Il y a des jeux de course qui se contentent de vous faire tourner en rond, et d’autres qui vous collent au siège. Lotus Esprit Turbo Challenge appartient à la seconde catégorie, du moins dans le souvenir de ceux qui l’ont connu. Une route qui défile à toute allure, un coupé anguleux qui mord sur les bas-côtés, une horde d’adversaires sur le dos et, dans la moitié basse de l’écran, un copain qui fait exactement la même chose que vous. Sur Atari ST, ce petit monstre de vitesse mérite qu’on s’y arrête, ne serait-ce que pour comprendre pourquoi son nom revient encore dans toutes les discussions sur les meilleures courses de l’ère 16 bits.
Une Lotus, un studio, un éditeur anglais
Commençons par remettre les choses à leur place, parce que ce titre est parfois rangé n’importe où : Lotus Esprit Turbo Challenge est un jeu de course automobile, pas un jeu d’action au sens large. Il a été développé par Magnetic Fields, le duo formé par Shaun Southern et Andrew Morris, et publié en 1990 par Gremlin Graphics, l’éditeur de Sheffield. Les sources s’accordent sur ce point : la version Amiga d’abord, puis des conversions pour les autres machines de l’époque, dont l’Atari ST, l’Amstrad CPC, le Commodore 64 et le ZX Spectrum.
Au volant, on pilote une Lotus Esprit Turbo SE, la voiture du titre, sous licence du constructeur. Ce n’est pas anodin : à l’époque, afficher une vraie marque sur la boîte, c’était vendre du rêve à des gamins qui n’auraient jamais les moyens de s’offrir ce genre de bolide. Le jeu en a fait le premier volet d’une trilogie, suivie de Lotus Turbo Challenge 2 en 1991 puis de Lotus III: The Ultimate Challenge en 1992, avant une compilation Lotus Trilogy en 1994 qui a aussi existé sur ST et Amiga.
Ce qu’on fait vraiment sur la piste
Le principe est simple à expliquer, moins à maîtriser. On enchaîne les courses sur des circuits vus de derrière, dans l’esprit d’Out Run (la comparaison revient souvent dans les rétrospectives). Chaque épreuve aligne vingt adversaires pilotés par l’ordinateur, et votre position de départ est l’inverse de votre classement à la course précédente. C’est un joli détail, qui évite que le jeu ne devienne une promenade quand on a pris l’avantage.
Deuxième ingrédient, plus rare dans un jeu de ce type : la gestion du carburant. Le réservoir se vide, et il faut s’arrêter aux stands pour refaire le plein, ce qui coûte du temps. Voilà qui change l’état d’esprit. On ne fonce pas bêtement l’accélérateur au plancher du début à la fin : on calcule, on hésite, on se demande si on peut tenir un tour de plus. Ce côté « petite stratégie » donne au jeu une épaisseur que n’avaient pas tous ses concurrents, surtout ceux qui se limitaient au chronomètre.
Troisième ingrédient : les conditions de piste. Selon le décor, la route peut devenir glissante, et on croise des obstacles comme des barrières, des flaques traîtresses ou des troncs en travers du chemin. Les rétrospectives du jeu évoquent aussi des parcours de glace et de désert, avec une adhérence qui change complètement la conduite. Je préfère rester prudent sur le détail de chaque décor côté ST : les descriptions que j’ai pu recouper concernent surtout la version Amiga, qui compte 32 parcours. La boîte de la version ST annonce de son côté 32 courses réparties sur trois niveaux, ce qui laisse penser que le contenu est resté très proche.
L’écran coupé en deux, la vraie raison d’y retourner
Si Lotus a marqué les esprits, c’est autant pour sa vitesse que pour son mode deux joueurs en écran partagé. La boîte ST le vend d’ailleurs comme de l’action « 3D split screen » pour un ou deux joueurs. Le principe : l’écran est découpé horizontalement, chaque pilote dispose de sa propre vue de la route, et on se tire la bourre sur le même circuit, avec les vingt autres voitures qui compliquent encore la situation.
Pour une machine comme l’Atari ST, c’est un tour de force. Afficher une route en mouvement perpétuel est déjà un défi pour un processeur de 8 MHz sans grande aide matérielle ; le faire deux fois dans la même image tient du numéro d’équilibriste. Il faut accepter des compromis, et la presse de l’époque s’est accordée à saluer le sens de la vitesse, la qualité technique et ce mode à deux comme les points forts du jeu, toutes versions confondues. Les notes de l’époque tournent autour de 80 à 90 % selon les machines, un niveau qui place la série au-dessus du lot.
