajectoires comme dans une vraie course ; on gère surtout le trafic et le chrono. Chaque point de passage rallonge un peu le temps, et si le compteur tombe à zéro, la partie est finie. Ce système a un effet pervers génial : on a toujours une raison de prendre un risque. Doubler dans le virage, frôler un camion, partir tout droit dans l’herbe en espérant que la voiture ne se retourne pas.
Sur ST, c’est le ressenti de vitesse qui fait la différence. Le jeu n’atteint pas la fluidité de la borne, loin de là : l’animation est saccadée, et la route semble parfois monter par paliers plutôt que de glisser. Pourtant, une fois lancé à pleine allure, l’effet fonctionne, et le défilement des décors latéraux donne ce petit frisson qu’on cherche. Disons-le franchement : on ne joue pas à ce Out Run pour sa technique, on y joue pour la sensation de foncer à toute vitesse dans un décor qui défile. Et sur ce point précis, la conversion livre une partie du contrat.
L’accueil de 1988 : un succès commercial, une critique partagée
Commercialement, Out Run sur ST a très bien marché. Les sources indiquent plus de 25 000 exemplaires vendus au Royaume-Uni à la mi-1988, et le jeu a figuré en bonne place dans les classements de ventes britanniques, au point de passer pour l’un des premiers jeux 16 bits à grimper dans le Top 10 général. Selon les sources, il aurait aussi pris la tête du classement des ventes ST à l’été 1988 ; Wikipédia anglophone évoque plutôt le mois de mai, donc difficile d’être catégorique sur le mois exact. Il a aussi décroché deux Golden Joystick Awards pour 1988, dont celui du jeu de style arcade de l’année, d’après AtariMania.
La presse de l’époque, elle, est moins unanime. Selon AtariMania, ST Action lui a donné 84 % en juillet 1988, tandis que ST/Amiga Format s’arrêtait à 71 % le même mois. Computer and Video Games, de son côté, jugeait la version ST « loin d’être parfaite » tout en la trouvant plus proche de la borne que les portages 8 bits. Et trois ans plus tard, en avril 1991, ST Format n’était pas tendre : 38 %, preuve que le jeu avait mal vieilli à mesure que les ST accueillaient des titres plus ambitieux. Côté joueurs, la note moyenne sur AtariMania plafonne à 5,4 sur 10 pour 52 votes. Un chiffre très modeste comparé au souvenir que beaucoup gardent de la licence, et qui en dit long sur l’écart entre l’envie et la réalité.
ST, Amiga et 8 bits : un voyage à plusieurs vitesses
La question que tout le monde pose : et sur Amiga ? L’Amiga avait de meilleurs atouts sonores et graphiques sur le papier, mais le pseudo-3D à grande vitesse restait un exercice périlleux pour toutes les machines 16 bits de l’époque, et je ne me risquerai pas à un verdict tranché sans comparer image par image. Les versions 8 bits sont tombées dans un fossé encore plus profond, avec des critiques sévères sur l’Amstrad CPC et un accueil mitigé sur Spectrum. Dans ce paysage, le ST s’en sort honorablement, même s’il n’a rien d’une borne d’arcade miniature.
Ce qui reste beau, c’est l’ambition. À l’époque, voir une telle course d’arcade tenir sur une disquette simple face avait de quoi impressionner. Je ne dirais pas que tout est parfait, loin de là. Certains virages arrivent trop vite pour qu’on les devine, le trafic est parfois cruel, et le bruit du moteur n’a rien de la musique du ciel. Mais il y a dans ce portage cette volonté de ne pas lâcher l’esprit du jeu, et c’est ce qui le rend attachant malgré ses défauts.
Y rejouer aujourd’hui sans se brûler les doigts
Via un émulateur comme Hatari, Out Run tourne sans problème. Il faut juste accepter de le jouer pour ce qu’il est : une course d’arcade à l’ancienne, sans voiture à régler, sans championnat, sans classement à la fin autre que son propre score. On y passe dix minutes, on tente un nouvel embranchement, on se plante, on recommence. Le jeu a ceci de bon qu’il vous oblige à recommencer pour voir ce qu’il y a de l’autre côté du carrefour.
Il existe aussi plusieurs rééditions : une sortie américaine via Sega, une version espagnole chez Erbe Software, et deux rééditions budget, chez Kixx en 1990 puis KlassiX en 1991, selon AtariMania. Il y a même un titre séparé, Out Run STe, que je ne détaille pas ici faute de sources solides pour en parler sérieusement. Autant de signes que le jeu s’est vendu longtemps, et que les joueurs ST n’en avaient pas tout à fait fini avec lui.
Ce Out Run n’est pas la meilleure course de la ludothèque ST, ni la plus fidèle conversion d’une borne Sega. Mais il a fait une chose que peu de jeux réussissent : il a donné envie de prendre la route, même sur un écran de télévision et avec un joystick à ressorts. Pour une disquette simple face, ce n’est pas rien. On regarde la Ferrari, on pense aux vacances, on oublie un instant les saccades, et on appuie sur le bouton une dernière fois.
À lire aussi sur le blog :
→ Super Hang-On sur Atari ST, l’autre course de moto signée Sega, dans la même veine arcade.
→ Hard Drivin sur Atari ST, une autre conversion de course arcade qui tire sur la corde du 3D.
En savoir plus : fiche MobyGames · fiche AtariMania.
FICHE DU JEU
- Jeu
- Out Run
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1988
- Référence
- Out Run sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.