Un barbare, une forêt maudite, une princesse qui disparaît sous vos yeux. Sur le papier, Ghost Battle réunit tous les ingrédients du jeu d’aventure fantastique des années 80, ceux qu’on dévorait en rentrant de l’école, la disquette sous le bras. Dans les faits, c’est un jeu de plateforme à défilement latéral, publié en 1991 par Thalion, un éditeur allemand né dans la démoscène Atari ST. Et si le titre résonne comme celui d’un jeu de baston entre spectres, il n’en est rien : on ne se bat pas entre fantômes, on traverse des décors hantés en lançant des cailloux. Voilà qui change l’ambiance.
C’est un jeu qui divise. La presse de l’époque l’a trouvé moyen, certains lecteurs ont gardé pour lui une vraie tendresse, et tout le monde, ou presque, s’accorde sur un point : la musique est belle. Reprenons depuis le début.
Un barbare, une forêt et un enlèvement
Le scénario tient sur un timbre-poste, et c’est très bien ainsi. Vous incarnez un barbare qui s’aventure dans une forêt malfaisante et assiste à l’enlèvement d’une princesse. Il n’en faut pas plus pour lancer la quête : il faut la retrouver. Certaines descriptions du jeu parlent plutôt d’un héros sans nom et d’un méchant qui reste mystérieux, avec très peu de texte entre les niveaux. Les sources ne sont pas toutes d’accord sur les détails du récit, et il serait imprudent d’inventer ce que le jeu ne raconte visiblement pas : l’histoire sert de prétexte, pas de moteur.
Ce qui compte, c’est l’ambiance. D’après les descriptions disponibles, on traverse des forêts hantées, des ruines qui s’effritent et des cavernes inquiétantes, en cinq niveaux au total. Les créateurs ont d’ailleurs cité leurs sources sans détour : Ghosts ‘n Goblins, Green Beret et divers films d’horreur. On reconnaît tout de suite l’envie : un héros seul face à un bestiaire de cauchemar, dans un décor qui ne cherche pas à rassurer.
Des cailloux pour tout arsenal
Le héros démarre sans épée héroïque ni arme légendaire : il lance des pierres. C’est modeste, et c’est volontaire. Il peut aussi utiliser des bombes, et d’autres armes plus efficaces se trouvent plus loin, gardées par des monstres. L’idée est classique mais efficace : on commence faible, on gagne en puissance en prenant des risques, et on perd le bénéfice de ses efforts en se faisant toucher au mauvais moment. Les amateurs de Ghosts ‘n Goblins reconnaîtront la mécanique de l’arme qu’on récupère de haute lutte.
Un descriptif du jeu évoque aussi des armes comme des dagues ou des haches, ainsi que des ennemis de type squelettes et goules, avec un boss à la fin de chaque monde. Je préfère rester prudent : cette description ne vient que d’une seule source, et je n’ai pas pu la recouper ailleurs. Ce qui est établi, en revanche, c’est la présence d’énigmes dans la progression. MobyGames range le jeu parmi les titres d’action de style arcade avec des énigmes, et Amiga Format a justement salué les puzzles, les graphismes et la bande-son lors de sa critique de la version Amiga. Ce mélange d’action et de petites réflexions, qui oblige à regarder où l’on met les pieds plutôt qu’à foncer, est sans doute ce qui distingue Ghost Battle d’un clone pur et dur du jeu de Capcom.
Cinq niveaux, trois difficultés, un joystick
Côté structure, le jeu est simple à résumer : cinq niveaux à défilement horizontal et trois niveaux de difficulté, facile, normal et difficile. C’est une bonne idée, qui donne une chance au joueur pressé comme au masochiste. Le jeu se pratique au joystick, en solo, et tient sur une seule disquette double face. Il fonctionne sur un ST ou un STe avec 512 Ko de mémoire, en basse résolution : la configuration de base de l’époque, sans exigence particulière.
C’est là que le bât blesse, pour une partie de la critique. Les retours sur les versions 16 bits reviennent sans cesse sur le même défaut : le héros est lent. Amiga Action recommandait le jeu tout en critiquant la lenteur du personnage principal et la traduction approximative du manuel. The One, à propos de la version Amiga, parlait d’un gameplay largement sans inspiration et de contrôles très tatillons. Quand la précision compte, un personnage qui traîne les pieds et répond avec un temps de retard est un vrai problème, d’autant que le genre ne pardonne rien. Sur ST, le ressenti dépend probablement beaucoup de votre joystick et de votre patience.
Pour être juste, Games-X nuançait le tableau en comparant le jeu à Horror Zombies from the Crypt, sorti en 1990. Le magazine saluait les graphismes et le son, jugeait le gameplay sans intérêt au premier abord, puis meilleur avec le temps. C’est une description qui colle bien à ce genre de jeu : il faut lui laisser dix minutes pour apprendre ses règles et le rythme de son héros. Ceux qui abandonnent avant n’ont pas tort de s’agacer, ceux qui insistent y trouvent une progression honnête.
Thalion, des démomakers devenus éditeurs
Pour comprendre d’où vient Ghost Battle, il faut parler de Thalion. La société est fondée en octobre 1988 à Gütersloh, en Allemagne, par des membres de la démoscène Atari ST, dont Erik Simon et Holger Flöttmann. Son ambition affichée était de produire des jeux à la pointe de la technique. Le catalogue en témoigne : Warp, The Seven Gates of Jambala, Wings of Death, Enchanted Land, puis plus tard Amberstar et Lionheart. La société ferme fin 1994, quand ses développeurs s’en vont.
