Un dragon bleu, un ciel qui défile vers le bas, des œufs plantés dans le décor qu’on a vite fait de transformer en omelette de bonus : Dragon Spirit n’a pas besoin de long préambule. On pousse le joystick, on crache du feu, et on essaie de ne pas se faire cueillir par le premier volatile venu. Sur Atari ST, ce petit jeu de tir en scrolling vertical a souvent été rangé dans la catégorie « conversion d’arcade sans histoire ». Elle mérite pourtant qu’on s’y arrête un instant.

Un shoot’em up vertical, avec un dragon à la place du vaisseau

Premier point à clarifier, parce que l’étiquette « jeu d’action » ne veut rien dire ici : Dragon Spirit est un shoot’em up à défilement vertical. C’est la fiche AtariMania qui le classe ainsi, et c’est aussi la description de la borne d’origine. Namco l’a sortie au Japon en mai 1987, puis elle a traversé l’Atlantique sous licence Atari Games pour l’Amérique du Nord. Le principe est celui de tous les shmups de cette famille : on avance, on tire, on esquive.

Sauf que le héros n’est pas un chasseur spatial mais un dragon. Selon Wikipédia, il s’appelle Amur (la graphie varie un peu selon les sources) et doit délivrer la princesse Alicia des griffes du démon-serpent Zawell. Une trame de fantasy sans prétention, que le jeu raconte à peine. On n’est pas venu pour le scénario, et c’est très bien comme ça.

Cracher du feu en l’air, lâcher des bombes au sol

La mécanique reprend le vieux réflexe des jeux de ce type avec deux armes distinctes. Un souffle de feu pour les ennemis volants, une bombe pour ceux qui rampent, nagent ou ruminent sur le sol. Pour un joueur de l’époque, la subtilité tient à ce qu’il faut penser à deux plans à la fois : ce qui arrive du haut de l’écran, et ce qui traîne dans le décor en dessous.

Le dragon encaisse deux coups avant de passer l’arme à gauche, ce qui est plutôt généreux pour un jeu de 1987. Les œufs qu’on fait éclater à la bombe libèrent des orbes : un bleu qui ajoute une tête supplémentaire (donc plus de puissance de feu), un orange qui renforce les tirs une fois trois exemplaires récupérés. D’autres orbes spéciaux donnent des pouvoirs plus exotiques, comme des tirs à tête chercheuse, des tirs multiples ou la possibilité de rapetisser pour se faufiler entre les projectiles. Le tout sur neuf niveaux dans la borne, avec rivières, volcans, glaciers et jungles, chacun terminé par un boss.

C’est un système simple, lisible, qui donne la sensation de grandir au fil de la partie. Et cette sensation-là fait tout le sel d’un bon shmup : on débute fragile, on finit avec un dragon multi-têtes qui crache des gerbes de flammes, et on a mal au pouce.

Dragon Spirit sur Atari ST, séquence de jeu — chaîne AtariGreenlog

Domark, Consult et une sortie en 1989

La version ST arrive en Europe en 1989. L’éditeur est Domark, qui se charge de la distribution, et le développement est attribué à Consult Computer Systems (on trouve aussi Consult Software), d’après AtariMania et StrategyWiki. À noter que l’Amiga, le PC et les versions 8 bits (Commodore 64, Amstrad CPC, ZX Spectrum) tombent à peu près à la même période. AtariMania précise même que la version ST aurait été la première disponible sur le marché 16 bits européen. Je prends cette mention avec des pincettes, tant les dates de sortie de l’époque sont floues, mais l’idée d’un ST précoce n’a rien d’absurde.

Le jeu a ensuite connu une seconde vie : une réédition à petit prix sous label Respray en 1991, toujours distribuée par Domark. La fiche AtariMania référence également une édition espagnole par Erbe Software en 1989. Ce détail dit quelque chose du statut de l’époque : un titre qu’on trouvait partout, sur les rayons de budget comme dans les catalogues de distributeurs, et dont on parlait peu.

Ce qu’en disaient les magazines, ce qu’en pensent les joueurs

Pour la presse d’époque, les sources que j’ai pu consulter sont minces. AtariMania référence un test d’ST Action en décembre 1989 avec une note de 63 %, sans nom de testeur. C’est une note honnête sans être flatteuse : le genre de chiffre qui dit « correct, mais ne vous ruinez pas ». Je n’ai pas retrouvé d’autre note ST fiable, donc je ne vais pas en inventer.

