Un navire à l’ancre, une jeune femme au visage fermé, un marin prisonnier quelque part et, au milieu, une souris qu’on promène sur un écran de 320 par 200. Voilà ce que propose Les passagers du vent sur Atari ST : pas de saut, pas de tir, pas de chrono, mais une histoire à lire, des personnages à faire parler et une bande dessinée vendue avec la boîte. On est loin des jeux qui ont fait la gloire de la machine, et c’est très exactement ce qui rend la chose intéressante.

Une BD de Bourgeon transformée en jeu

Avant d’être une disquette, Les Passagers du vent est une bande dessinée historique de François Bourgeon, qui en signe le scénario, le dessin et les couleurs. La série démarre en 1979 et tourne autour du monde maritime du XVIIIe siècle et de la traite négrière, avec Isa, Hoël et Zabo parmi les personnages principaux. C’est une œuvre exigeante, documentée, qui a marqué la bande dessinée française : pas franchement le terrain de jeu naturel d’un éditeur de jeux vidéo en 1986.

C’est pourtant Infogrames qui s’y colle. Selon une fiche du patrimoine français que j’ai pu consulter, le jeu est coédité avec Glénat, l’éditeur grenoblois qui détenait les droits de la BD, et conçu par Daniel Charpy, Richard Bottet, Gérard Courouble et Tuan Do Cao. Je cite ces noms avec prudence : AtariMania, de son côté, ne renseigne aucun développeur pour la version ST. Ce qui est sûr, c’est la paternité éditoriale : Infogrames, et une licence commerciale assumée.

Côté date, les sources ne s’accordent pas tout à fait. Wikipédia et les fiches françaises parlent de 1986 pour le jeu, tandis qu’AtariMania date la version Atari ST de 1987 (et la présente comme arrivée la première sur les 16 bits européens). Difficile d’être catégorique : disons 1986-1987, selon qu’on regarde la sortie générale ou la disquette ST. Le jeu sera décliné sur de nombreuses machines, 8 bits comme 16 bits, et une suite, Les Passagers du vent 2, suivra en 1987.

Les passagers du vent sur Atari ST, séquence de jeu — chaîne AtariGreenlog

Une aventure graphique, pas un jeu d’action

Précision utile, parce que ce titre a longtemps été rangé à tort parmi les jeux d’action : il s’agit d’une aventure graphique à la souris, dans la veine point and click (AtariMania la classe « aventure, point and click », un joueur). Le ST tourne en basse résolution, le jeu tient sur une disquette simple face et se contente d’un demi-méga de mémoire, ce qui était la configuration standard de l’époque.

Ici, on ne manipule pas un héros dans un décor : on consulte des scènes, on clique sur des personnages pour les faire apparaître, puis on clique encore pour les faire parler. Le magazine néerlandais ST News, sous la plume de Richard Karsmakers, résume le système sans fard : on est à la souris de bout en bout, mais sans véritable interactivité, et le mécanisme est jugé un peu lourd. C’est exact, et c’est même le principal défaut du jeu. On a parfois l’impression de feuilleter un livre illustré dont il faudrait payer chaque page d’un clic de plus.

Pour situer, c’est très éloigné de ce que fera plus tard la génération des aventures à la Maupiti Island, où l’on explore, inspecte et combine. Ici, la progression passe d’abord par la lecture et par les dialogues. Il faut aimer écouter une histoire.

Isa, Hoël et un navire du XVIIIe siècle

Le scénario, lui, est le point fort. D’après ST News, l’histoire suit Hoël, Agnès (Isa), Isabeau et le docteur Saint-Quentin à bord d’un navire de la fin du XVIIIe siècle, avec une Isa qui travaille pour un certain M. Hereford afin de tenter de faire libérer Hoël. Le critique le juge bien construit, et je le crois volontiers : le matériau d’origine est solide, et l’adaptation a le bon goût de ne pas le trahir en le transformant en chasse au trésor.

Ce qui frappe, c’est l’ambiance. Les personnages parlent plus qu’ils n’agissent, les situations sont tendues, et on avance à la manière d’un feuilleton. Le jeu demande de la patience, mais récompense celui qui accepte de s’y plonger. Un enfant de 1987 venu pour un jeu de bateau et de pirates aurait sans doute été surpris. Un adulte qui avait lu les albums, beaucoup moins.

