Un buggy, une piste de terre, et le décor qui vient vous cueillir de face à toute vitesse : Buggy Boy ne s’embarrasse pas de scénario. Il demande juste de traverser des champs, des tunnels et des ruisseaux sans se fracasser sur le premier rocher venu, de préférence en passant par toutes les portes et en ramassant tous les drapeaux. Sur Atari ST, c’est Elite Systems qui s’est chargé de faire tenir tout ça dans une disquette. Et le résultat, quelques décennies plus tard, mérite qu’on s’y arrête.

Une borne à trois écrans, sortie de chez Tatsumi

Première correction à faire, parce que l’erreur circule : Buggy Boy n’est pas une création Taito. Le jeu a été développé par Tatsumi, un éditeur japonais de bornes d’arcade peu connu du grand public. Selon Wikipédia, il sort au Japon en juillet 1985 sous le titre Bagī Bōi, puis en Europe la même année, et en Amérique du Nord en décembre 1985 sous le nom de Speed Buggy, distribué là-bas par Data East. Certaines sources, dont AtariMania, parlent plutôt de 1986 pour la borne : difficile d’être catégorique, et cela dépend sans doute du marché que l’on regarde.

Ce qui frappait en salle, c’était le meuble. La version cockpit utilisait trois écrans côte à côte pour un champ de vision panoramique, avec un volant devant soi. Une version droite à écran unique, Buggy Boy Junior, est arrivée en 1986. Un détail pour les amateurs d’archéologie : les tunnels qui reviennent régulièrement dans les parcours viennent d’un jeu antérieur du même studio, TX-1.

Autrement dit, quand Elite s’attaque à la conversion, le défi est double. Il faut reproduire la vitesse et le côté « tout-terrain », mais aussi faire oublier qu’on regarde un seul petit écran au lieu d’un panorama de salle d’arcade.

Courir après les drapeaux plutôt qu’après les voitures

Dans Buggy Boy, on ne se bat pas contre des adversaires : on se bat contre le chrono et contre le terrain. Le jeu propose cinq parcours, nommés Offroad, North, East, South et West. Le premier est un circuit fermé, les quatre autres vont d’un point à un autre, et chacun est découpé en cinq sections avec un point de contrôle à atteindre avant la fin du temps imparti.

Sur la piste, les obstacles ne pardonnent pas : rochers, murs de briques, arbres et rondins stoppent net votre buggy, et l’eau vous ralentit. C’est ce qui donne au jeu son rythme si particulier : on n’est pas sur une route bien lisse, on slalome, on lève le pied une seconde, on repart. Et puis il y a tout ce qui rapporte des points. Passer dans les portes, ramasser des drapeaux, sauter volontairement en percutant un tronc ou une souche (le buggy décolle et le saut vaut des points bonus), rouler un moment sur deux roues pour grappiller encore un peu. Ramasser cinq drapeaux de couleurs dans le bon ordre déclenche un bonus supplémentaire.

C’est cette façon de mélanger course et chasse au score qui donne au jeu son caractère. On pourrait traverser un parcours en ligne droite, mais on perdrait l’essentiel. Le bon joueur de Buggy Boy prend des risques : il se décale pour attraper un drapeau, quitte à frôler un rocher, et il garde un œil sur le compteur de temps. C’est le contraire d’une conduite sage, et c’est très bien comme ça.

Elite Systems et la conversion ST de 1988

Elite Systems, société des Midlands britanniques, a édité Buggy Boy sur micro-ordinateurs, notamment sur Commodore 64 ; le jeu est aussi sorti sur ZX Spectrum, Amstrad CPC, Amiga et Atari ST. La version C64 date de 1987 et a reçu un accueil enthousiaste de la presse (Zzap!64 lui a décerné une médaille d’or avec 97 %). La version ST, elle, arrive un peu plus tard : AtariMania donne 1988 pour l’édition originale d’Elite, suivie d’une réédition Encore en 1990 puis d’une distribution par EDOS en 1991.

D’après la fiche AtariMania, le programme est signé Martin W. Ward, également crédité aux graphismes, avec Jason C. Brooke pour la musique et les bruitages. C’est un jeu en basse résolution, écrit en langage machine, qui tourne sur ST, STe et TT avec 512 Ko de mémoire. On y joue seul, au joystick ou au clavier, et un mode démo tourne en boucle quand on laisse la machine tranquille.

Pas de deuxième joueur, donc, ce qui est un peu dommage pour un jeu fait pour se disputer des scores entre copains. Mais à l’époque, c’était courant, et la logique de score se prête bien à la passation de manette : chacun son essai, et le meilleur gagne le droit de se moquer des autres.