Côté joueurs, le verdict est plus clément : les lecteurs d’AtariMania lui donnent 7,4 sur 10, mais sur seulement 13 votes. C’est un échantillon minuscule, à manier avec prudence. Disons simplement que ceux qui y ont joué n’en gardent pas un mauvais souvenir.

Le recul des rétrospectives va dans le même sens. Le magazine Retro Gamer, dans un dossier sur les conversions d’arcade, juge la version ST « competent rather than amazing », c’est-à-dire compétente plutôt qu’extraordinaire. Il lui reconnaît de reproduire correctement l’affichage de la borne et de se jouer comme la version Amiga. En revanche, la musique est quasiment aux abonnés absents : il ne reste qu’un joli morceau sur l’écran-titre. Le même article signale qu’un niveau, celui des cavernes, manque à l’appel. Hardcore Gaming 101 classe de son côté les versions ST et Amiga parmi les plus proches de la borne parmi les ports de l’époque. Autrement dit, on tient une conversion sérieuse, mais pas flamboyante.

Le silence du ST et les limites d’une conversion honnête

Ce point mérite qu’on s’y attarde, parce qu’il pèse lourd. Un shoot’em up vit autant par ses oreilles que par ses yeux : les explosions, les thèmes qui montent quand un boss arrive, tout ça donne le tempo. Un jeu quasi muet à côté de sa version arcade perd une partie de son adrénaline. Sur ST, on connaissait pourtant la puce sonore de la machine, capable de choses honorables quand les programmeurs s’en donnaient la peine. Ici, d’après les sources, ce n’est pas le cas.

Côté image, la comparaison classique ST contre Amiga se règle vite : sur Dragon Spirit, les deux versions sont décrites comme proches, et ce qu’on gagne ou perd en couleurs ne change pas la nature du jeu. C’est d’ailleurs l’un des rares titres où la rivalité des deux machines s’efface devant le même constat : une adaptation correcte d’une borne exigeante. Pas de quoi déclencher une guerre de cour de récré.

L’autre sujet, c’est la difficulté. Les ports du jeu, toutes machines confondues, sont régulièrement décrits comme corsés, avec une montée en puissance qui n’excuse pas l’erreur. Les shmups de cette génération ne faisaient pas de cadeau, et un dragon à deux points de vie reste fragile face à un écran qui se remplit de projectiles. C’est du jeu de par cœur : on apprend où arrivent les ennemis, quels œufs viser, quel orbe garder pour passer un cap.

À qui s’adresse-t-il aujourd’hui ?

Si vous cherchez le meilleur shoot’em up de la ludothèque Atari ST, ce n’est probablement pas lui : les amateurs du genre citeront d’abord d’autres références, plus ambitieuses techniquement. Mais si vous aimez les conversions d’arcade fidèles à l’esprit de l’original, ou si la fantasy en scrolling vertical vous fait de l’œil, Dragon Spirit garde son charme. Il y a quelque chose d’attachant dans ce dragon aux têtes multiples qui défie tout un bestiaire de créatures plus ou moins agressives.

Pour y rejouer, un émulateur comme Hatari fait le travail, avec un joystick ou une manette bien réglée. Gardez en tête qu’une partie dure peu quand on débute : les premiers niveaux servent surtout à se faire la main, puis la pression monte. Et surtout, ne vous attendez pas à une bande-son héroïque.

Au bout du compte, ce portage ST de Dragon Spirit ressemble à un dragon de poche : pas le plus impressionnant du bestiaire, mais il crache du feu avec application, et il le fait sans broncher. Une conversion modeste, une jouabilité qui tient, et une jolie occasion de redécouvrir un shoot’em up que l’histoire a un peu oublié. Si vous voulez comparer, deux autres shmups du blog valent le détour.

À lire aussi sur le blog :
→ Xenon sur Atari ST, un autre shoot’em up à défilement vertical, pour comparer l’approche arcade d’un jeu européen.
→ Armalyte sur Atari ST, le shmup horizontal à la réputation de jeu qui terrasse tout, côté exigence.

En savoir plus : fiche AtariMania · Wikipédia.

FICHE DU JEU

Jeu
Dragon Spirit
Machine
Atari ST
Sortie
1989
Référence
Dragon Spirit sur Atarimania

Y rejouer aujourd'hui

L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.