Garfield passe sa vie à refuser d’avancer : se lever, faire du sport, sortir de son panier, tout lui pèse sauf le contenu du frigo. Autant dire que le mettre en vedette d’un jeu vidéo, c’est un pari assez culotté. Les gens de The Edge l’ont fait sur Atari ST avec Garfield: Big, Fat, Hairy Deal, et pour une fois le chat a une vraie raison de bouger : sa copine Arlene est coincée à la fourrière.

Un titre à rallonge, un scénario d’une ligne

Commençons par remettre les choses d’équerre, parce que ce jeu est souvent résumé n’importe comment. Ce n’est ni un jeu de tir ni un jeu d’action pure : c’est une plateforme mâtinée d’aventure. On déplace Garfield dans des décors vus de profil, on saute, on ramasse des objets et on s’en sert pour progresser. Le but tient en une phrase : retrouver Arlene à la fourrière, puis rentrer chez Jon Arbuckle.

Côté fiche technique, les sources se recoupent sur l’essentiel. Le jeu est édité par The Edge, label britannique adossé à Softek International, qui en est aussi le développeur d’après plusieurs fiches. Wikipédia crédite Stephen Cargill comme concepteur, et David Whittaker pour la musique des versions Amiga et Atari ST. Sur la date, en revanche, il faut rester prudent : Wikipédia indique une sortie européenne en 1987, d’autres références parlent de 1988, et les tests sur ST que j’ai retrouvés datent de 1988. Disons que le jeu est né en 1987-1988 et que la version ST était bien disponible en 1988.

C’est le deuxième jeu Garfield de l’histoire, après Create with Garfield en 1986. Il aura une suite, Garfield: Winter’s Tail, en 1989, mais celle-ci n’est pas sortie sur Atari ST. Si vous cherchez un Garfield sur la machine, c’est donc celui-ci, et il n’y a pas à hésiter.

Garfield sur Atari ST en vidéo — chaîne AtariGreenlog

Jon, la boucherie et les égouts

L’aventure commence dans la maison de Jon, forcément. De là, on sort dans les rues, on s’enfonce dans des ruelles sombres, on passe par une maison de retraite et on finit dans les égouts. Au détour des tests d’époque, on repère aussi une boutique de produits diététiques (le cauchemar de Garfield), une boucherie (son paradis) et une fête autour d’une pizza qui mène vers les souterrains. Ce programme de visite dit bien le ton : on suit le quotidien d’un chat gourmand, avec des lieux qui parlent immédiatement à qui a lu la BD de Jim Davis.

Je ne vais pas vous annoncer un nombre précis de niveaux ou de tableaux : les sources que j’ai recoupées n’en donnent pas, et je préfère ne rien inventer. Ce qui ressort, c’est une progression par zones, où il faut trouver le bon objet au bon endroit pour débloquer la suite. Le jeu est moins un défilement de pièges qu’une petite chasse à l’inventaire.

Manger pour tenir, et Odie qui s’en mêle

Le cœur du jeu, c’est la nourriture. Garfield doit entretenir ses réserves, et s’il tombe à court, il est pris de ce que le jeu appelle des attaques de « Munchies ». C’est une idée simple et très juste : au lieu d’une barre d’énergie abstraite, on a un chat dont le ventre commande tout. Impossible de faire l’impasse sur le repas, même quand on voudrait avancer.

Et puis il y a Odie. Le chien de la maison ne se contente pas de décorer l’écran en rebondissant sans arrêt : il peut vous faire lâcher un objet ou mélanger ce que vous portez. Parfois, la seule solution est de lui coller un coup de patte, ce qui est exactement ce que fait Garfield dans la BD. C’est là que l’adaptation est la plus fidèle. Le jeu ne se contente pas de poser le sprite d’un chat orange dans un décor générique, il reprend les rapports de force du strip : Odie l’idiot sympathique, Nermal le chaton insupportablement mignon que l’on peut croiser en chemin, un rat qui rôde, et Jon en arrière-plan de tout.

Les petits textes de description des objets font aussi partie du charme. Le test de ST News cite l’exemple de la gamelle d’Odie, accompagnée de la remarque « Odie’s bowl. Boring!! ». C’est un détail minuscule, mais c’est le genre de ligne qui fait qu’on a l’impression que quelqu’un à l’équipe avait vraiment lu les albums.

Le joystick et le piège de l’inventaire

Parlons du défaut, puisqu’il y en a un, et que tous les testeurs retrouvés le pointent. Se déplacer et sauter au joystick ne pose aucun problème. C’est quand on veut utiliser un objet que les choses se gâtent : il faut combiner une direction et le bouton de tir, et le résultat, c’est un Garfield qui lâche ce qu’il porte ou qui saute alors qu’on voulait interagir. Le testeur de ST News le dit sans détour : mis à part ce problème de contrôle, c’est un excellent jeu.

