Fin 1991, impossible d’échapper à Bart. Sur les t-shirts, dans les cartables, sur les lèvres de tous les gamins qui réclamaient un « Eat my shorts » au moindre prétexte. Les éditeurs ont fait ce qu’ils savent faire de mieux : ils ont mis le jaune sur tout ce qui pouvait se vendre. Le jeu dont on parle ici est un cas à part, parce qu’il arrive sur Atari ST deux ans après la bataille. Quand Bart vs. the World débarque sur notre 16 bits préféré, la Simpsonmania a déjà un peu perdu son souffle, et le ST, lui, vit ses derniers beaux jours commerciaux.
Un jeu de plateforme arrivé après la fête
Commençons par remettre les choses dans l’ordre, parce que le titre prête à confusion. The Simpsons: Bart vs. the World est un jeu de plateforme à défilement horizontal, pas un jeu d’action au sens large, encore moins un beat’em all. La version d’origine est celle de la NES, développée par Imagineering et éditée par Acclaim, sortie à la fin de 1991 en Amérique du Nord (en octobre 1992 en Europe). Les portages sur ordinateurs et sur consoles Sega arrivent en 1993.
Pour la version Atari ST, les sources que j’ai pu recouper indiquent une sortie européenne en 1993, Acclaim en éditeur et Arc Developments à la programmation du portage. Je reste prudent sur ce dernier point : les articles consultés ne sont pas d’accord entre eux sur qui a fait quoi entre l’Amiga et le ST, et je n’ai pas pu consulter la fiche AtariMania pour trancher. Ce que je peux écrire sans trembler : ce n’est ni un jeu Hi-Tec, ni un jeu de 1991 sur ST, contrairement à ce qu’on lit parfois.
Ce décalage de calendrier compte. En 1993, le ST n’est plus la machine que les éditeurs chouchoutent. L’Amiga conserve quelques studios fidèles, le PC commence à écraser tout le monde, et chaque sortie sur ST ressemble à un petit acte de résistance. Un jeu de licence bien connue y est forcément bienvenu, même tardif.
Quatre étapes, un seul ennemi : la famille Burns
Le principe est simple : Bart a récupéré des souvenirs Krusty aux quatre coins du monde et doit les rapporter. Le tour du monde se découpe en quatre régions, chacune avec plusieurs niveaux : la Chine (jonque, Grande Muraille), le pôle Nord (grotte de glace, rivière gelée), l’Égypte (vallée des Rois, Sphinx) et pour finir Hollywood, avec ses plateaux de tournage. C’est un joli prétexte pour changer de décor régulièrement, et pour glisser des blagues.
Celle que je préfère, c’est celle des boss. À la fin de chaque région, vous affrontez un parent de Mr Burns déguisé pour l’occasion : Fu Manchu Burns en Chine, l’Abominable Snow Burns au pôle, Ramsès Burns en Égypte, Eric von Burns à Hollywood. C’est du Simpsons pur jus, avec cette façon de pousser un gag jusqu’au bout sans jamais s’excuser. On sent que quelqu’un, quelque part, avait vu les épisodes.
Chaque niveau cache un souvenir estampillé Krusty. Les trouver tous ouvre la meilleure fin du jeu et débloque un niveau bonus à Hollywood. Autrement dit, il ne suffit pas de courir vers la droite : il faut fouiller, et c’est précisément là que le jeu devient plus intéressant qu’un simple platformer de licence. Des membres de la famille Simpson apparaissent d’ailleurs en chemin pour glisser des indices sur l’emplacement des souvenirs.
Pétards, Squishees et cape de Bartman
Dans la main de Bart, pas d’élastique ni de lance-pierre comme on le lit souvent : son arsenal repose sur des pétards qu’il lance sur les ennemis, et sa barre de vie se recharge avec des Squishees. Il encaisse jusqu’à cinq coups avant de passer à la trappe, ce qui est à la fois généreux et trompeur, parce que les pièges dans les niveaux ne vous laissent pas toujours le temps de souffler.
L’autre atout, c’est la cape : en la ramassant, Bart se transforme en Bartman et peut voler pendant un temps limité. L’idée est bonne, elle casse le rythme du plateformer classique et permet d’atteindre des endroits qu’on regarde avec envie depuis dix minutes. C’est aussi un petit clin d’œil à un épisode que tous les fans connaissent.
Entre les niveaux, des mini-jeux viennent rompre la routine : un jeu de mémoire, un casse-tête à glissement en Chine, un jeu de gobelets dans un igloo, la chasse aux chauves-souris à Hollywood, et même un quiz sur les deux premières saisons de la série. Rien de révolutionnaire, mais cette variété donne à l’ensemble un petit côté boîte à surprises qui fait vraiment plaisir quand on s’attendait à un énième sauteur de plateformes.
Ce que le ST peut (et ne peut pas) offrir à Bart
Parlons de la machine, parce que c’est l’essentiel quand on parle d’un portage. Le ST affiche 16 couleurs à l’écran parmi 512, sans scrolling matériel ni coprocesseur graphique digne de ce nom. Un plateformer à défilement horizontal y est donc un exercice délicat : il faut redessiner beaucoup de choses à chaque image, et les portages un peu pressés se reconnaissent à leur scrolling saccadé, à leurs sprites un peu raides, à leurs couleurs qui font ce qu’elles peuvent. Côté son, la puce YM2149 produit des mélodies aigrelettes dont on aime ou non le charme, mais qui n’ont jamais rivalisé avec les quatre canaux de l’Amiga.
