Un temple, six épreuves absurdes, et un petit bonhomme qui doit prouver qu’il mérite de se battre. Avant même le premier coup de poing, La chambre de Shaolin vous fait comprendre qu’ici, la baston se mérite. Sur Atari ST, en 1989, c’était une manière plutôt originale de présenter un jeu de combat : on ne tape pas tout de suite, on s’entraîne d’abord, et on espère que ses efforts serviront.

Petite précision de vocabulaire avant d’aller plus loin : sur les fiches de référence comme AtariMania, le jeu est répertorié sous son titre anglais, Chambers of Shaolin. « La chambre de Shaolin » est le titre francophone sous lequel on le range ici, et sa boîte comportait d’ailleurs des instructions en anglais et en français, le jeu étant distribué en France par Ubisoft. Même jeu, simplement un nom qui change de côté de la Manche.

Un jeu de combat qui commence par la salle de sport

Le genre, d’abord, parce qu’il est facile de se tromper. Ce n’est ni un jeu d’action au sens large ni un jeu de plateforme : c’est un jeu de combat, que Wikipédia range dans les beat’em up et qu’AtariMania classe plus sobrement dans « sports, boxe et arts martiaux ». Comprenez un affrontement en duel, vu de profil, comme on le faisait déjà sur International Karaté + ou, plus tard, sur toute la vague de jeux de combat qui a suivi.

La particularité, c’est la structure en deux temps. Dans la première partie, vous passez par les « chambres » du temple pour entraîner votre personnage. D’après les descriptions du jeu, il s’agit de six épreuves portant les noms d’Agilité, d’Équilibre, de Feu, de Vitesse, de Bâton et de Force. Certaines demandent d’esquiver des projectiles, d’autres de presser les bonnes touches au bon moment. Votre résultat dans chacune n’est pas anecdotique : il influence les capacités de votre combattant quand vient la seconde partie, celle des combats en un contre un contre d’autres élèves de Shaolin.

L’idée est bonne, et elle est en avance sur son temps. Faire de l’entraînement un vrai mode de jeu, et pas un simple écran de menu, donne l’impression que le personnage vous appartient. Un combattant qui a bâclé son épreuve de vitesse n’est pas le même que celui qui l’a réussie. Sur le papier, c’est presque un début de personnalisation, à une époque où l’on choisissait surtout entre deux couleurs de kimono.

La chambre de Shaolin sur Atari ST, séquence de jeu de la chaîne AtariGreenlog

Du cinéma de kung-fu à la disquette

L’inspiration est assumée : le jeu s’appuie sur La 36e chambre de Shaolin, le film de Hong Kong sorti en 1978, dans lequel un jeune homme apprend le kung-fu dans un monastère en franchissant une série d’épreuves physiques, chacune dans sa chambre, avant de se retourner contre ses ennemis. Le principe du jeu en découle directement. On n’a pas besoin d’avoir vu le film pour saisir l’esprit : apprentissage austère, maître exigeant, puis vengeance.

Vous retrouverez d’ailleurs ce goût pour le kung-fu de cinéma dans d’autres titres du ST, comme Panza Kick Boxing, même si ce dernier prend le chemin du ring plutôt que celui du temple. Le ST a eu son lot de jeux de combat, mais peu avaient la patience d’installer un décor et un parcours initiatique avant de lancer la première gifle.

Thalion, Grandslam et une équipe allemande

Côté fabrication, les fiches sont assez claires. Le développement est signé Thalion, un studio allemand dont c’est, selon les sources, le premier jeu, bien avant les projets plus ambitieux comme Dragonflight ou Amberstar qui ont fait sa réputation sur ST et Amiga. L’éditeur britannique est Grandslam Entertainment, qui commercialise la version européenne. AtariMania mentionne aussi une fiche distincte pour une version Thalion allemande, distribuée par Ariolasoft : deux fiches, donc, pour un même jeu.

Au générique, on trouve Michael Bittner et Marc Rosocha à la programmation, Holger Floettmann à la conception du jeu et au graphisme (aux côtés de Monika Krawinkel, Günter Schmitz et Erik Simon), et surtout Jochen Hippel pour la musique et les effets sonores. Hippel est une figure de la scène musicale Atari ST : son nom sur une jaquette garantit généralement une bande-son qui ne ressemble pas à celle du voisin. Le jeu est programmé en langage machine, tourne en basse résolution et tient sur deux disquettes simple face. Il demande 512 Ko de mémoire, et fonctionne aussi bien sur ST que sur STe.

