Le brouillard de la Manche, un convoi qui peine à tenir son cap, et quelque part sous la surface, un sous-marin allemand qui vous a déjà repéré. Pas de héros en veste de cuir, pas de monstres, pas de bonus qui clignotent : juste un destroyer britannique, une passerelle, des cadrans, et la certitude que la mission va durer plus longtemps que prévu. Advanced Destroyer Simulator fait partie de ces jeux Atari ST qu’on range trop vite dans la case « simulation un peu austère », alors qu’il tient une place amusante dans l’histoire de la machine : celle d’un jeu de guerre navale en polygones pleins, sorti à une époque où la 3D temps réel sur 16 bits relevait encore du pari.
Un jeu de guerre navale, pas un jeu de tir déguisé
Première mise au point, parce que les fiches ne s’accordent pas. Certaines bases de données rangent le jeu dans les « shoot’em up 3D » ; c’est le classement d’AtariMania. D’autres, comme SavePoint ou LaunchBox, parlent plus justement de simulation de combat naval. Le jeu mélange effectivement les deux : on tire, on esquive, on coule. Mais la plus grande partie du temps se passe à naviguer, à surveiller le carburant et les munitions, à écouter le sonar et à décider où aller. Autrement dit, si vous cherchez un défouloir où l’on vide le chargeur sans réfléchir, vous allez vite vous ennuyer. Si vous aimez qu’un ordinateur vous laisse mariner avant de vous récompenser, vous êtes au bon endroit.
Le cadre est celui de la Seconde Guerre mondiale. Vous commandez le HMS Onslaught, un destroyer britannique de classe O, vu depuis la passerelle, en temps réel. Selon la description de SavePoint, trois théâtres d’opérations vous attendent : la Méditerranée, la Manche et la mer du Nord. Chacun propose cinq missions, auxquelles s’ajoute un mode « Delta » en forme de partie ouverte. Au programme : escorte de convois, chasse aux sous-marins, patrouilles, passage de blocus. En face, des destroyers, des croiseurs, des torpilleurs, des cargos, des sous-marins et, si vous vous approchez trop d’une base allemande, des Stuka qui ne vous veulent pas de bien.
C’est cette variété d’adversaires qui sauve le jeu de la monotonie. Un destroyer ne se combat pas comme un sous-marin : l’un se canonne ou se torpille, l’autre se traque au sonar, patiemment, en espérant que le contact ne se perde pas. Et quand un avion plonge sur vous, il faut basculer d’un coup dans un tout autre état d’esprit. Rien de révolutionnaire sur le papier, mais cette alternance de calme et de panique donne au jeu son rythme.
Futura, Didier Arnaud et une signature venue de France
Côté fabrication, les sources divergent un peu, et il vaut mieux le dire franchement. Wikipédia et SavePoint attribuent le jeu à Futura (Futura Games), qui l’édite et le développe, avec une sortie en 1990. AtariMania, de son côté, date la version Atari ST de 1991, éditée par Futura en France et distribuée par US Gold, et crédite Didier Arnaud comme programmeur, graphiste et concepteur. Certaines bases, comme BoardGameGeek, citent Loriciel côté développement. Difficile d’être catégorique : le plus prudent est de retenir un jeu français, signé Futura, porté par Didier Arnaud, et probablement apparu à cheval sur la fin 1990 et le début 1991. Les critiques de la presse britannique datent de mars 1991, ce qui colle avec cette fenêtre.
Ce que ces fiches racontent aussi, c’est un petit exploit d’équipe réduite : un seul nom crédité pour le code, le graphisme et la conception. À l’époque, ce genre de profil n’a rien d’exceptionnel sur ST, mais il explique la cohérence de l’ensemble. Le jeu a une identité visuelle nette, sans effets gratuits, et une interface pensée par quelqu’un qui savait exactement ce qu’il voulait montrer au joueur.
De la 3D pleine, sur une machine qui n’était pas faite pour ça
Parlons technique, car c’est là que le jeu a marqué les esprits. Le ST n’avait ni blitter dans sa version de base, ni processeur graphique dédié : tout passait par le 68000 à 8 MHz et par l’astuce du programmeur. Afficher en temps réel des navires, des avions et des vagues en polygones remplis relevait donc de la haute voltige. LaunchBox décrit le jeu comme la première simulation navale à utiliser des graphismes 3D remplis en temps réel. Je laisse cette formule à son auteur, car les « premières » sont toujours dangereuses en histoire du jeu vidéo, mais l’idée est là : en 1990-1991, on n’était pas nombreux à faire flotter des bateaux solides à l’écran sur ST.
Quelques détails techniques relevés par AtariMania : le jeu tient sur une disquette double face, tourne en basse résolution, se joue à la souris ou au joystick et profite des capacités de l’Atari STE. On y apprend aussi que les effets sonores sont numérisés à 4,9 kHz et que l’écran d’introduction affiche jusqu’à 32 couleurs sur ST (34 sur STE). Ce sont des chiffres modestes, mais ils racontent bien la façon dont les studios de l’époque faisaient avec peu : un son numérisé de qualité moyenne, mais dont l’impact reste réel quand le canon part, et une intro plus colorée que le jeu lui-même, histoire de séduire dès la boîte.
