Voyager dans le temps sur Atari ST, ça fait tout de suite penser à de grands décors peints, à une souris qui balaie l’écran et à des icônes bien rangées. Les Portes du Temps prend le contre-pied : ici, on lit, on réfléchit, on écrit ou on choisit, et c’est l’imagination qui fabrique l’Antiquité. Autant le dire d’emblée, il s’agit d’une aventure textuelle française de 1989, et non du jeu d’aventure graphique ou de la suite de série qu’on lui attribue parfois par réflexe. Cette précision change tout sur la manière de l’aborder.
Une identité qu’il faut remettre d’aplomb
Le titre est suffisamment générique pour qu’on le range n’importe où. On croit y reconnaître un cousin des Explora, ces aventures françaises qui jouaient avec le voyage dans le temps. Les fiches que j’ai pu consulter racontent autre chose. Sur IFWiki, la base de référence de la fiction interactive, Les portes du temps est datée de 1989, publiée par Legend Software, en français, pour Atari ST et Commodore Amiga, les deux versions datant de la même année. Le scénario est attribué à Olivier Moraze, la programmation à Nicolas Gohin, les graphismes à Fabrice Dubois, Jérôme Legrux, Didier Quentin et Alain Selo, la musique à David Alonso.
Sur la question de l’éditeur, les sources ne s’accordent pas tout à fait. La base LaunchBox indique Legend Software comme développeur et 16/32 Diffusion comme éditeur de la version Atari ST. Les deux informations ne sont pas forcément contradictoires : à l’époque, un petit studio confiait volontiers la distribution à une société plus rodée aux circuits de vente. Mais je n’ai pas trouvé de document, comme une boîte ou une publicité d’époque lisible, qui tranche. Il est donc plus honnête d’écrire « Legend Software, distribué par 16/32 Diffusion selon certaines fiches » que d’asséner une certitude.
Dernier point d’identité : le genre. IFWiki classe le jeu dans l’espionnage, la science-fiction et le voyage dans le temps, avec un style d’interaction « hybride », entre analyseur de commandes et choix proposés. Ce n’est pas un jeu d’action, ni un point and click, ni un jeu éducatif comme on pourrait l’imaginer à la lecture du titre. C’est un texte à lire, avec des décisions à prendre.
2112, un virus et une agence pressée
La description disponible sur LaunchBox donne l’essentiel de l’intrigue, et elle a du panache. Nous sommes en 2112, sur la base scientifique Neuronix, en Alaska. Un virus mortel, baptisé AX 415, vient de frapper. Une partie du personnel contaminé s’échappe par le centre de téléportation temporelle, le Transtemporix, et se disperse dans le passé, menaçant la société présente comme les grandes civilisations anciennes.
Le joueur incarne l’agent Martix, mandaté par le gouvernement de Jimonson pour éliminer les individus infectés à travers les époques. Il n’est pas seul : un cyborg, RX-22, l’accompagne. Il connaît bien les civilisations anciennes et, détail amusant, il n’est visible que de Martix. Cela fait un compagnon d’enquête idéal pour un jeu textuel : une voix qui renseigne sans que les personnages croisés s’en étonnent.
Ce que j’aime dans ce point de départ, c’est son mélange de genres assumé. Le virus, la base polaire et l’agence gouvernementale relèvent du thriller d’espionnage ; la téléportation temporelle et le cyborg, de la science-fiction de bande dessinée ; la chasse aux fugitifs dans l’Antiquité ajoute un parfum de roman d’aventures. On est très loin de la reconstitution historique soignée qu’un titre pareil laisse imaginer. C’est du pulp français de la fin des années 80, avec son nom de héros à rallonge et sa société futuriste aux noms en « -ix » qui sentent bon l’époque.
Le texte à l’heure du 16 bits
Pour mesurer ce que ce jeu représentait, il faut se replacer en 1989. L’aventure textuelle avait connu sa grande époque sur les machines 8 bits, en particulier outre-Manche, avec ses analyseurs de syntaxe de plus en plus malins. En France, le genre a toujours été plus discret que l’aventure graphique, et il se concentrait surtout sur les ordinateurs 8 bits. IFWiki souligne d’ailleurs que Les Portes du Temps est l’un des très rares jeux d’aventure textuelle français conçus uniquement pour des machines 16 bits, et se demande même s’il n’est pas le seul. Je n’irai pas jusqu’à reprendre ce « seul » à mon compte, mais le constat de rareté est solide.
Cela place le jeu dans une situation curieuse. Sur Atari ST, la tendance du moment était aux grandes images, aux animations et aux digits sonores. Le public français, très équipé en ST, voyait défiler des productions comme Les Voyageurs du Temps (Future Wars) de Delphine, sorti la même année et qui jouait aussi la carte du voyage temporel, mais avec une interface entièrement à la souris. Face à cela, proposer un jeu où l’on tape des phrases demandait un certain courage, ou une certaine inconscience commerciale. Le choix d’un système hybride, mêlant saisie et choix, ressemble à un compromis : garder la liberté du texte sans condamner le joueur à deviner le bon verbe.