Même journal, autre reproche : le jeu n’explique pas qu’on peut transporter plusieurs objets à la fois. Le testeur l’a découvert par accident. À l’époque des manuels papier, ce genre d’oubli n’était pas rare, mais il rappelle qu’une aventure à objets sans mode d’emploi, c’est vite une aventure à essais-erreurs. Rien de fatal, sauf si vous êtes pressé, ce qui n’est pas le public naturel d’un chat qui dort seize heures par jour.

À l’écran et dans les oreilles

Visuellement, c’est la grande réussite. Le Garfield du jeu ressemble vraiment à Garfield, avec ses expressions et ses animations, ce que la presse d’époque a salué. Selon les versions, certains décors sont en noir et blanc avec des sprites colorés. Si c’est bien un parti pris, il n’est pas sans logique : sur des arrière-plans sobres, on lit toujours très bien où est le chat.

Pour la musique, on a David Whittaker aux commandes sur ST et Amiga, un nom que les habitués des jeux 16 bits britanniques connaissent bien. Je ne vais pas prétendre me rappeler chaque mesure ; ce que je peux dire, c’est qu’un compositeur de ce calibre sur une licence de strip, c’était un signe que The Edge ne comptait pas bâcler le travail.

Ce que disaient les magazines

La réception sur ST est franchement bonne. Atari ST User a mis 8/10, et son testeur Nic Outterside a classé le jeu parmi ses favoris de 1988, parlant d’un titre « délicieux à jouer » qui vous fait rire aux éclats. The One lui a donné 74 % sur ST (et autant sur Amiga). ST News, par la plume de Piper, le recommande vivement et note 8 en rapport qualité-prix, pour un prix de 19,95 livres. La fiche MobyGames signale par ailleurs un 87 % de Génération 4 pour les versions Amiga et ST, dans un numéro de novembre 1988 ; je n’ai pas pu recouper ce chiffre avec le magazine lui-même, donc à prendre avec les précautions d’usage.

Tout le monde n’était pas aussi enthousiaste : sur la version Amiga, Zzap!64 parlait de 60 % en reprochant un level design répétitif et une faible rejouabilité. Cette réserve vaut surtout pour une autre machine, mais elle prépare bien le tableau : on est devant un jeu charmant, plus drôle que profond.

ST, Amiga et 8 bits : un jeu, plusieurs chats

Le jeu est sorti sur Amiga, Atari ST, Amstrad CPC, Commodore 64 et ZX Spectrum. C’est l’une de ces productions multi-machines où chaque version a son caractère. Sur Commodore 64, tout est en couleurs, alors que d’autres versions préfèrent des arrière-plans en noir et blanc.

Entre ST et Amiga, je n’ai trouvé aucune comparaison sérieuse en faveur de l’une ou de l’autre, et je me méfie des affirmations à l’emporte-pièce. Ce qu’on peut dire, c’est que la version ST a été jugée à la hauteur à sa sortie par les magazines consacrés à la machine, et que le test de ST News va jusqu’à dire qu’on passera un bon moment à admirer la conversion. Pour une machine qui souffrait parfois de portages paresseux depuis l’Amiga, ce n’est pas un mince compliment.

La licence BD sur ST : un genre à part

Garfield s’inscrit dans cette série de jeux tirés de bandes dessinées et de dessins animés qui ont rempli la ludothèque ST. Le piège est toujours le même : un joli personnage et un gameplay jeté en dessous. Ici, l’idée de lier la mécanique à l’appétit du héros évite en partie ce travers. Pour comparer, on peut regarder du côté de Astérix et le coup du menhir, autre adaptation de BD, ou de Bart vs the World, qui joue la carte du dessin animé.

Y rejouer aujourd’hui

En émulation, Garfield: Big, Fat, Hairy Deal se lance sans histoire, et c’est un bon candidat pour une session tranquille. Prévoyez un peu de patience pour les objets, et si votre émulateur le permet, prenez le temps de configurer des touches plutôt que la direction plus bouton qui a fait rager les testeurs : l’inventaire devient alors beaucoup moins pénible.

Ne vous attendez pas à un monument de la plateforme. Ce n’est ni Rainbow Islands ni Rick Dangerous, et le jeu n’a pas la rigueur de level design de ces références. Mais il a une chose que beaucoup de licences n’ont pas : un vrai sens de l’humour, un personnage qui se sent chez lui dans son propre jeu, et une idée centrale, la faim, qui colle au héros.

Garfield déteste les lundis, et on ne l’a jamais vu courir pour rien. Que The Edge l’ait convaincu de traverser la ville pour sauver sa copine est, en soi, le meilleur gag du jeu.

À lire aussi sur le blog :
→ Astérix et le coup du menhir sur Atari ST, une autre bande dessinée devenue jeu 16 bits.
→ Les Simpsons : Bart vs the World sur Atari ST, un dessin animé culte passé à la moulinette de la licence.

En savoir plus : Wikipédia · test ST News.

FICHE DU JEU

Jeu
Garfield
Machine
Atari ST
Sortie
1988
Voir aussi
Plateforme
Référence
Garfield sur Atarimania

Y rejouer aujourd'hui

L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.