Un hélicoptère, une jeep, un écran qui défile vers la droite et une horde d’engins qui n’ont visiblement rien d’autre à faire de leur journée que de vous barrer la route. Le décor est planté en moins de dix secondes, et c’est exactement ce qu’on attend d’un jeu d’arcade. Silkworm ne perd pas de temps en explications : il vous jette dans la mêlée et vous laisse vous débrouiller avec un manche, un bouton de tir et vos réflexes. Sur Atari ST, en 1989, cela donne un shoot’em up qui a laissé de bons souvenirs à pas mal de monde.

Une borne Tecmo d’abord, un jeu ST ensuite

Silkworm naît en salle d’arcade en 1988, chez Tecmo. Le principe est celui du shoot’em up à défilement horizontal, mais avec une idée qui change tout : deux véhicules, deux façons de jouer. D’un côté un hélicoptère, armé d’un tir vers l’avant et d’un tir vers le bas ; de l’autre une jeep équipée d’une mitrailleuse, qui roule au sol. En mode deux joueurs, chacun prend un engin et on avance ensemble. C’est ce détail, simple sur le papier, qui donne au jeu son identité : on n’est pas devant un énième vaisseau spatial, mais devant une guerre un peu absurde faite de chars, de tourelles et d’hélicoptères en pagaille.

Le portage sur ordinateurs 16 bits arrive en 1989. Sur Atari ST, l’éditeur est Virgin Games, distribué par Virgin Mastertronic, et non l’un des gros noms qu’on associe d’habitude à ce genre de conversion. Côté développement, les sources ne sont pas tout à fait d’accord : AtariMania crédite le studio Random Access, avec John Croudy à la programmation, Ned Langman aux graphismes et Barry Leitch à la musique, alors que Wikipédia attribue les versions micro à The Sales Curve. Les deux noms circulent, et difficile d’être catégorique sans avoir le crédit imprimé sous les yeux. Ce qui est sûr, c’est que le jeu est sorti sur ST, Amiga, Commodore 64, ZX Spectrum et Amstrad CPC la même année, ce qui ressemble à une vraie campagne de conversion, pas à un portage bricolé dans un coin.

Silkworm sur Atari ST, séquence de jeu — chaîne AtariGreenlog

Ce qu’on fait vraiment avec un manche et un bouton

Le contrôle est celui qu’on attend : joystick ou clavier, un seul bouton de tir, et la cadence qui va avec. Le jeu se joue en basse résolution, 16 couleurs à l’écran, sur une seule face de disquette, et il se contente d’un ST de 512 Ko. Autrement dit, il tourne sur n’importe quelle machine de la famille, du modeste 520 ST au STe. À l’époque, ce n’était pas un détail : on ne vous demandait pas d’avoir mis de côté de l’argent pour une extension mémoire pour jouer.

Le cœur du jeu, c’est la gestion de l’espace. Les ennemis arrivent de partout, tirent en rafales, et l’écran se remplit vite. L’hélicoptère est le plus mobile, il peut grimper, descendre, viser vers le bas ; la jeep colle au sol et doit composer avec le relief et les obstacles. Certains adversaires ont leur petite particularité : les canons antiaériens blindés, par exemple, n’encaissent les dégâts que lorsque leur bouclier est baissé. Il faut donc apprendre à attendre le bon moment au lieu d’arroser à l’aveugle, et c’est là que le jeu se rattache à ce qui fait un bon shoot’em up : lire l’écran avant de tirer.

Côté bonus, on ramasse des boucliers, qu’on peut aussi détruire pour nettoyer l’écran, et des cellules d’énergie qui augmentent la puissance de feu. Rien de révolutionnaire, mais la boucle est solide : survivre, ramasser, devenir plus dangereux, survivre un peu mieux. Les niveaux ajoutent peu à peu des bâtiments et des ruines à détruire, et on croise des mini-boss dont le « Goose », mentionné par Wikipédia, est un assemblage de plusieurs hélicoptères reliés entre eux. Ça a quelque chose de ridicule et de tout à fait mémorable : une grosse bête mécanique faite de petits engins, qui vous fonce dessus en espérant que le nombre fera la différence.

À deux, c’est une autre partie

La version ST propose le mode deux joueurs simultané, un point qui compte beaucoup. Sur le papier, deux joueurs sur un écran de shoot’em up, c’est la promesse du chaos. Dans Silkworm, c’est même l’esprit du jeu : l’un à l’hélico, l’autre à la jeep, chacun avec son rôle. Celui qui vole voit venir les menaces d’en haut, celui qui roule encaisse la poussière et sert de cible au sol. On se partage les ennemis, on se vole les bonus, on se rejette la faute quand l’un des deux disparaît dans une explosion un peu trop prématurée.

Soyons honnêtes : à l’époque, un jeu qui se jouait à deux sur la même machine valait trois fois plus qu’un jeu solo, parce qu’il suffisait d’un copain et d’un second joystick. Le ST, avec ses deux ports manettes, était bien conçu pour ça. Et dans une partie à deux, le jeu pardonne un peu mieux ses défauts : la difficulté est toujours là, mais on la subit à plusieurs, et c’est tout de suite moins douloureux.

Le son de Barry Leitch et le reste du paquet

Sur le papier, AtariMania donne à la musique un nom connu des amateurs de chiptune britannique : Barry Leitch. On lui doit plusieurs bandes-son de jeux 16 bits de la période, et on retrouve ici la patte typique de l’époque, avec des thèmes énergiques qui ne cherchent pas à faire dans la finesse. Le ST n’est pas réputé pour la richesse de sa puce sonore, et on ne va pas faire semblant : les bruitages de tirs et d’explosions restent dans la moyenne de ce que la machine savait faire. Mais l’ensemble accompagne bien l’action, sans jamais vous donner envie de couper le son.