Le jeu n’était pas non plus dépourvu d’image. La liste des quatre graphistes crédités montre que l’illustration avait sa place, et la fiche précise que la couleur, les graphismes et le son sont requis. Quelle part exacte de l’écran était consacrée aux images, comment la musique de David Alonso accompagnait la lecture : les fiches ne le disent pas, et je préfère ne pas inventer de description d’écran. Ce qu’on peut affirmer, c’est que le ST de l’époque avait de quoi afficher de jolies illustrations fixes en basse résolution, avec une palette limitée à 16 couleurs à la fois, et qu’une aventure textuelle illustrée s’y trouvait à l’aise.
ST ou Amiga : une sortie en tandem
Les deux versions sont de 1989, ce qui est la norme pour un jeu pensé pour le 16 bits dès le départ : pas de portage tardif d’une machine à l’autre, mais une sortie en parallèle. Pour un jeu essentiellement textuel, la différence entre les deux machines compte moins que pour un jeu d’action. L’Amiga pouvait offrir une palette plus étendue pour les illustrations et un son échantillonné plus confortable ; le ST répondait avec sa résolution nette, son affichage stable, et le savoir-faire des graphistes qui connaissaient ses limites. Faute de comparaison directe fiable des deux versions, je m’abstiens de désigner un vainqueur, et c’est sans doute le seul verdict qu’on puisse défendre honnêtement sur un jeu où l’essentiel passe par la lecture.
Pour le possesseur d’un ST, ce genre de titre avait un autre attrait : il tournait sans exigence particulière de mémoire ou de périphérique, et se prêtait à une partie lente, le soir. C’est précisément le genre de logiciel qui circulait peu, s’oubliait vite et que l’on redécouvre aujourd’hui avec un sourire en coin.
Que penser d’un jeu presque sans archives ?
Voilà la difficulté de ce dossier. Les Portes du Temps n’a pas laissé de grandes traces dans la presse d’époque telle qu’on peut la retrouver en ligne. Les fiches consultées ne donnent ni test chiffré ni note de lecteurs, et la critique française que cite IFWiki, publiée sur un site consacré à la fiction interactive, n’est plus accessible sous sa forme d’origine : le nom de domaine concerné héberge aujourd’hui tout autre chose. Je ne vais donc pas citer un magazine ni une note que je n’ai pas vus.
Cette absence de repères est elle-même instructive. Elle dit quelque chose du sort réservé à l’aventure textuelle francophone sur 16 bits : un genre que le marché ne soutenait plus, des auteurs qui s’accrochaient à une forme en perte de vitesse, et des jeux qui disparaissaient avec leur public. Le fait qu’une équipe d’au moins sept personnes, scénariste, programmeur, quatre graphistes et un musicien, se soit mobilisée sur un tel projet montre une vraie ambition, loin du bricolage d’amateur.
Ce que le scénario promet est séduisant : une traque à travers les époques, un duo hors norme, une menace biologique qui oblige à agir vite. La limite, on la devine : un récit de ce type vit ou meurt par la qualité de son écriture et par le degré de liberté laissé au joueur. Sans avoir pu vérifier ces deux points sur pièce, je ne peux pas dire si l’aventure tient la distance. Je préfère le signaler plutôt que de faire semblant.
Y jouer aujourd’hui
La version Atari ST se retrouve via les archives de la scène rétro et passe par l’émulation, avec un émulateur comme Hatari, gratuit et disponible sur la plupart des systèmes. Plusieurs conditions pratiques à garder en tête :
- le jeu est en français uniquement, ce qui est un avantage pour nous mais le ferme au public international ;
- il réclame la couleur, les graphismes et le son, donc inutile de chercher une configuration monochrome ;
- le clavier compte, puisque l’interaction est en partie textuelle : prévoyez une disposition de touches cohérente avec l’AZERTY, que l’émulateur gère bien.
Un conseil de méthode : préparez un carnet. Dans une aventure à base de texte, on note les lieux, les objets, les phrases qui ont fonctionné. C’est une manière de jouer qui s’est perdue, et la retrouver est la moitié du plaisir. Si vous aimez le thème du voyage dans le temps mais préférez la souris, nos articles sur les aventures graphiques de la même veine vous attendent plus bas.
Un voyage à lire plutôt qu’à regarder
Alors, à qui s’adresse ce jeu ? D’abord aux curieux de l’histoire de la fiction interactive, qui y trouveront un maillon rare de la production française sur 16 bits. Ensuite aux amateurs de science-fiction rétro, que l’agent Martix, son cyborg invisible et ses organisations aux noms improbables devraient faire sourire et rêver. Enfin à ceux qui aiment qu’un jeu leur demande un effort de lecture et d’imagination, ce qui devient rare.
Ce n’est certainement pas le titre à lancer pour montrer la puissance du ST à un ami, et c’est tant mieux. Les Portes du Temps est de ces jeux qu’on défend par ce qu’il a tenté : exister en français, sur un support qui avait tourné la page du texte, avec une histoire qui n’a pas honte de ses excès. Qu’il soit au final excellent ou seulement attachant, je laisse chacun le découvrir ; mais il mérite, au moins, qu’on cesse de le confondre avec ses voisins du catalogue.
À lire aussi sur le blog :
→ Explora Time Run sur Atari ST, un autre voyage dans le temps français, côté aventure graphique.
→ Explora II sur Atari ST, la suite de cette série temporelle à la française.
Sources : fiche IFWiki · fiche LaunchBox.
FICHE DU JEU
- Jeu
- Les Portes du Temps
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1989
- Voir aussi
- Action aventure, Infogrames
- Référence
- Les Portes du Temps sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.