Deux mercenaires, un manoir détraqué, des fantassins en laiton qui sortent des haies et un son de synthé industriel qui vous colle aux oreilles dès la disquette insérée. The Chaos Engine n’est pas un jeu qu’on lance pour « voir ». C’est un jeu qui vous attrape par le col et vous demande de choisir vite : quels deux hommes de main pour cette sale besogne ? Sur Atari ST, en 1993, alors que la machine finissait sa carrière, c’était un petit miracle de plus.
Un point d’abord, parce que l’ancien intitulé de cette page se trompait : le jeu n’est pas de 1989. Il vient du printemps 1993 sur Amiga, puis de la même année sur ST, ce qui en fait l’un des derniers très gros jeux du catalogue. Et son genre, on peut le dire tout net : un run and gun en vue de dessus, jouable à deux en coopération, avec une couche d’exploration et de progression qui le distingue des tireurs plus primaires.
Les Bitmap Brothers font une dernière fois le pari du ST
Le jeu est signé The Bitmap Brothers, publié par Renegade. Les crédits de la version qu’on voit dans ma vidéo sont ceux de l’équipe habituelle : Mike Montgomery et Steve Cargill à la programmation, Dan Malone aux graphismes, Eric Matthews et Simon Knight à la conception, Richard Joseph à la musique en jeu, et le duo Farook et Haroon Joi pour le thème d’ouverture. Une bande de copains, un style maison reconnaissable entre mille, avec ces teintes métalliques et ces personnages massifs qu’on n’avait pas encore vus ailleurs.
Côté chronologie, les sources ne s’accordent pas tout à fait sur la date exacte : les références courantes donnent mars 1993 pour la sortie initiale sur Amiga, alors que le test publié dans ST News par Richard Karsmakers parle d’une sortie « début juin » pour la version ST. Il est donc plus honnête de dire « printemps 1993 » et de ne pas s’écharper sur la semaine. Ce même test rappelle que le précédent jeu du studio, Magic Pockets, datait d’environ deux ans plus tôt. Deux ans sans nouvelle, et puis ce monstre arrive.
Une Angleterre victorienne qui a mal tourné
Le décor est la meilleure idée du jeu. On est dans une Angleterre victorienne alternative, très steampunk, nourrie du roman La Machine à différences de William Gibson et Bruce Sterling. Le baron Fortesque, inspiré de Charles Babbage, a construit une machine capable de bouleverser le temps et l’espace. La machine est devenue consciente, a pris le contrôle de la campagne, et transforme désormais bêtes et gens en créatures agressives. Vous voilà engagés, deux mercenaires à la solde de qui paie, pour aller l’éteindre.
Ce n’est pas du Shakespeare, mais l’ambiance fait tout le travail. Les décors mêlent pierre, rouille et cuivre, les ennemis ont des silhouettes mécaniques à moitié organiques, et on traverse des paysages de plus en plus déréglés. Pour un jeu de tir, c’est étonnamment cohérent.
Six hommes de main, deux places
Avant chaque partie, on choisit deux personnages parmi six : le Navvie, le Thug, le Mercenary, le Brigand, le Gentleman et le Preacher. Chacun a sa vitesse, sa santé, sa puissance de feu et son petit pouvoir spécial. Les écarts sont réels : un costaud encaisse mais avance lentement, un tireur plus mobile s’expose davantage. Le choix du tandem compte donc plus qu’on le croit, et c’est là que le jeu gagne son premier point de rejouabilité : on a envie de tester les autres combinaisons.
Petite curiosité de l’époque : sur les versions consoles vendues aux États-Unis sous le titre Soldiers of Fortune, le Preacher a été modifié pour retirer sa référence religieuse. Rien de tel sur ST, où il reste fidèle au poste.
Le partenaire de l’ordinateur, l’autre vedette
Si vous jouez seul, votre second mercenaire est piloté par la machine. L’idée n’est pas neuve, mais l’exécution l’était à l’époque : le partenaire tire, ramasse ce qui traîne, vous suit et cherche à être utile. Selon les sources sur le développement, ce comportement a été construit en observant des testeurs jouer, puis en codant ce que les joueurs faisaient réellement. Ce n’est pas une intelligence artificielle au sens moderne, évidemment. Il lui arrive de rester coincé derrière un buisson, ou de dilapider des munitions comme un sou perdu. Mais en solo, on a la vraie sensation de faire équipe, et le jeu y gagne beaucoup.
À deux, sur un seul écran, c’est autre chose. Les tirs se croisent, les bonus se disputent, et on se reproche mutuellement les erreurs de position. C’est le mode pour lequel le jeu a été pensé, et les présentations qu’on en fait, de l’époque comme d’aujourd’hui, mettent surtout en avant ce côté coopératif. Sur ST, il faut simplement deux joysticks et un peu de patience pour que la tablée se mette d’accord.
Des niveaux qu’on explore avec les doigts… et les yeux
Le jeu compte quatre mondes de quatre niveaux. On ne file pas bêtement vers la sortie : pour l’ouvrir, il faut tirer sur des nœuds disséminés dans le décor. Ces nœuds activés, la porte s’ouvre, et seulement là on peut passer au niveau suivant. Cela change tout. Le jeu se rapproche de Gauntlet dans son goût de l’exploration, avec des relents de Commando et d’Ikari Warriors dans la tension des fusillades, comme le fait remarquer le test de ST News.
