Un reporter, une famille dont tous les curieux finissent six pieds sous terre, et vous dans le rôle du prochain sur la liste. Voilà le pitch de Sheer Agony, et il n’a rien d’un jeu d’action, quoi qu’en disait l’ancienne version de cette page. C’est une aventure d’enquête, faite d’images fixes numérisées et de clics de souris, signée d’un tout petit studio français que presque personne ne connaît : Logitron. Sur Atari ST, elle arrive dans une version amputée de la sienne. Et c’est précisément ce qui la rend intéressante à raconter.

Une enquête qui tourne mal, vue à la première personne

Le scénario tient en quelques lignes, mais il fait son effet. Vous incarnez un journaliste d’investigation qui s’intéresse à une famille étrange et influente. Problème : tous ceux qui ont voulu percer son secret y ont laissé leur peau, et vous êtes manifestement le suivant. Le décor est posé : détective, mystère, ambiance poisseuse. On est loin des bondissements colorés qui peuplent le gros de la ludothèque ST.

Côté jeu, les fiches de référence parlent d’une aventure à la première personne, bâtie sur des décors numérisés, avec une interaction à la souris volontairement limitée. Traduction : vous regardez une image, vous cliquez sur ce qui vous semble utile, vous avancez, vous récupérez ce qu’il faut pour débloquer la suite. Pas de parseur à nourrir, pas de combat, pas de séquence d’arcade glissée au milieu pour « aérer ». Les sources signalent aussi une dimension puzzle, c’est-à-dire des petits verrous à faire sauter plutôt qu’une simple promenade.

Sheer Agony sur Atari ST, vidéo de gameplay — chaîne AtariGreenlog

Logitron, un nom qu’on ne croise pas tous les jours

Oubliez les grandes maisons. Ici, le développeur est Logitron, et les sources se contentent de peu pour le décrire. Le crédit principal va à Benoît Fernandez, indiqué pour le code, les graphismes, les sons et la traduction anglaise. Autrement dit, à peu près tout. Un forum francophone le désigne aussi sous le pseudo de MaxxcBenny. On est donc devant un projet quasi artisanal, conçu à une poignée de mains, et cela se sent dans la façon dont le jeu assume ses choix : peu de fioritures, une ambition ramassée sur l’essentiel.

Autre point qui mérite d’être rectifié par rapport à ce que l’on lit parfois : l’éditeur. Les bases de données ne s’accordent pas tout à fait. Certaines créditent Logitron à la fois comme éditeur et comme développeur, tandis qu’Atari Legend attribue la sortie à 16/32 Systems. Difficile d’être catégorique ; aucune source ne cite Mindscape, souvent évoqué à tort. Pour la date, même flottement : 1995 chez MobyGames, GameFAQs et My Abandonware, 1996 chez Atari Legend. Je vous laisse choisir votre camp, les deux se défendent, et le titre a de toute façon connu plusieurs sorties.

Logitron ne s’est pas arrêté là : le catalogue du studio comprend aussi Operation Skumm (un jeu de tir, daté de 1996 par la fiche d’AtariUpToDate) et Aazohm Krypht (un jeu de combat). Un éventail étonnant pour une si petite structure, avec Sheer Agony comme seule aventure de sa liste connue.

Le Falcon d’abord, le ST ensuite : la vraie question

C’est ici que l’histoire se corse. Sheer Agony est né sur Atari Falcon, la machine de 1992 aux ambitions de couleurs vraies. Les sources évoquent une version Falcon disponible en français, en anglais et en allemand, avec des graphismes en « true color » et des ambiances sonores de qualité CD. Le portage pour ST et STE est arrivé après, sous une forme allégée.

Le contraste est franc. Un habitué des forums rappelle que la version ST se résume à une simple conversion des images en 16 couleurs, quand la version Falcon, elle, est jugée très bien faite. Un autre joueur trouve les graphismes de la version ST chargés. Un commentateur de My Abandonware note de son côté que les captures de la fiche viennent du Falcon, et que celui-ci doit avoir meilleure allure et meilleure oreille que le ST. Atari Legend va dans le même sens : le testeur trouve l’histoire intéressante et le jeu prenant, mais estime qu’il n’exploite « de loin pas » les possibilités du ST, avant de conseiller malgré tout la version Falcon en vraies couleurs.