Je ne vais pas prétendre que Bart vs. the World échappe à ces contraintes : je n’ai pas de mesure précise de la fluidité de cette version, et la vidéo de la chaîne AtariGreenlog reste le meilleur moyen de se faire un avis sans bouger de son canapé. Ce que l’on peut dire, c’est que la silhouette de Bart est immédiatement reconnaissable, et que la palette jaune, bleue et orange de la série se prête bien à un affichage en couleurs vives limitées. Pour une licence qui reposait sur un dessin simple et franc, c’est presque une chance : le ST n’a pas besoin de mille dégradés pour qu’on reconnaisse Springfield.
Face à l’Amiga, la comparaison est connue. La version Commodore, publiée par Virgin, profite en général d’une palette et d’un son supérieurs. Mais ce qui fait un plateformer, c’est la précision des sauts, et sur ce terrain-là une machine ne vaut pas mieux qu’une autre si le portage est mal réglé. Sur ST, on joue au joystick, et c’est tant mieux : un plateformer se joue avec une manette, point.
Un accueil mitigé, et c’est assez juste
Sur le plan de la critique, Bart vs. the World n’a jamais été porté aux nues. Les notes de la presse, versions confondues, sont partagées : Electronic Gaming Monthly donnait des notes très basses à la version NES (de 3 à 5 sur 10) tout en étant beaucoup plus clément avec la Game Gear (6 à 7 sur 10). Le magazine français Joystick a même attribué un sévère 42 %, sans que je puisse préciser sur quelle version. Rétrospectivement, 1UP lui a reproché une physique de saut approximative et un côté plateformer générique. En revanche, GamePro lui a mis 80/100 sur NES, ce qui suffit à montrer que le jeu divise.
Je n’ai pas trouvé de notes fiables spécifiques à la version ST, et je préfère le dire plutôt qu’en inventer. Une chose est sûre : les jeux de licence de cette période sont souvent jugés à l’aune de leur sujet, pas de leur qualité, et Bart n’y échappe pas. On pardonne beaucoup à un jeu qui a la bonne tête et le bon humour, et on le pardonne moins quand les sauts manquent de précision.
Mon avis, honnêtement : le jeu vaut mieux que sa réputation, et moins que ce que son emballage promettait. Les défauts sont réels. Les phases de saut peuvent être pénibles, la recherche des souvenirs peut tourner à la corvée sans carte ni boussole, et une fois qu’on a vu les quatre régions, il y a peu de raisons de recommencer. Mais l’humour des boss, la cape de Bartman et la chasse aux souvenirs donnent à l’ensemble une personnalité que beaucoup d’autres adaptations n’avaient pas.
Le marché des licences en 1993, ou comment vendre un dessin animé
Il faut replacer ce jeu dans son contexte pour mesurer sa place dans la ludothèque ST. Les licences tirées de dessins animés et de séries télé se vendent bien depuis des années, mais leur qualité est loin d’être homogène. Certaines sont devenues des références, d’autres des exemples d’adaptations vite faites. Bart vs. the World se situe dans une zone médiane : le jeu a de bonnes idées, mais n’a pas la finition des meilleurs.
Il est d’ailleurs intéressant de le comparer à ce que d’autres éditeurs proposaient à la même période pour des univers voisins. Les jeux tirés d’Addams Family ou des Tortues Ninja jouaient la même carte : un univers connu, une mécanique éprouvée, des décors variés. Dans ce petit monde, la famille Simpson s’en sort plutôt bien, grâce à l’écriture qui transparaît des situations plutôt qu’à la technique.
Y rejouer aujourd’hui
En émulation, Bart vs. the World se lance sans difficulté avec Hatari ou Steem, du moment que vous avez une image disquette de la version ST. Prévoyez une à deux heures pour voir les quatre régions, davantage si vous chassez tous les souvenirs. C’est une session idéale pour un week-end pluvieux ou un soir de nostalgie, sans trop attendre d’une aventure au long cours.
Mon conseil : n’y allez pas avec l’idée d’un chef-d’œuvre du ST. Allez-y comme on retourne voir un vieux copain de cour de récré, en sachant qu’il a ses défauts, et en acceptant de rire à ses blagues. Le tour du monde de Bart n’est pas le meilleur voyage que l’on puisse faire sur Atari ST, mais il a ce petit quelque chose de jaune qui donne le sourire, et c’est déjà beaucoup pour un jeu de licence arrivé en retard.
À lire aussi sur le blog :
→ The Addams Family sur Atari ST, une autre famille culte de la télé passée à la moulinette du plateformer.
→ Teenage Mutant Hero Turtles sur Atari ST, une autre licence de dessin animé qui a tenté sa chance sur nos 16 bits.
Sources consultées : fiches Wikipédia et Simpsons Wiki du jeu. Les détails propres à la version Atari ST (développeur, éditeur) restent à confirmer sur AtariMania.
FICHE DU JEU
- Jeu
- Bart vs the World
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1993
- Voir aussi
- Hi-Tec Software
- Référence
- Bart vs the World sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.