Un diable à cornes d’un côté du plateau, un ange en blouse blanche de l’autre, et entre eux vingt-cinq cases qui vont décider de qui rira le dernier. Pas de vaisseau, pas de monstres, pas de scrolling : Antago est un jeu de plateau en version disquette, et il a l’audace de faire dormir son démon quand vous réfléchissez trop longtemps. En 1990, sur Atari ST, c’était un drôle de colis à déballer, et il mérite qu’on s’y arrête.
Cinq pions alignés, et un plateau qui vous pousse dans le dos
Première chose à dire, parce que beaucoup de fiches approximatives s’y trompent : Antago n’est pas un jeu d’action. C’est un jeu de réflexion, un puzzle-game abstrait que AtariMania range dans la catégorie « jeu de plateau ». Le principe se résume en une phrase : aligner cinq de vos pions, à l’horizontale, à la verticale ou en diagonale. Dit comme ça, on croit retrouver un morpion ou un Puissance 4 un peu agrandi. Erreur.
Le plateau compte vingt-cinq cases (5 × 5), et vous n’avez pas le droit de poser vos pions n’importe où : uniquement sur les cases du bord. Chaque pion que vous insérez pousse vers l’intérieur ceux qui se trouvent déjà sur la rangée, un peu comme on glisserait des jetons dans une coulisse. Et si la rangée est pleine, le dernier pion tombe hors du plateau. Autrement dit, vous pouvez éjecter les pions de l’adversaire, à une réserve près : le jeu interdit de retirer son dernier pion. Une règle de bon sens, sans quoi la partie se terminerait par un massacre sans appel.
Voilà qui change tout. Un alignement presque complet n’est jamais acquis, puisque le coup suivant peut le décaler, le casser ou l’offrir à l’autre camp. On ne construit pas, on surveille. On prépare un coup, on regarde ce qu’il fera subir aux pions voisins, et on essaie de deviner si l’adversaire a vu le piège. C’est ce mélange de calcul à court terme et de vigilance qui donne au jeu son vrai caractère.
Diable contre ange : une mise en scène qui sauve la partie
Le jeu aurait pu se contenter de deux couleurs de pions et d’un fond gris. Ses auteurs ont préféré la comédie. Vous incarnez le diable, qui pose des boules rouges hérissées de pointes ; en face, l’ange, qu’il soit piloté par l’ordinateur ou par un ami, dépose des nuages blanc-bleu. Les deux personnages se déplacent autour du plateau au joystick, le bouton de tir sert à poser le pion. Si vous vous croisez, l’un d’eux est envoyé dans un coin du plateau, sans que cela donne un véritable avantage : c’est surtout un gag de plus.
Dans sa critique pour ST Format, Neil Jackson décrit ce petit monde avec une certaine tendresse : un style « mignon », un ange aux ailes qui battent, un diable de bande dessinée avec ses cornes et ses ailes de dragon. Les personnages ont un tempérament : impatients, ils réagissent quand vous traînez, et le démon finit par s’endormir. C’est un détail, mais c’est ce qui fait qu’une partie contre la machine ne ressemble pas à un tableur qui joue aux échecs.
Une petite production française chez Art of Dreams
Côté pedigree, il faut rester précis, car les sources ne disent pas tout. Le jeu paraît en 1990 chez l’éditeur Art of Dreams, avec une distribution assurée par SFMI d’après la fiche AtariMania. Il sort aussi sur Amiga. Wikipédia le classe parmi les jeux développés en France, et le logiciel comme la boîte sont en français et en anglais (le manuel existe aussi en allemand). Le studio de développement n’est pas clairement identifié : AtariMania ne le mentionne pas, et Wikipédia ne le nomme pas non plus.
En revanche, la liste des crédits est détaillée. La conception du jeu est attribuée à Ludovic Condette, qui participe aussi aux graphismes avec Blitz, Tintamare et Daniel Hochard. La programmation est créditée à Neil (New Deal Productions) et à H. Lucky, et la musique ainsi que les effets sonores à Elie Daniel. MobyGames, de son côté, cite davantage de monde pour la version ST, mais sa page n’est pas consultable depuis ici ; difficile donc d’être catégorique sur la répartition exacte des rôles. Une chose est sûre : on est loin des grosses équipes anglo-saxonnes, et on sent la patte d’un petit groupe qui s’amuse.
La fiche technique est elle aussi parlante : une seule disquette double face, un affichage en basse résolution, 512 Ko de mémoire suffisent, et le jeu tourne aussi sur STE. Contrôle au joystick, un joueur contre l’ordinateur ou deux joueurs face à face. L’intro, elle, est accompagnée d’une musique digitalisée, ce qui, à l’époque, faisait toujours son petit effet sur un ST dont le YM2149 n’était pas réputé pour sa voix.
