Un guerrier aux épaules démesurées qui tranche dans un donjon, puis, quelques minutes plus tard, un tir sur cibles en fausse 3D, puis un oiseau qui cherche des clés dans un labyrinthe. Si on vous décrivait ça sans le titre, vous penseriez à trois jeux différents rangés dans la même boîte. C’est pourtant bien Savage, un jeu signé Probe Software, que la chaîne AtariGreenlog a filmé sous le titre « Savage World ». Et c’est précisément cette drôle de construction qui le rend attachant sur Atari ST.
Un petit détail de nom avant de commencer
Les fiches de référence connaissent ce jeu sous le simple nom de Savage, sans « World ». La vidéo, elle, porte le titre « Savage World », et c’est ce qui a donné le nom de cette page. Je garde donc les deux appellations en tête : si vous cherchez le jeu dans une base de données, tapez « Savage » tout court, sinon vous tomberez à côté.
Un autre point mérite d’être clarifié : la date. Les sources ne s’accordent pas tout à fait. AtariUpToDate et Wikipédia placent la version ST en 1988, aux côtés du Spectrum, du C64 et de l’Amstrad CPC, l’Amiga suivant en 1989. AtariMania range la fiche ST en 1989, et les tests d’époque qu’elle recense datent de juillet 1989. Difficile d’être catégorique : disons fin des années 1980, avec une sortie qui s’étale sur ces deux années selon l’éditeur et le pays. Ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas un jeu de 1990, contrairement à ce que cette page affirmait auparavant.
Probe, Firebird et une équipe qui allait faire parler d’elle
Derrière Savage, il y a Probe Software, un studio britannique, et l’éditeur Firebird, qui distribuait le jeu en Europe. Aux États-Unis, AtariMania mentionne Microplay (distribué par Medalist), et une réédition budget est sortie chez Kixx. Pour la conception, les sources citent Nick Bruty et David Perry. Ce dernier deviendra plus tard bien connu en fondant Shiny Entertainment, le studio d’Earthworm Jim, mais en 1988 il faisait encore ses armes sur ce genre de projet bricolé à plusieurs.
Côté ST, la fiche AtariMania crédite Tim Moore à la programmation, Nick Bruty, Alan Tomkins et Nigel Brownjohn aux graphismes, et Jason C. Brooke à la musique. Attention toutefois : sur ce dernier point, les sources divergent. Wikipédia évoque David Whittaker parmi les développeurs et une catégorie du site rattache la bande-son de la version C64 à Jeroen Tel. Les musiques de l’époque étant souvent signées par plusieurs mains selon la machine, je préfère ne pas trancher à votre place.
Une chose frappe en lisant l’histoire du jeu : Nick Bruty a raconté que les critiques avaient été bonnes mais que les ventes avaient déçu, en incriminant notamment des publicités presse en noir et blanc qui ne rendaient pas justice aux graphismes. Le détail est amusant, parce que ce sont justement les graphismes colorés que la presse louait à l’époque.
Trois niveaux, trois jeux
Le principe de Savage tient en une phrase : trois parties très différentes à enchaîner. La première est un jeu de combat à défilement horizontal. Un guerrier musculeux avance dans les couloirs d’un château, les ennemis arrivent, il frappe. C’est la plus classique des trois, celle que tout le monde attend d’un jeu d’heroic fantasy de cette période, avec un héros qui ressemble à un croisement entre un barbare de couverture de roman et un culturiste.
La deuxième partie change complètement de registre. Il s’agit d’un tir sur cibles en vue pseudo-tridimensionnelle : on vise, on tire, et il faut éviter des têtes de pierre qui se jettent sur l’écran. On quitte le jeu de plateau pour quelque chose qui évoque davantage une galerie de tir, et le contraste est tel qu’on se demande presque si on n’a pas changé de disquette en cours de route.
Enfin, la troisième partie vous met dans la peau d’un oiseau. Il doit parcourir un labyrinthe en deux dimensions, ramasser quatre clés et trouver la sortie. Là encore, on bascule dans un autre genre : de la recherche et de la navigation plutôt que du combat. L’ensemble raconte, dans un cadre d’heroic fantasy, l’histoire d’un héros parti délivrer sa bien-aimée des griffes du « Dark Guardian ».
Action, oui, mais pas que
Sur AtariMania, le genre n’est tout simplement pas renseigné : la fiche indique « Various », c’est-à-dire « divers ». AtariUpToDate classe le jeu en action, et Wikipédia le range aussi dans les jeux d’action. Les deux classements se défendent, mais aucun ne dit vraiment la vérité : Savage est un assemblage de trois mini-jeux où le combat, le tir et le labyrinthe se partagent le temps de jeu. Si vous cherchez une étiquette, « action à épisodes » serait la plus honnête.