À la barre : ce que le jeu demande vraiment au joueur
Une simulation de ce genre repose sur la gestion. Le carburant file, les munitions s’épuisent, la coque encaisse. Il faut rentrer dans un port allié pour se ravitailler et réparer, et chaque aller-retour est un risque et une perte de temps. SavePoint note que le jeu s’inspire, dans ses mécanismes, du Destroyer d’Epyx (1986), et cette filiation se sent dans l’esprit : un navire à piloter, plusieurs postes à surveiller, une gestion de ressources qui prime sur le réflexe pur.
Un point qui ressort des descriptions : on peut prendre en main de façon manuelle plusieurs fonctions du navire, ce qui donne cette impression d’être occupé en permanence, sans pour autant tomber dans la simulation de spécialiste. Une critique du site Dazeland, qui ne précise pas clairement la plateforme testée, résume l’équilibre en parlant d’une simulation qui réussit à concilier réalisme et accessibilité, avec des contrôles intuitifs, tout en reconnaissant que l’ensemble manque un peu de piment. Je trouve cette nuance juste : le jeu n’essaie pas de vous impressionner par la profondeur, il essaie de vous mettre à l’aise dans un poste de commandement. C’est souvent ce qui différencie un bon jeu de simulation d’un manuel illustré.
Le défaut est connu : la progression peut devenir répétitive. Cinq missions par théâtre, c’est peu pour un jeu qui compte sur la durée, et le mode ouvert est là pour compenser. Mais quand on pense à ce qu’une patrouille de nuit a de précieusement lente, on pardonne. Ce n’est pas un jeu pour les impatients.
Ce que la presse en pensait, ce que les joueurs en pensent
La réception d’époque est plutôt favorable, avec des notes qui se tiennent. Les fiches d’AtariMania recensent ST Action à 71 % en mars 1991, ST Format à 79 % le même mois (sous la plume d’Adam Waring), et Zero à 86 %, toujours en mars 1991. La réédition de 1992 chez Action Sixteen a ensuite été notée 4 sur 5 par ST Review en juillet 1992 et 85 % par ST Action en septembre 1992. On a donc un jeu qui est bien reçu à sa sortie, puis qui continue à trouver son public au budget, ce qui n’est pas si fréquent pour un titre à la limite de ce que le ST pouvait faire.
Chez les lecteurs d’AtariMania, la moyenne est de 7,0 sur 10, sur 37 votes. Rien d’un classement de légende, mais un score honorable pour un genre qui ne fait jamais l’unanimité. Notez l’écart avec les notes de la presse : les notes de la presse se sont étalées entre 71 et 86 %, celles des lecteurs se résument à un seul chiffre moyen. Dans les deux cas, le verdict est celui d’un bon jeu, sans plus, mais qui assume sa nature.
ST, Amiga, PC : qui a eu le meilleur navire ?
Le jeu a connu des versions Amiga, Amstrad CPC et DOS. D’après les fiches AtariMania, la version ST est la première version 16 bits à avoir été testée par la presse britannique, les autres systèmes suivant ensuite. Pour l’Amiga, BoardGameGeek mentionne une édition de 1991 chez Digital Integration et US Gold, puis une édition budget de 1992. Je n’ai trouvé aucune comparaison fiable d’image ou de vitesse entre les machines, et je préfère ne pas en inventer. Ce qu’on peut dire, c’est que le ST n’était pas un second choix pour ce jeu : il en a été la vitrine.
Cela change un peu la lecture habituelle du rapport de force Amiga/ST, où l’on se plaint généralement que l’Atari reçoit le portage bâclé du jeu pensé pour Commodore. Ici, c’est plutôt l’inverse. Une simulation en polygones n’a pas besoin des sprites à foison ni du défilement où l’Amiga prenait l’avantage : c’est un terrain où le ST pouvait lutter à armes égales, du moins sur le papier.
Y retourner aujourd’hui
Alors, ça vaut le coup ? Oui, à condition de savoir ce qu’on vient chercher. Sur un émulateur comme Hatari, le jeu devrait se lancer sans difficulté à partir d’une image de la disquette, et la souris ou le joystick sont acceptés. Ne vous attendez pas à un feu d’artifice : comptez quelques minutes pour reprendre vos marques, le temps de comprendre qui fait quoi sur la passerelle, puis le jeu devient presque méditatif. On repère un écho, on infléchit le cap, on lance ses charges en retenant son souffle.
Pour qui collectionne les curiosités de la ludothèque Atari ST, c’est un témoignage utile. Il montre que la machine pouvait héberger autre chose que des jeux d’arcade et de plateforme, et qu’un éditeur français pouvait se frotter au genre de la simulation sans rougir. Si vous voulez rester dans le même état d’esprit, avec un gros jeu de pilotage, jetez un œil du côté de l’espace avec Shuttle, ou de la vitesse avec Vroom.
Au bout du compte, Advanced Destroyer Simulator n’est ni un chef-d’œuvre ni une simple curiosité. C’est un jeu patient, un peu austère, honnête dans sa ambition, qui a fait flotter un destroyer en 3D pleine sur une machine qui n’avait rien demandé. Pour les amateurs de convois, de sonar et de longues veilles dans la brume, il mérite largement une soirée.
À lire aussi sur le blog :
→ Shuttle – The Space Flight Simulator sur Atari ST, une autre simulation de pilotage qui demande de la patience.
→ Vroom sur Atari ST, une simulation à la française qui n’avait pas à rougir.
En savoir plus : fiche AtariMania · Wikipédia.
FICHE DU JEU
- Jeu
- Advanced Destroyer Simulator
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1990
- Voir aussi
- Artech / Mastertronic
- Référence
- Advanced Destroyer Simulator sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.