Dix niveaux, cinquante plateaux, trois manches
Pour un jeu qui tient sur un plateau de cinq cases de côté, Antago propose étonnamment de quoi faire. Les parties se jouent au meilleur des trois manches. L’ordinateur offre dix niveaux de difficulté, de quoi régler l’adversaire sur votre niveau du jour. S’ajoutent cinquante plateaux préparés, avec des pions déjà posés : ce sont de petits problèmes à résoudre plutôt que des parties complètes, et ils prolongent sérieusement la durée de vie pour qui aime les casse-têtes.
Dans le même numéro de ST Format, Neil Jackson distribue ses points avec nuance : graphismes 60 %, son 50 %, intelligence 80 %, attrait immédiat 80 %, durée de vie 70 %, pour une note finale de 84 %. Sa conclusion tient en peu de mots : le jeu est très amusant, mais ne vous satisfera pas éternellement. On ne pourrait pas mieux dire. Le son est le point faible : à part la musique d’intro, les bruitages restent discrets, et on joue le plus souvent dans un silence presque studieux.
Un accueil de la presse en montagnes russes
Voici le détail intéressant : Antago n’a pas fait l’unanimité, les notes que recense AtariMania sont très éloignées. Selon AtariMania, ST Format lui donne 84 %, mais ST Action n’accorde que 43 % (septembre 1990) et The Games Machine tombe à 40 % (août 1990). Le même jeu, entre le bon petit titre à recommander et le jeu franchement moyen. Les raisons exactes de ces écarts ne sont pas détaillées dans les fiches que j’ai pu consulter, mais on peut imaginer le fossé : un jeu de réflexion au rythme calme, qui n’impressionne ni par ses effets ni par sa vitesse, plaît ou ennuie selon le tempérament du testeur.
Côté joueurs, la note moyenne sur AtariMania est de 7 sur 10, mais sur trois votes seulement : impossible d’en tirer une vérité. Ce qui en dit long, en revanche, c’est la date : le jeu fait partie des premiers titres seize bits chroniqués dans la presse britannique au milieu de l’année 1990, aussi bien sur ST que sur Amiga. La compétition ne se limitait donc pas aux shoot’em up : les éditeurs essayaient aussi des idées plus modestes.
Contre l’ordinateur, c’est bien. À deux, c’est mieux
Mon avis, assumé : tout dans Antago semble fait pour se jouer à deux, devant le même écran, joystick en main, avec un voisin ou un frère qui chambre à chaque erreur. Contre la machine, le jeu fonctionne et les dix niveaux offrent de quoi progresser, mais on prend vite ses habitudes. Face à un humain, les pions éjectés deviennent des affronts, et la règle du pion que l’on ne peut pas retirer s’invite dans les discussions.
Il faut aussi accepter le côté très « boucle courte » du jeu. Une manche dure quelques minutes, on enchaîne, on veut sa revanche. Pas d’histoire, pas de monde à explorer, pas de progression à débloquer, hormis ces plateaux préparés. Pour un joueur d’aujourd’hui habitué à des centaines d’heures de contenu, c’est presque suspect. Pour un joueur de 1990, c’était plutôt un jeu de salon à sortir entre amis, de quoi souffler entre deux jeux plus gourmands.
Face au mur du temps
Sur le papier, la formule a bien vieilli : les règles tiennent en cinq lignes, aucun effet graphique n’est essentiel à l’expérience, et le joystick ne demande pas un doigté d’orfèvre. En réalité, tout dépend de l’adversaire. Les premiers niveaux de l’ordinateur sont sans doute vite expédiés, et si vous ne trouvez personne pour jouer, la durée de vie plafonne, comme le disait déjà la presse d’époque. L’astuce est de revenir régulièrement aux plateaux préparés, qui fonctionnent comme des énigmes, et d’essayer de battre le niveau maximum pour la gloire.
Pour y jouer aujourd’hui, l’émulateur Hatari reste le choix évident : le jeu est conçu pour le joystick, un pad reconfiguré sur les touches du clavier fait très bien l’affaire, et la basse résolution n’a rien d’exigeant. Mettez-vous un chronomètre de dix minutes, comptez les manches gagnées, et vous verrez qu’il y a plus de tactique cachée derrière ces nuages qu’on ne le croit.
Bref, Antago n’est ni un chef-d’œuvre ni une erreur de casting : c’est un petit jeu de société à la française, avec un ange, un diable et une règle de poussée qui complique tout ce qu’on croyait maîtriser. Les notes de la presse oscillent entre 40 et 84 %, et la vérité est probablement au milieu, avec une légère inclinaison pour ceux qui aiment réfléchir. Un bon jeu de revanche, à sortir quand quelqu’un dit « je ne perds jamais au morpion ».
À lire aussi sur le blog :
→ Chess Player 2150 sur Atari ST, l’autre grand jeu de plateau contre l’ordinateur sur la machine.
→ Tetris sur Atari ST, un autre casse-tête abstrait où la réflexion remplace les réflexes.
En savoir plus : fiche AtariMania · critique ST Format sur Everygamegoing.
FICHE DU JEU
- Jeu
- Antago
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1990
- Référence
- Antago sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.