Les niveaux sont truffés de clés, de passages secrets, de raccourcis et de pièces à ramasser. On peut terminer un niveau sans en avoir vu la moitié, ce qui est une bonne nouvelle pour la rejouabilité et une mauvaise pour les tempéraments pressés : il arrive de tourner en rond, un œil sur la jauge de vie, à la recherche du dernier interrupteur manquant. La carte n’est pas là pour vous aider, et c’est volontaire.
Entre deux niveaux, on passe à la boutique. L’argent ramassé sert à acheter des armes plus puissantes, de la santé, de la vitesse, des compétences, des objets spéciaux. Selon la source, cette étape intervient tous les deux niveaux, voire à la fin de chaque monde ; ce qui est sûr, c’est qu’elle revient assez souvent pour qu’on ait toujours une raison de gratter une dernière pièce. Le test de ST News précise aussi que le jeu utilise des mots de passe de douze caractères, un détail précieux sur un jeu aussi long.
Atari ST contre Amiga, le sempiternel duel
C’est le point sensible. La version Amiga d’origine tourne avec 32 couleurs à l’écran, et le ST doit faire avec moins. Le test de ST News ne cache pas sa déception devant les écrans de pub Amiga par rapport à ce qu’il a vu sur ST : il l’attribue à la palette plus réduite du ST. Les graphismes restent pourtant très lisibles et très réussis, et ils sont notés 9 par le même testeur, simplement « clairement inférieurs » à ceux de l’Amiga.
Le son est plus discutable. Le même test donne 6 à la partie sonore, reprochant surtout à l’introduction sa « house music » sans âme. Je serai plus nuancé : le thème des frères Joi n’est pas à la hauteur du reste, mais l’ambiance sonore en jeu, plus industrielle, colle bien à la machine détraquée. La musique du jeu est d’ailleurs souvent citée comme l’une des premières à réagir à ce qui se passe à l’écran, selon la littérature spécialisée, même si je n’ai pas pu vérifier ce qu’en dit précisément la version ST.
Côté compatibilité, soyons précis : la version ST demande un 1 Mo de mémoire, ou un STE, un joystick et un moniteur couleur. D’après ce test, elle ne fonctionne pas sur Falcon. Certaines fiches signalent aussi des améliorations pour le STE, sans que j’aie pu les confirmer précisément.
Ce qui coince quand on y rejoue
La lisibilité d’abord. Quand l’écran se remplit d’ennemis, de projectiles et de bonus, il devient difficile de repérer son personnage dans la bousculade. La difficulté ensuite : les derniers mondes montent en flèche et demandent de vraies réserves de santé et d’armes améliorées, ce qui renvoie à la boutique et à la gestion de ses sous. Le partenaire de l’ordinateur, enfin, a ses faiblesses, et on finit par le laisser derrière pour s’en sortir tout seul sur les passages tendus.
Rien de rédhibitoire, mais pas non plus de quoi faire de ce jeu un modèle d’équilibre. Il demande de la patience, un joystick qui répond bien et une certaine tolérance à la frustration. C’est exactement ce qu’on attendait d’un jeu de cette époque, et c’est ce qui le rend si attachant aujourd’hui.
L’accueil, et ce qu’il est devenu
À la sortie, la presse a été très favorable. Pour la version Amiga, les références que j’ai recoupées citent notamment 90 % dans Amiga Format, 89 % dans C+VG et 81 % dans CU Amiga. Du côté ST, le test de ST News est enthousiaste : la jouabilité est notée 9 et l’accro 10, avec une note globale de plus de 9 et une conclusion sans nuances, « l’un des tout meilleurs jeux sortis sur ST ». Sur consoles, les versions Mega Drive et Super Nintendo ont suivi, et la première a remporté des prix de l’éditeur de la console. Plus tard, Amiga Power a classé le jeu à la onzième place de ses meilleurs jeux de tous les temps.
Le jeu a eu une suite en 1996, The Chaos Engine 2, qui a changé la formule pour des combats en un contre un. Plus récemment, une version remastérisée en écran large, issue de la version Amiga AGA, est sortie en 2013 sur Windows, Mac et Linux, avec jeu à deux en ligne et classement mondial. On peut donc le retrouver facilement sans ST, mais l’original reste pour moi la vraie porte d’entrée.
Le dernier grand feu d’artifice
Rejouer à The Chaos Engine sur Atari ST, c’est mesurer ce que les studios les plus ambitieux savaient encore tirer de la machine à la fin de sa vie. Il n’a pas le côté « exposition de technique » d’un jeu Amiga, mais il a quelque chose de plus durable : une ambiance forte, un partenaire dont on finit par apprendre les manies, et ces niveaux qu’on a envie de refaire pour dénicher la sortie cachée. Le longplay de cette page dure environ 51 minutes et en dit plus long que n’importe quelle fiche technique. Allumez un moniteur couleur, trouvez un second joystick, et laissez le baron Fortesque regretter ses expériences.
À lire aussi sur le blog :
→ Cadaver sur Atari ST : les Bitmap Brothers en or (le même studio, en vue isométrique)
→ Cannon Fodder sur Atari ST (1993) (un autre tir en vue de dessus de la même année)
FICHE DU JEU
- Jeu
- The Chaos Engine
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1989
- Référence
- The Chaos Engine sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.