Ce parti pris a un avantage évident : on ne s’ennuie pas, et chaque niveau repart sur de nouvelles bases. Il a aussi une limite, que la presse de l’époque a laissé entendre à sa manière. Quand un jeu fait trois choses, il lui est difficile de les faire toutes aussi bien. Une critique d’époque citée dans les sources saluait les graphismes, tout en trouvant le gameplay étrangement faible par rapport à l’emballage. On sent bien ce que cela peut donner : une vitrine superbe, et des mécaniques qui n’ont pas toujours la profondeur de la présentation.
Ce que dit la presse (et ce que disent les joueurs)
La version Spectrum a été très bien reçue : Your Sinclair lui a donné 9 sur 10 en vantant ses couleurs, et un autre magazine britannique, Sinclair User, lui a décerné un « Megagame ». La version C64 a de son côté eu droit à 4 étoiles sur 5 dans le magazine Dragon en 1990, avec des éloges pour une musique jugée d’une qualité extraordinaire.
Pour l’Atari ST, les notes recensées par AtariMania sont plus mesurées. ST Action a donné 73 % en juillet 1989, tandis que ST/Amiga Format se montrait plus sévère avec 61 % le même mois. L’écart entre les deux est révélateur : pour les uns, le jeu tenait la route grâce à sa variété et à sa réalisation ; pour les autres, la promesse n’était pas entièrement tenue. Les lecteurs d’AtariMania sont un peu plus généreux, avec une moyenne de 7,7 sur 10, mais sur seulement dix votes, ce qui reste un échantillon trop mince pour en tirer une vérité.
Sur ST, face à l’Amiga et aux 8 bits
Autre précision de la fiche AtariMania : la version ST serait sortie en premier sur le marché européen des machines 16 bits, avant les autres. C’est une jolie revanche, parce que l’Amiga passait à l’époque pour la machine de référence dès qu’il s’agissait de couleurs et de sons. Pour une fois, le ST n’était pas la conversion tardive d’un jeu pensé pour son concurrent.
Techniquement, le jeu tourne en basse résolution, tient sur deux disquettes simple face et demande une machine d’un demi-mégaoctet de mémoire. Il se joue au joystick ou au clavier. Rien d’exotique : c’est un jeu pour ST de base, ce qui explique qu’il ait pu toucher un large public. Est-ce que l’Amiga faisait mieux ? Sur le papier, sûrement pour la bande-son, puisque la puce sonore du ST était nettement plus modeste que le Paula de la machine Commodore. Mais je n’ai pas de comparatif chiffré à vous donner, et je préfère ne pas inventer d’écart de fluidité ou de palette que je n’ai pas pu vérifier.
Y rejouer aujourd’hui
La séquence filmée par la chaîne AtariGreenlog est le meilleur moyen de se faire une idée rapide : on y voit le jeu tourner sur Atari ST, et on comprend tout de suite pourquoi il avait fait impression par sa présentation. Pour y rejouer pour de bon, un émulateur comme Hatari fait l’affaire, à condition de dénicher une image de disquette. La structure en trois temps laisse penser que le jeu se parcourt assez vite, mais je n’ai pas de durée de partie à vous annoncer.
Mon avis, assumé : Savage n’est pas un chef-d’œuvre, et il ne cherche pas vraiment à l’être. C’est un jeu de caractère, un peu fou, qui préfère enchaîner les idées plutôt que d’en creuser une seule. Sur ST, il a l’avantage de n’être pas qu’un portage : c’est l’une de ces productions britanniques de la fin des années 1980 où l’on sent l’envie d’en mettre plein la vue avec peu de moyens. On y joue pour la curiosité, pour le guerrier trop musclé, pour le tir sur têtes de pierre et pour ce pauvre oiseau perdu dans son labyrinthe, pas pour une profondeur de jeu que personne n’a jamais promise.
Si vous aimez l’heroic fantasy façon barbare aux muscles saillants, c’est un bon prétexte pour revisiter une époque où un jeu pouvait changer de genre toutes les cinq minutes sans que personne ne s’en plaigne.
À lire aussi sur le blog :
→ Barbarian sur Atari ST, un autre guerrier à l’épée, mais dans un jeu de combat pur et dur.
→ Shadow of the Beast II sur Atari ST, une autre aventure fantastique où l’on enchaîne les décors étranges.
En savoir plus : fiche AtariMania · fiche AtariUpToDate · Wikipédia · autres vidéos de la chaîne AtariGreenlog.
FICHE DU JEU
- Jeu
- Savage
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1990
- Référence
- Savage sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.