Ce que dit la presse de l’époque

La conversion ST a été très bien reçue. Voici ce que recense AtariMania : Computer + Video Games (juin 1988) lui donne 9 sur 10, The Games Machine (juin 1988) 84 %, Atari ST User (juillet 1988) 8 sur 10, ST Action (juin 1988) 83 %. Les notes remontent avec les rééditions : ST Action revient dessus en avril 1989 pour lui accorder 88 %, Zero en mars 1990 donne 82 % et The Games Machine remet 88 % en août 1990.

Côté joueurs, la note des lecteurs d’AtariMania s’établit à 7,4 sur 10 pour 168 votes. C’est un score solide pour un jeu de course de cette génération, loin de la tiédeur qu’on rencontre parfois sur les conversions d’arcade ratées. Le commentaire laissé sur la fiche va même plus loin : il salue une très bonne conversion, juge le jeu plus agréable à jouer que la borne et trouve les graphismes et l’animation remarquables. Les opinions sont forcément subjectives, mais l’ensemble est cohérent : le ST a hérité d’une adaptation qui tient la route.

Sur Atari ST, ce qui fonctionne et ce qui coince

Soyons honnêtes sur ce qu’on peut affirmer. La borne reposait en grande partie sur son affichage panoramique et son volant, deux choses qu’aucun micro de 1988 ne pouvait reproduire. Un port ne peut donc pas rivaliser sur ce terrain. Ce que le ST pouvait offrir, c’était la vitesse, la lisibilité des obstacles et la jouabilité immédiate, et c’est sur ces trois critères que la presse a jugé la version d’Elite. Les notes précédentes montrent que le pari a été plutôt gagné.

Le contrôle au joystick convient bien à un jeu où l’on corrige sa trajectoire en permanence : gauche, droite, on évite, on se replace. Pas besoin de précision chirurgicale, plutôt un bon sens de l’anticipation. Quant à ce qu’il manque, c’est peut-être de la profondeur : cinq parcours, un seul joueur, un système de score qui tient en quelques règles. On en fait vite le tour, et c’est ensuite le chrono et le score qui font revenir.

Face à l’Amiga, la comparaison est tentante, et les graphismes de la version Commodore sont souvent plus riches sur ce genre de portage. Je préfère rester prudent : les sources consultées parlent surtout de la version ST isolément, sans comparatif fiable avec l’Amiga. Retenons simplement que le ST n’est pas ici la version qu’on subit.

Un petit frère de Out Run, avec de la poussière en plus

Pour situer Buggy Boy, il faut le replacer dans la grande vague de la course arcade des années 80 : Pole Position avait popularisé la vue de derrière, Out Run avait fait rêver de décapotable, et Tatsumi proposait autre chose avec un buggy lâché dans la nature. Le jeu ne cherche pas à imiter la route asphaltée : il fait du terrain accidenté son identité. On retrouve cette même envie de variété dans d’autres titres du catalogue ST, qu’il s’agisse de motos de cross ou de courses de rallye.

Ce parti pris explique pourquoi le jeu a si bien vieilli. Il n’y a pas de simulation à comprendre, pas de réglages à bidouiller. On prend la manette, on fonce, on ramasse, on se plante, on recommence. Les parties sont courtes, la tentation de « refaire un essai » est permanente, et le côté un peu fou du buggy qui décolle sur un tronc fait toujours son effet.

Y rejouer aujourd’hui

La façon la plus simple de relancer Buggy Boy sur Atari ST, c’est l’émulation : le jeu demande très peu de mémoire (512 Ko suffisent) et peu de réglages. Si votre émulateur le permet, essayez-le au clavier comme au joystick : le jeu a été prévu pour les deux. Comptez quelques parties pour retrouver les réflexes, puis un peu d’entraînement pour enchaîner les drapeaux dans le bon ordre.

Pour qui découvre le jeu aujourd’hui, un conseil : ne cherchez pas à finir un parcours le plus vite possible. Cherchez plutôt à faire le plus de points, quitte à perdre quelques secondes. C’est comme ça que Buggy Boy prend tout son sens, et c’est ce qui le distingue d’une simple course contre la montre.

Au bout du compte, Buggy Boy sur ST ressemble à ce qu’on attendait d’une bonne conversion d’arcade des années 80 : pas révolutionnaire, pas prétentieuse, mais amusante tout de suite et difficile à poser. Un buggy, des drapeaux, un rondin pour décoller : c’est simple, et c’est exactement ce qu’on lui demande.

À lire aussi sur le blog :
→ Super Hang-On sur Atari ST (1988), une autre course d’arcade portée sur nos 16 bits la même année.
→ Enduro Racer sur Atari ST (1987), pour rester dans les parcours en pleine nature, mais à moto.

En savoir plus : fiche AtariMania · Wikipédia (EN).

FICHE DU JEU

Jeu
Buggy Boy Atari ST
Machine
Atari ST
Sortie
1988
Voir aussi
Arcade, Course, Elite
Référence
Buggy Boy Atari ST sur Atarimania

Y rejouer aujourd'hui

L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.