Un robot qui se change en jet, une planète désertique plantée de cactus, des vaisseaux ennemis qui foncent droit sur vous, et un éditeur français qui commence à sentir le sol se dérober sous ses pieds : Thunder Burner arrive sur Atari ST en 1991 peu avant la faillite de son éditeur. Le jeu a la réputation d’un titre qui divise, et c’est précisément ce qui le rend intéressant à regarder de près, au-delà du seul nom de sa boîte.
Première mise au point, parce qu’elle change tout : on lit parfois que ce Thunder Burner serait un jeu de Titus sorti vers 1988. C’est inexact. Les fiches d’AtariMania, de RegVault et d’AtariLegend s’accordent : l’éditeur est Loriciel, l’année est 1991. Et le jeu ne relève pas non plus de l’action générique : il s’agit d’un shoot’em up en pseudo-3D, classé « 3-D » sur AtariMania, avec une touche de transformation qui lui donne son identité.
Loriciel en 1991 : une maison française dans la tourmente
Pour situer le jeu, il faut parler de la maison qui l’a sorti. Loriciel a été fondée en 1983 par Marc Bayle et Laurent Weill, et elle publie sur Atari ST depuis 1987. Son catalogue ST ne manque pas de visages connus : Tennis Cup, Panza Kick Boxing ou encore Jim Power, dont on garde souvent la meilleure image. C’est une maison française de taille modeste, qui alterne sport, combat et jeux d’adresse sur ST.
L’histoire de Loriciel se termine mal, d’après AtariLegend : faillite en 1992, rebaptisation en Virtua Studio, fermeture quelques mois plus tard. Thunder Burner sort donc dans les derniers mois d’une aventure qui va s’arrêter net. Ce n’est pas un détail pour comprendre le jeu : un éditeur qui se bat pour sa survie n’a ni le temps de peaufiner ni la marge pour laisser mûrir un projet. On devine un jeu sorti pour exister dans les bacs, plus que pour marquer son époque.
Un robot, un jet et douze niveaux de désert
Voyons ce que le jeu propose, en s’appuyant sur les descriptions disponibles plutôt que sur des souvenirs flous. Le joueur contrôle un robot capable de se transformer en jet spatial, et il traverse douze niveaux situés sur une planète désertique, avec des cactus pour décor et des vaisseaux ennemis à abattre ou à éviter. Le contact avec un ennemi coûte une vie. On ramasse aussi des sphères qui remplissent la jauge de carburant : le carburant fait donc partie de l’équation, ce qui donne au jeu un petit fond de gestion de ressource derrière l’agitation à l’écran.
RegVault ajoute deux précisions utiles. Les déplacements sont limités à des angles de 45 degrés, ce qui explique le côté un peu raide qu’on associe volontiers à ce type de jeu, et la vitesse doit être gérée par le joueur au fil des niveaux. Un choix qui se défend sur le papier : on n’est pas devant un défouloir où l’on appuie sur le bouton de tir en boucle, mais devant un jeu où il faut régler son allure pour se placer correctement face aux menaces.
Côté technique, AtariMania précise que le jeu se joue au joystick, à un seul joueur, en basse résolution, sur une disquette double face. Il demande 512 Ko de mémoire et reste compatible avec le STe. Rien d’exotique, donc : un jeu fait pour tourner sur un ST de base, ce qui n’est pas un petit défi dès qu’on parle de 3D.
La 3D sur ST : un pari plus risqué qu’il n’y paraît
Il faut se replacer en 1991. Le ST n’a ni les sprites matériels ni la palette de l’Amiga, et ses développeurs ont appris à compenser par l’astuce. Le shoot’em up « vers l’écran », popularisé en arcade par les bornes de Sega, est un exercice redoutable pour cette machine : il faut agrandir des sprites à la volée, donner une impression de vitesse et garder une lisibilité suffisante quand tout se rapproche. Le blog a déjà parlé de la version ST d’After Burner, qui illustre bien cette difficulté : les adaptations de ce genre exigeaient de gros compromis.
Dans ce contexte, un petit éditeur français qui tente sa chance avec son propre robot-jet s’expose à la comparaison. Thunder Burner n’a pas la licence, n’a pas le budget, et le sait. Il joue sur un univers à lui, un peu de science-fiction mécanique, une planète unique et un système de carburant. C’est peu, mais c’est un parti pris. On peut le trouver trop timide, on ne peut pas dire qu’il se contente de singer un autre jeu.
Ceux qui l’ont fait : une petite équipe, quelques noms
Les fiches donnent des crédits assez complets, et ils sont instructifs. Le script est de Bernard Auré, la programmation de J. L. Strempel, les graphismes d’Ivan Gaidon (parfois crédité Gaidonov) et de Philippe Tesson, la musique et les effets sonores de Michel Winogradoff. AtariLegend attribue en plus l’illustration de la boîte à Franck Prefumo, ce qui montre qu’un illustrateur a été mobilisé pour la boîte.