Côté image, le jeu fait ce qu’on lui demande : lisibilité d’abord. Dans un shoot’em up, on ne gagne pas parce qu’on a de jolis décors, on gagne parce qu’on distingue un projectile d’une feuille d’arbre. Sur ce plan, le ST s’en sort correctement, même si je n’ai pas de comparatif chiffré sous la main avec la version Amiga, et je préfère ne pas inventer des différences que je n’ai pas vérifiées. Ce que disent les sources, c’est que toutes les versions micro étaient sorties en même temps et qu’elles ont eu leur public.

Ce qu’en pensaient les magazines

La presse de l’époque est partagée, comme souvent, mais plutôt bienveillante. D’après AtariMania, The One lui a donné 86 % en mai 1989, signé Gary Whitta, tandis que ST/Amiga Format se montrait plus mesuré avec 70 % en avril de la même année. ST Action lui accordait 74 % en juillet 1989 puis de nouveau 74 % en octobre 1993. En Espagne, Atari User donnait 83 % en octobre 1989. Plus tard encore, ST Review lui attribuait 80 % en mai 1992.

Le plus parlant, c’est peut-être la réaction des joueurs : sur AtariMania, la note moyenne des lecteurs est de 8,8 sur 10, pour 111 votes. C’est élevé. Cela ne veut pas dire que le jeu est un chef-d’œuvre, mais que ceux qui y ont joué en gardent un souvenir plus chaleureux que ne le laissent entendre les notes de magazines. Il a aussi trouvé son public dans les ventes : il a atteint la cinquième place du classement ST britannique en octobre 1989, et il est revenu en septième position du classement budget en mars 1991, au moment où il ressortait à petit prix. Quatre mois de présence au total entre septembre 1989 et mars 1991 : pour un jeu d’arcade converti, c’est une carrière honorable.

Les défauts, parce qu’il y en a

Ne tournons pas autour du pot : Silkworm n’est pas le shoot’em up le plus profond de la machine. Le principe est direct, parfois répétitif, et la progression repose plus sur la mémorisation que sur la stratégie. On apprend où les tourelles se cachent, quand les vagues arrivent, et à force de recommencer on finit par avancer. La note de 70 % de ST/Amiga Format a probablement ce genre de remarque en tête : c’est un jeu efficace plus qu’inventif.

L’autre limite, c’est la difficulté. Un shoot’em up d’arcade est conçu pour vous prendre vos pièces, et ses conversions gardent souvent cet esprit : la mort arrive vite et la partie ne fait pas de cadeaux. Vous avez le droit de grincer des dents. Mais le jeu est aussi assez court pour qu’on ait envie d’y revenir avec une meilleure stratégie, et c’est ce qui sépare un jeu frustrant d’un jeu addictif.

Une filiation qui compte : de Silkworm à SWIV

L’histoire ne s’arrête pas à 1989. En 1991, l’équipe de The Sales Curve sort SWIV, un shoot’em up à défilement vertical où l’on choisit là encore entre un hélicoptère et une jeep blindée. Ce n’est pas une suite officielle, et le producteur Dan Marchant l’a lui-même résumé en disant que ce n’était pas vraiment une suite à Silkworm, mais que le jeu s’en était clairement inspiré. Cette parenté mérite pourtant d’être retenue : sans le succès des conversions de Silkworm, on ne sait pas si SWIV aurait vu le jour sous cette forme.

Voilà ce qui rend Silkworm intéressant à revisiter aujourd’hui : il n’est pas seulement un bon jeu de son époque, il est aussi le point de départ d’une petite lignée. Si vous aimez SWIV, jouer à Silkworm, c’est un peu remonter à la source.

Y jouer aujourd’hui

La version ST existe sous plusieurs formes : l’édition Virgin Games de 1989, une édition espagnole d’Erbe Software la même année, puis des rééditions à petit prix en 1991 chez Mastertronic et dans la compilation 16 Blitz Plus. AtariMania référence un dump au format Pasti, ce qui facilite le jeu sur émulateur. Le jeu tient sur une seule disquette simple face, donc le chargement est rapide, et l’émulation ne pose en principe aucun problème sur un ST de base.

Mon conseil : trouvez un second joystick, ou un ami patient, et lancez une partie à deux. Vous comprendrez vite pourquoi ce jeu a marqué plus qu’il n’en a l’air. Il n’a pas l’ambition d’un R-Type, ni la polish d’un titre Bitmap Brothers, mais il a quelque chose de plus rare : l’envie de vous faire passer un bon moment sans vous demander quoi que ce soit en retour.

Voilà pour Silkworm : un hélicoptère, une jeep, un Goose qui débarque en formation et un mode deux joueurs qui sauve bien des soirées. Ce n’est pas le plus grand shoot’em up du ST, c’est un des plus sympathiques, et c’est déjà beaucoup.

À lire aussi sur le blog :
→ SWIV sur Atari ST, le shoot’em up hélicoptère et jeep inspiré de Silkworm.
→ 1943 sur Atari ST, une autre conversion de borne d’arcade dans le même genre.

En savoir plus : fiche AtariMania (Atari ST) · Wikipédia · chaîne AtariGreenlog.

FICHE DU JEU

Jeu
Silkworm
Machine
Atari ST
Sortie
1989
Voir aussi
Shoot'em up
Référence
Silkworm sur Atarimania

Y rejouer aujourd'hui

L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.