Pour un jeu entièrement bâti sur l’image, c’est un handicap évident. Une aventure à base de photos numérisées vit ou meurt par la qualité de ses décors, et en réduire la palette à 16 teintes, c’est comme présenter un polar en noir et blanc délavé. L’atmosphère tient encore debout, mais elle perd en netteté. Le ST se rattrape sur un autre terrain : il était la machine que beaucoup de joueurs possédaient réellement, et c’est elle qui permettait à un public plus large de goûter à l’histoire.

Ce qu’en pensait la presse et les joueurs

Les traces d’accueil critique sont minces, mais elles existent. Atari Legend relève un passage dans ST Format, numéro 81 daté d’avril 1996, avec une note de 50 %. Une moyenne tiède, qui colle assez bien à l’impression générale. Du côté des joueurs, My Abandonware affiche 3 sur 5 pour trois votes seulement : on ne bâtit pas une statistique là-dessus, mais le chiffre dit bien la tonalité, ni rejet ni coup de foudre.

Sur le forum de yAronet, plusieurs participants disent avoir joué sur ST et Falcon et décrivent un jeu agréable mais facile, que certains ont terminé en une ou deux séances. L’un d’eux rapproche même son genre du Manoir de Mortevielle. Le rapprochement est parlant : même goût du huis clos, de l’enquête dans un lieu qui cache quelque chose, même rythme posé. Mais Lankhor avait écrit un scénario à tiroirs, avec des personnages qui se déplacent sans vous attendre. Ici, on est plutôt sur un parcours plus balisé, où l’on se laisse guider d’un écran à l’autre.

Cette facilité est le défaut qu’il faut assumer. Pour le joueur chevronné d’aventures des années 1990, la résistance du jeu est modeste. Pour quelqu’un qui découvre le genre, c’est en revanche une porte d’entrée honnête : peu de culs-de-sac cruels, peu de logique tordue, et une histoire courte que l’on peut vraiment mener au bout un soir de pluie.

Le ST face à ses voisins

La comparaison avec l’Amiga ne tient pas vraiment ici : je n’ai pas de source fiable sur une version Commodore, et je préfère ne rien inventer. La seule comparaison qui compte est interne à la famille Atari. D’un côté le Falcon 030, avec sa palette étendue qui fait ressortir les images numérisées. De l’autre, le ST et le STE, avec une version rabotée. Pour une fois, le vrai rival du ST est un autre Atari.

Cela raconte quelque chose de l’époque. En 1995, le parc ST vieillit, le Falcon peine à s’imposer, et des développeurs indépendants comme Logitron bricolent des versions pour toutes les bourses. Leur jeu devient un témoin : celui d’une scène française qui continuait de produire pour Atari alors que le grand public regardait déjà ailleurs.

Le retrouver aujourd’hui

Bonne nouvelle, l’accès est simple. D’après un message de forum du 1er octobre 2004, Logitron a rendu Sheer Agony téléchargeable gratuitement, avec deux autres de ses jeux. Les versions Falcon, Falcon CD et ST/STE figurent dans la liste du studio. Si vous voulez voir le jeu tourner avant de vous lancer, la vidéo ci-dessus vous épargne les manipulations.

Si vous cherchez des sensations fortes, passez votre chemin. Si, en revanche, vous aimez les enquêtes qui se parcourent à la souris, les décors numérisés et l’idée de jouer un reporter qui a mis les pieds où il ne fallait pas, Sheer Agony mérite une soirée. Pas davantage, mais pas moins non plus.

Un polar court, fait main, qui sait ce qu’il est

Sheer Agony ne changera pas votre vision de l’Atari ST. Il n’a ni le panache d’un grand éditeur, ni la richesse d’écriture des meilleures aventures françaises, et sa version ST fait un peu pâle figure à côté de son aîné Falcon. Mais il a ce que les jeux artisanaux ont de plus précieux : une personnalité, un scénario qui vous accroche en deux phrases et un auteur qui s’est visiblement occupé de presque tout lui-même. Si vous ne devez retenir qu’une chose, c’est que le meilleur moyen de le découvrir, c’est de le prendre pour ce qu’il est : un polar de poche, rapide, un peu rugueux, qu’on termine d’une traite.

À lire aussi sur le blog :
→ Le Manoir de Mortevielle sur Atari ST, l’aventure policière en huis clos à laquelle un joueur compare Sheer Agony.
→ Maupiti Island sur Atari ST, une autre enquête à la française à parcourir à la souris.

En savoir plus : fiche Atari Legend · fiche MobyGames.

FICHE DU JEU

Jeu
Sheer Agony
Machine
Atari ST
Sortie
1995
Référence
Sheer Agony sur Atarimania

Y rejouer aujourd'hui

L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.