Cette ambition littéraire a un coût : l’ensemble est bavard, la rejouabilité est faible, et on ne se sent jamais maître du récit. On le suit. C’est à la fois sa force, parce que l’histoire a de la tenue, et sa limite, parce qu’un jeu où l’on n’a presque jamais de décision à prendre reste un jeu à moitié.

Des graphismes qui cherchent la case de BD

Visuellement, le jeu cherche le style bande dessinée, et il le trouve. ST News lui accorde 7,5 en graphismes et vante au passage la BD fournie avec le jeu. Sur ST, avec seize couleurs à l’écran, on est dans le dessin aplati, aux contours nets, qui ressemble plus à une illustration d’album qu’à un décor de jeu. Ce n’est pas du pixel art spectaculaire, mais c’est cohérent et lisible, ce qui compte énormément dans un jeu où l’on passe son temps à regarder.

La musique est signée Charles Callet, d’après la fiche AtariMania. ST News la note 7 et dit l’apprécier. Soyons honnête : sur ST, on n’attend pas des miracles de la puce Yamaha, et on en obtient ce qu’il faut pour poser une atmosphère sans écraser le texte. Face à l’Amiga, qui accueillera aussi le jeu, la machine d’Atari n’a sans doute pas la palette sonore la plus riche, mais pour une aventure qui se joue d’abord à l’œil, la différence ne saute pas aux yeux. Je préfère ne pas me hasarder à comparer les versions plus précisément sans les avoir testées côte à côte.

Ce qu’en disait la presse

L’accueil de l’époque est partagé, ce qui colle bien au jeu. Computer + Video Games (C+VG) lui donne 6/10 en juillet 1987, seul test référencé sur AtariMania. De son côté, ST News aboutit à 7,5 de note globale, avec 8 en prise en main et 7 en longévité, tout en précisant que le critique, peu amateur d’aventures graphiques, le juge « meilleur que les jeux Infocom » sans que ce soit à son goût, tout en imaginant qu’il puisse beaucoup plaire à d’autres. Ce genre de verdict honnête vaut mieux qu’un enthousiasme de façade.

Côté lecteurs, AtariMania affiche 8,0/10, mais sur un seul vote : inutile d’en tirer des conclusions. Voilà qui illustre parfaitement un jeu de niche, célébré par ceux qui accrochent et ignoré par les autres.

Y jouer aujourd’hui

Honnêtement, on ne lance pas Les passagers du vent pour la performance, mais pour l’histoire. Si vous avez lu la BD, le jeu a quelque chose de touchant : il tente de transposer à l’écran un univers qui n’était pas fait pour ça, avec les moyens du ST et beaucoup de conviction. Si vous ne la connaissez pas, il peut servir d’introduction singulière, à condition de ne pas attendre de l’action.

En émulation (Hatari, par exemple), l’expérience est simple : une disquette, la souris, de la patience. Comptez un rythme lent, des dialogues à lire et des clics qu’il faut parfois répéter. Le jeu n’est pas agressif, il ne vous punit pas, il vous fait attendre. À vous de décider si c’est un défaut ou un charme.

Pour qui aime les aventures françaises du ST, c’est un jalon à connaître : un jeu qui prend au sérieux son matériau d’origine, avec ses lourdeurs. Il n’a ni l’inventivité de Mortevielle ni l’ampleur de ce qui viendra après, mais il a ce petit supplément d’âme que donne une œuvre d’auteur. La séquence ci-dessus donne bien le ton : ici, la mer attend, et c’est vous qui allez devoir apprendre à écouter son équipage.

À lire aussi sur le blog :
→ Le Manoir de Mortevielle sur Atari ST, autre aventure française de l’époque, policière celle-là.
→ Maupiti Island sur Atari ST, ce que l’aventure française fera de la souris quelques années plus tard.

En savoir plus : fiche AtariMania · aperçu ST News · la BD sur Wikipédia.

FICHE DU JEU

Jeu
Les passagers du vent
Machine
Atari ST
Sortie
1986
Voir aussi
Infogrames
Référence
Les passagers du vent sur Atarimania

Y rejouer aujourd'hui

L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.