Un chevalier sur une autruche, une lance en avant, une plateforme qui flotte au-dessus d’un lac de lave : posé comme ça, Joust ressemble à un pari perdu entre deux programmeurs un peu trop imaginatifs. C’est pourtant l’une des idées d’arcade les plus solides des années 80, et l’une des rares qui se jouent encore avec un sourire idiot au bout de dix secondes. Sur Atari ST, elle arrive dans une conversion sans prétention, mais qui a l’avantage de tenir sur une seule disquette.
Un seul écran, une règle, et c’est tout
Pas de scrolling, pas de niveau à explorer, pas de scénario. Joust tient dans un écran fixe, avec quelques plateformes en pierre suspendues au-dessus de la lave, et des chevaliers qui s’y battent à dos d’oiseau. C’est un jeu d’arcade pur, dans la lignée des jeux à tableau unique, et non un jeu d’action au sens large : tout le plaisir vient de la maîtrise d’un seul geste.
La règle de combat tient en une phrase : quand deux cavaliers se percutent, celui dont la lance est la plus haute l’emporte. À hauteur égale, les deux se repoussent. Le reste découle de cette phrase. Il faut toujours chercher à dominer l’adversaire, plonger depuis le haut, se méfier de celui qui arrive par en dessous.
Un ennemi vaincu laisse un œuf. Si vous le ramassez, vous marquez des points. Si vous le laissez traîner, il éclot et un nouveau chevalier repart au combat, parfois plus coriace. Voilà ce qui donne au jeu son rythme nerveux : chaque victoire crée une petite urgence.
Battre des ailes, un bouton à la fois
La prise en main, c’est le cœur du jeu. Le joystick sert à aller à gauche ou à droite. Le bouton de tir ne tire rien : il bat des ailes. Chaque pression vous fait gagner un peu d’altitude, et entre deux battements la gravité reprend ses droits. Pas de vol continu, pas de jauge de carburant, seulement un rythme à trouver.
Les premières minutes sont humiliantes. On martèle, on monte trop haut, on percute le plafond, on retombe dans la lave. Puis le geste devient un tempo : deux coups d’ailes, une glissade, un petit coup pour corriger. C’est exactement le genre de contrôle où la différence entre un joueur débutant et un joueur correct se voit en vingt secondes, et où celle entre un joueur correct et un très bon se voit sur le score.
Ptérodactyle, troll et autres mauvaises surprises
Le bestiaire est court mais efficace. Les ennemis ordinaires montent des buses et se déclinent en plusieurs classes (les Bounders, les Hunters, les Shadow Lords, du moins faible au plus dangereux), qui rapportent des points différents. Plus on avance, plus les rangs se durcissent.
Et puis il y a ceux qui ne sont pas là pour jouer le jeu. Si vous traînez trop longtemps sur une vague, un ptérodactyle surgit : il est rapide, il est dangereux, et il se bat pour des points bonus si vous arrivez à l’abattre. Le troll de lave, lui, guette ceux qui volent trop bas et les entraîne vers le fond. Ces deux menaces ont le même rôle : vous empêcher de camper. Le jeu veut du mouvement, il le fait savoir.
La conversion : Atari Corporation et Rugby Circle
Quelques précisions, parce que le sujet est plus flou qu’il n’y paraît. L’arcade est signée Williams Electronics en 1982, avec John Newcomer comme concepteur principal. Le portage ST, lui, est édité par Atari Corporation, développé par la société Rugby Circle, Inc., et les programmeurs et graphistes crédités sont Troy Dahlman et Robert Lech. Le jeu est écrit en C compilé, tourne en basse résolution, se joue au joystick, et accepte un ou deux joueurs en simultané. Il est vendu sous licence Williams.