L’histoire de Ghost Battle est un peu particulière dans ce catalogue. Le jeu est développé par Interactive Design, et c’est l’Amiga qui est servie en premier. Selon Wikipédia, le programmeur Erwin Kloibhofer et l’artiste Henk Nieborg auraient été engagés par Thalion après la publication du jeu, ce qui laisse penser que le studio a d’abord recruté sur la foi d’un résultat plutôt que d’un projet. Le duo signera plus tard Lionheart, en 1993, un autre jeu de plateforme au graphisme très travaillé, cette fois sur Amiga. Pour la version Atari ST, la conversion est l’œuvre de Michael Bittner, qui figure aussi parmi les programmeurs sur la fiche AtariMania. Les graphismes sont de Henk Nieborg, et la fiche crédite Kloibhofer et Nieborg pour la conception du jeu.
Mad Max à la musique
S’il y a un point sur lequel les critiques se rejoignent, c’est celui-là. La musique est de Jochen Hippel, alias Mad Max, un nom que connaissent bien ceux qui ont fréquenté la scène musicale du ST. Il a travaillé sur les deux versions, ce qui n’est pas évident dans un portage. The One en a fait l’atout numéro un du jeu, et plusieurs avis l’ont qualifiée d’excellente.
Il faut dire que le ST a longtemps eu un avantage discret : sa puce sonore Yamaha était sommaire, mais des compositeurs inspirés en tiraient des merveilles. Ici, on entend la patte d’un musicien qui connaît la machine sur le bout des doigts. Dans un jeu dont la jouabilité est contestée, la musique devient la raison de relancer la partie, ou au moins de ne pas couper le son trop vite. C’est un signe : quand le principal compliment concerne la bande-son, c’est que le reste ne suit pas toujours.
Ce qu’en disait la presse, et ce qu’en pensent les lecteurs
Les chiffres sont sans appel. Le magazine allemand Aktueller Software Markt a noté la version Amiga 4 sur 12 et la version ST 5 sur 12, ce qui est peu. Games-X accorde 3 sur 5 aux deux versions. Du côté de l’Amiga, Amiga Action se montre plus généreux avec 78 %, Amiga Format donne 69 % et The One 77 %. Ces notes s’étalent donc entre le franchement faible et le correct, avec une nette tendance : les titres anglo-saxons sont plus indulgents que la presse allemande.
Les lecteurs de la fiche AtariMania sont plus doux encore : une moyenne de 7,1 sur 10 pour 15 votes. L’échantillon est petit, et il faut le prendre avec les pincettes d’usage, mais il indique que le jeu a des défenseurs. C’est souvent le cas avec les titres moyens mais attachants : la presse juge un produit face à ses concurrents du moment, les joueurs jugent un souvenir.
Atari ST ou Amiga : un portage sans honte
Le débat est inévitable. L’Amiga a été la machine de lancement, et la version ST est un portage réalisé par une autre personne. Pourtant, rien dans les sources ne permet de dire que la version ST soit sacrifiée : Aktueller Software Markt lui donne même un point de plus que l’Amiga, et la musique est signée du même compositeur pour les deux machines. En basse résolution sur ST, on ne s’attend pas à des miracles de palette, mais le dessin de Henk Nieborg a de la personnalité, et c’est ce qui compte.
Je ne peux pas vous détailler image par image les différences entre les deux versions : les sources ne le font pas, et je préfère ne pas broder. Retenez simplement que ce n’est pas une version bâclée, et qu’elle partage les mêmes qualités et les mêmes défauts que l’originale.
Le revoir aujourd’hui
La fiche AtariMania indique que le jeu est jouable en basse résolution sur ST et STe, et la page d’AtariUpToDate le liste comme compatible avec une longue liste de machines modernes, y compris le Falcon et le TT. Autrement dit, un émulateur ST le fera tourner sans difficulté. La vidéo ci-dessus est un bon moyen de se faire une idée avant de lancer le jeu : on y voit les décors, le rythme du héros et l’ambiance générale.
Mon conseil : jouez à la difficulté facile pour apprendre le comportement du personnage, le temps de vous habituer à sa démarche. Le jeu n’est pas un chef-d’œuvre, et il ne cherche sans doute pas à l’être. En revanche, pour un amateur de jeux de plateforme fantastiques de cette époque, il y a de quoi passer un moment agréable, surtout si l’on aime les ambiances sombres et la musique de Mad Max.
Ghost Battle est donc un jeu bancal, mais pas sans charme : un barbare un peu trop lent, des cailloux pour seule défense, et une bande-son qui vaut le détour à elle seule. Pas le meilleur de la ludothèque ST, loin de là, mais un de ces titres modestes qui rappellent que la machine a aussi eu ses outsiders, nés de passionnés plus que de grosses productions.
À lire aussi sur le blog :
→ Ghosts’n Goblins sur Atari ST, le modèle revendiqué du jeu de Thalion.
→ Shadow of the Beast II sur Atari ST, une autre plateforme fantastique sur nos 16 bits.
En savoir plus : fiche AtariMania · Wikipédia · fiche MobyGames.
FICHE DU JEU
- Jeu
- Ghost Battle
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1991
- Voir aussi
- combat, Ubi Soft
- Référence
- Ghost Battle sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.