Quatre ou cinq personnes autour d’un jeu, voilà la réalité de ces productions. Cela n’excuse pas les défauts qu’on lui a reprochés, mais ça remet l’ambition à sa juste taille : un programmeur seul face à un moteur 3D sur un processeur à 8 MHz, ce n’est pas la même bataille qu’une équipe de vingt personnes chez un gros éditeur japonais ou américain.
Une presse qui ne s’est pas mise d’accord
C’est là que Thunder Burner devient franchement curieux. Sur Atari ST, les notes répertoriées vont presque du tout au rien. Le magazine Joystick lui donne 79 % dans son numéro de décembre 1991. ST Format reste au milieu avec 53 % en février 1992. Et Games-X lui colle 0,5 sur 5 en novembre 1991, sous la plume de John Davison. Sur la fiche AtariMania, la note des lecteurs est de 6 sur 10, mais avec un seul vote : à ne surtout pas surinterpréter.
Quand la version Amiga arrive en 1992, l’accueil est nettement plus dur : Amiga Power à 30 %, Amiga Format à 22 % et Amiga Joker à 20 %. MobyGames affiche une moyenne de critiques autour de 28 % sur neuf avis, un chiffre qui mélange les plateformes et qu’il faut donc lire avec prudence. Je n’ai pas pu consulter le texte de ces critiques, seulement leurs scores : impossible donc de dire, argument par argument, ce qui a pesé dans la balance. Mais l’écart entre un 79 % français et un 0,5 sur 5 britannique est assez parlant pour qu’on évite de trancher à la légère.
Mon avis, en l’état des sources : le jeu n’est pas une catastrophe, mais il ne cherche pas à être aimable. Un mouvement bridé à 45 degrés, une 3D qui demande de la précision et une gestion du carburant : c’est un ensemble qui peut séduire un joueur patient et décourager celui qui voulait simplement tirer sur tout ce qui bouge. La presse anglaise, qui jugeait aussi la version Amiga contre ses voisines plus fluides, a visiblement été moins indulgente que la presse française.
ST d’abord, Amiga ensuite : un ordre qui compte
AtariMania souligne un détail rare : la version Atari ST est la première sortie du jeu sur le marché européen des 16 bits, les autres machines suivant plus tard. MobyGames date l’Amiga de 1992. Dans la guerre ST contre Amiga, c’est un point à noter pour le ST, qui n’avait pas toujours cette priorité chez les éditeurs. D’ordinaire, un jeu naissait sur Amiga puis descendait vers le ST avec les concessions que l’on sait.
Cela ne veut pas dire que la version ST est meilleure, et les notes en témoignent peu : les critiques, comme toujours, jugent aussi la version en fonction de ce que la concurrence fait de mieux. Mais on y trouve peut-être une explication au partage des avis : un jeu pensé pour le ST, avec ses limites, jugé ensuite à l’aune d’une machine qui aurait pu faire plus.
Y jouer aujourd’hui
La sauvegarde du jeu est assurée : AtariMania propose une copie au format Pasti, sans protection signalée, et le titre figure sur plusieurs compilations de disquettes de menus, d’après AtariLegend, notamment sur le menu Factory n°4 et sur Fuzion n°101. Un émulateur comme Hatari fait le reste, avec un joystick ou un pad à la place du manche d’origine.
Conseil : prenez-le comme un petit défi d’adresse plutôt que comme un tir d’arcade, et laissez-lui un peu plus que quelques minutes avant de trancher. Si le contrôle vous paraît rigide, vous saurez que vous faites partie de ceux qui ont suivi Games-X ; si le principe vous accroche, vous aurez un peu de Joystick en vous.
Un jeu qui reste dans l’ombre de son éditeur
À la fin, Thunder Burner est surtout l’un des derniers souffles d’une maison qui avait connu de meilleurs jours. Il n’a pas la postérité de Jim Power, ni l’élan d’un projet arrivé au bon moment. Il reste cependant un témoin utile de ce que les petits éditeurs français tentaient face aux géants : un robot, un jet, un désert, douze niveaux, et le pari de tenir sur un ST de base. Qu’on l’aime ou qu’on le trouve raide, il mérite mieux que la case « shoot’em up de plus ».
À lire aussi sur le blog :
→ Mach 3 sur Atari ST, un autre titre de Loriciel, dans le même registre de tir.
→ After Burner sur Atari ST, la référence de l’arcade en 3D que ces jeux regardaient de loin.
Sources : fiche AtariMania · fiche AtariLegend · fiche RegVault · Amiga Magazine Rack.
FICHE DU JEU
- Jeu
- Thunder Burner
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1988
- Voir aussi
- Shoot'em up, Titus
- Référence
- Thunder Burner sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.