Côté date, difficile d’être catégorique. AtariMania propose deux fiches qui se recoupent : l’une parle de 1985, l’autre de 1986, avec en plus des éditions européennes (Atari France en 1986, une autre sortie en 1988, une édition italienne). Les sources indiquent plutôt 1986 comme date la plus fréquente, mais je préfère laisser la question ouverte plutôt que de trancher à tort. Ce qui est sûr, c’est que cette version est présentée comme l’une des premières sur les machines 16 bits.
Voir Atari Corporation éditer elle-même une licence d’arcade pour sa propre machine a quelque chose de logique : c’est une façon de montrer que l’ST peut accueillir les classiques de salle. Reste que, techniquement, on est loin des productions de studio de la fin des années 80.
Ce qu’en disent les notes
Les chiffres sont maigres, mais ils racontent une histoire. Le magazine ST Action a évalué le jeu en août 1988 et lui a donné 59 %. C’est un verdict plutôt tiède, daté d’une période où l’ST avait mieux à offrir ; on peut penser que l’âge du concept pesait dans la note, mais c’est une hypothèse.
Les joueurs, eux, sont plus généreux : sur AtariMania, la note moyenne des visiteurs est de 8,4 sur 10 pour 85 votes. Les commentaires sur la fiche reviennent sur un point : la version Atari 8 bits est souvent présentée comme la meilleure conversion à la maison, et la version ST comme un bon port, mais pas le premier choix. Je trouve cet avis cohérent : le jeu est là, il est jouable, mais ce n’est pas lui qui montre ce que la machine sait faire.
À titre de comparaison, la revue américaine Electronic Games avait désigné en 1984 un portage Atari de Joust (sur une autre machine que l’ST) comme meilleure adaptation d’arcade pour la maison. Cela place la barre assez haut pour tout ce qui est venu après.
Deux joueurs, deux autruches, zéro diplomatie
C’est le mode à deux qui fait tenir Joust dans la durée. Dans l’arcade, le joueur 1 monte une autruche, le joueur 2 une cigogne, et vous partagez le même écran. Vous pouvez coopérer pour nettoyer une vague. Vous pouvez aussi vous attaquer, et c’est là que tout se gâte. Un coup de lance mal placé sur votre partenaire, un œuf que vous lui volez sous le bec, et la coopération se transforme en règlement de comptes.
C’est la grande qualité du jeu : il ne vous force à rien. Même mécanique, même écran, deux ambiances opposées selon l’humeur de la soirée. Sur ST, le jeu accepte deux joueurs en simultané : un joystick chacun, un bouton chacun, et on y va.
ST ou autre machine : quel intérêt aujourd’hui ?
Soyons francs : si vous voulez le meilleur Joust à domicile, d’autres plateformes ont des défenseurs plus nombreux que l’ST. Mais cette version a pour elle deux arguments solides. Elle tient sur une seule disquette, et elle est jouable à deux en simultané. Pour un jeu dont tout le sel tient à la prise en main, c’est suffisant pour tenir une soirée.
En émulation, comptez une poignée de parties pour retrouver le geste, puis une bonne heure à vous demander pourquoi vous n’arrivez pas à passer la vingtième vague. Le jeu est exigeant sans être injuste, ce qui est une qualité plus rare qu’on ne le croit.
Pour finir, voici ce qui me frappe le plus : Joust sur Atari ST n’est pas une vitrine technique, c’est un jeu qui vous demande de battre des ailes avec méthode pendant qu’un copain essaie de vous planter sa lance dans le dos. Cela suffit amplement. Reste à savoir qui, de vous ou de lui, sera le premier à crier à la triche.
À lire aussi sur le blog :
→ Bomb Jack sur Atari ST, un autre jeu d’arcade à tableau unique où l’on passe son temps à voler.
→ Bubble Bobble sur Atari ST, un autre grand jeu d’arcade à écran fixe, à jouer à deux.
En savoir plus : fiche AtariMania · fiche MobyGames.
FICHE DU JEU
- Jeu
- Joust
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1985
- Voir aussi
- Arcade
- Référence
- Joust sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.