Dans une soirée entre amis, c’est le genre de jeu qui fait des dégâts. Pas besoin d’explication, on prend chacun un joystick, et les insultes fusent au premier dépassement raté. Si vous cherchez ce qui a fait de ce titre une valeur sûre des salons ST des années 1990, c’est là.
ST contre Amiga, une comparaison honnête
La question que tout le monde pose : et la version ST ? Soyons clairs, c’est une conversion, et la version de référence reste l’Amiga, développée en premier par Magnetic Fields. Les descriptions des passionnés la présentent d’ailleurs comme la meilleure version du jeu. Sur ST, on retrouve le principe, les stands, le mode à deux, mais avec les limites habituelles de la machine face à sa grande rivale : une palette plus modeste, et sans doute un rendu global moins flatteur.
Un chiffre en donne la mesure : la fiche AtariMania d’une adaptation récente pour STe indique jusqu’à 31 couleurs à l’écran sur un ST standard, contre 42 sur STe. Rien de honteux, mais l’écart avec le fameux mur de couleurs de l’Amiga se voit à l’œil nu. J’aurais bien aimé vous donner une note de magazine précise pour la version ST, mais je n’en ai pas trouvé de fiable pendant mes recherches : mieux vaut l’avouer que d’en inventer une. Retenez simplement que le jeu a reçu un accueil très favorable dans son ensemble.
Ce qui est amusant, c’est que l’histoire n’a pas fini d’écrire son chapitre ST. En 2021, une équipe de passionnés (Shaun Southern, l’un des auteurs d’origine, y est crédité comme programmeur avec Jonathan Thomas) a proposé une adaptation pour Atari STe. Elle exploite le Blitter pour afficher la route, les décors et les voitures, utilise la palette étendue de la machine pour un dégradé de ciel, et ajoute des sons échantillonnés. Elle demande un mégaoctet de mémoire et un STe ou un STF équipé d’un Blitter. Trente ans après, l’Atari ST se découvrait encore des tours dans son sac.
Défauts et vieillissement
Parlons des mauvais côtés, parce qu’un article qui ne dit que du bien ne sert à rien. Le jeu a vieilli. Une critique rétrospective de la version Amiga lui donne une note moyenne de 3,5 sur 5 et estime que le premier Lotus n’a pas très bien vieilli, tout en reconnaissant que la fluidité et la vivacité de la conduite impressionnaient à l’époque. Je peux comprendre : une conduite aussi arcade ne séduit pas tout le monde, et se faire doubler dans les derniers mètres reste frustrant.
Il y a aussi cette tension permanente avec le carburant. Elle fait le charme du jeu pour les uns, mais elle pénalise les impatients, ceux qui voulaient simplement foncer. Le deuxième volet, Lotus Turbo Challenge 2, a d’ailleurs abandonné le réservoir au profit de courses chronométrées plus arcade, avant que Lotus III ne laisse le choix entre les deux styles.
Y retourner aujourd’hui
Alors, ça vaut quoi en 2026 ? Pour un amateur de course rétro, le jeu reste un jalon. Son mode à deux, sa gestion du réservoir et son sens de la vitesse restent efficaces, à condition de l’aborder pour ce qu’il est : un titre de 1990, sans fioritures. Les émulateurs comme Hatari font tourner l’original sans effort, et si vous possédez un STe ou un STF avec Blitter, l’adaptation de 2021 vaut le détour.
Mon conseil : jouez à deux, sur le même écran, avec un joystick par main. Laissez le mode solo pour vous entraîner, et réservez le duel pour le week-end. C’est là que Lotus Esprit Turbo Challenge retrouve ce qui a fait sa réputation, l’idée simple qu’un coupé, une route et un copain à battre suffisent à occuper une soirée entière.
Ce n’est pas la course la plus fine ni la plus belle de la bibliothèque ST, et la version Amiga garde l’avantage. Mais c’est une course qui donne envie de relancer la partie, et dans cette catégorie, il n’y en a pas tant que ça. Avouez-le : l’envie de tenter encore un tour, pour une place de mieux sur la grille, ne passe jamais vraiment.
À lire aussi sur le blog :
→ Hard Drivin sur Atari ST, une autre course automobile à retrouver sur nos 16 bits.
→ Turbo Cup sur Atari ST, pour comparer avec un autre jeu de voitures de circuit.
En savoir plus : Wikipédia (EN) · fiche AtariMania (version STe) · chaîne AtariGreenlog.
FICHE DU JEU
- Jeu
- Lotus Esprit Turbo Challenge
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1990
- Référence
- Lotus Esprit Turbo Challenge sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.