Une zone de flou existe sur l’ordre de sortie entre machines. Wikipédia indique que le jeu a d’abord paru sur Amiga avant d’être porté sur ST et Commodore 64, alors qu’AtariMania affirme que la version ST a été la première version 16 bits testée dans la presse britannique, dès novembre 1989. Difficile d’être catégorique : dans tous les cas, le jeu est de 1989, et c’est la version Atari ST qui nous intéresse ici.

Ce qu’en disait la presse

L’accueil de l’époque est correct, avec des écarts assez parlants. Computer + Video Games lui donne 82 % en décembre 1989, ACE 796 sur 1000 en avril 1990, tandis que ST Action est nettement plus froid avec 67 % en janvier 1990. Même jeu, deux notes qui ne parlent pas de la même chose : certains y voient un titre original et soigné, d’autres un jeu de combat qui manque de relief une fois l’entraînement terminé.

Du côté des joueurs, AtariMania affiche une note moyenne de 7,5 sur 10 pour 42 votes. Ce n’est pas une foule, mais pour un titre pas franchement célèbre, c’est un score qui ressemble à celui d’un jeu qu’on aime bien sans en parler partout. Une critique française que l’on trouve en ligne le juge original et charmant, sans assez de qualités fortes pour s’inscrire durablement dans les mémoires. Franchement, la formule me semble juste : on se souvient du concept, pas forcément du détail.

Les sensations de jeu

Le jeu se pilote au joystick, avec un mode un joueur, un mode à deux joueurs l’un contre l’autre, et même une démo. Le versus à deux est sans doute la meilleure raison de remettre la disquette dans le lecteur : un combat de ce genre prend tout son sens quand l’adversaire est assis à côté de vous et proteste pour une garde mal placée.

Visuellement, la rétrospective que Retro Gamer lui a consacrée en 2008 jugeait les graphismes peu impressionnants, mais le gameplay et la maniabilité étonnamment précis pour l’époque. C’est un résumé honnête. Ici, on ne vient pas pour la surenchère graphique : on n’est pas là pour une démonstration technique, et c’est sans doute pour cela que le jeu repose sur son idée plutôt que sur son décor. Les épreuves d’entraînement, elles, donnent clairement le ton. On enchaîne, on rate, on recommence, et on a envie de mieux faire à l’épreuve suivante.

Le défaut tient à la nature même du concept. Les six épreuves, aussi malignes soient-elles, finissent par se ressembler une fois qu’on les connaît, et la phase de combat n’a pas la profondeur d’un Street Fighter ou même d’un International Karaté +. C’est un jeu qui brille par son idée plus que par sa durée de vie. Cela dit, c’est aussi ce qui lui donne du charme : il ne cherche pas à être autre chose que ce qu’il est.

Le point de vue d’un amateur de ST

Si on le replace dans son époque, La chambre de Shaolin est un bon exemple de ce que le ST pouvait faire quand une équipe allemande motivée prenait la machine à bras-le-corps. Le jeu de combat sur ST n’était pas dominé par un titre unique, et c’est ce qui rend un titre comme celui-ci intéressant : il propose autre chose qu’un simple duel, avec un début de progression qui a de quoi surprendre quand on le découvre aujourd’hui.

Face à l’Amiga, la comparaison reste délicate. Je n’ai pas de comparatif image par image à présenter, et je ne vais pas en inventer un : disons que le ST n’a pas à rougir, avec une version qui a bénéficié des mêmes équipes et de la musique de Jochen Hippel.

Y rejouer aujourd’hui

Le jeu existe en dump sur les bases d’archivage, notamment au format Pasti, et passe sans difficulté sur les émulateurs ST habituels, de type Hatari. Prévoyez deux disquettes virtuelles et un peu de patience pour la première épreuve, le temps de comprendre ce que le jeu attend de vous. Une fois qu’on y est, la séquence filmée plus haut donne une assez bonne idée du rythme.

Mon conseil : jouez-y comme on lit un vieux manuel de kung-fu. Pas pour le résultat final, mais pour le chemin. La chambre de Shaolin n’est pas le roi des jeux de combat ST, mais c’est un jeu qui a au moins le mérite de faire transpirer avant de faire taper, et qui laisse un petit souvenir de temple et de bâton. À ranger entre le sérieux et le sympathique.

À lire aussi sur le blog :
→ International Karaté + sur Atari ST, la référence du combat sur la machine, à trois personnages.
→ Panza Kick Boxing sur Atari ST, un autre jeu de combat en duel, version ring.

En savoir plus : fiche AtariMania · Wikipédia (en).

FICHE DU JEU

Jeu
La chambre de Shaolin
Machine
Atari ST
Sortie
1989
Référence
La chambre de Shaolin sur Atarimania

Y rejouer aujourd'hui

L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.