Un échiquier, un adversaire qui ne se fatigue jamais, et un ordinateur qui prend son temps pour vous humilier. Sur Atari ST, le jeu d’échecs est presque un genre fondateur : dès les premières années de la machine, on y trouve des programmes qui réfléchissent coup après coup pendant que le lecteur de disquettes grignote. Chess Player 2150 est l’un de ceux qui ont voulu jouer la carte de la force pure, avec un nom qui annonce la couleur : 2150, c’est un niveau Elo, pas une date.
Un nom de classement plutôt qu’un nom de héros
Commençons par poser le décor, parce qu’on classe trop vite ce genre de titre dans la case « jeu » au sens large. Chess Player 2150 n’est ni un jeu d’action, ni un jeu d’aventure : c’est un programme d’échecs, ce que les fiches spécialisées rangent dans la catégorie « jeu de plateau, échecs ». Il est édité par Oxford Softworks, société britannique de l’Oxfordshire, et la programmation est créditée à Chris Whittington. Voilà pour les points solides, que l’on retrouve aussi bien sur AtariMania que sur Wikipédia.
La date, en revanche, mérite un peu de prudence. Wikipédia parle d’une sortie européenne en 1989, alors qu’AtariMania date les versions ST d’Oxford Softworks de 1990. Le plus probable est que le jeu soit sorti à la charnière : le magazine Atari ST User l’a testé dans son numéro de février 1990, ce qui suppose une disponibilité à la fin de 1989 ou au tout début de 1990. Difficile d’être catégorique, et je préfère le dire plutôt que trancher à la louche.
Ce qu’on trouve dans la boîte
D’après AtariMania, le jeu tient sur une seule disquette, se pilote entièrement à la souris et se contente de 512 Ko de mémoire. Il fonctionne sur ST et STe, et la fiche mentionne aussi le Falcon030. Deux résolutions sont prévues, basse et haute, la page précisant que le jeu prend en charge la haute résolution monochrome. Pour un jeu d’échecs, c’est une bonne nouvelle : le moniteur SM124 est le meilleur ami de quiconque a déjà passé deux heures à fixer 64 cases.
Le menu de départ propose une partie à un joueur, une partie à deux sur le même écran ou une démonstration où la machine joue contre elle-même. La fiche signale une protection par mot de passe, ce qui n’a rien de très glamour, mais c’était monnaie courante à l’époque.
Côté fonctionnalités, la documentation que j’ai pu consulter est mince, et je ne vais pas inventer un inventaire de niveaux, de livres d’ouvertures ou de modes d’analyse. Deux choses sont en revanche bien établies : l’échiquier peut s’afficher en vue 2D ou en perspective 3D, et un mode permet d’estimer son propre classement Elo en résolvant 24 problèmes d’échecs. Ce deuxième point est intéressant : le jeu ne se contente pas de vous battre, il vous dit à quel point vous avez perdu, chiffres à l’appui.
Le chiffre 2150, argument de vente ou promesse tenue ?
À la fin des années 1980, les programmes d’échecs se vendaient sur leur force de jeu comme on vend aujourd’hui une carte graphique sur ses images par seconde. Annoncer 2150, c’était viser le niveau d’un bon joueur de club confirmé, pas celui d’un débutant que l’on laisse gagner pour lui faire plaisir. La question que tout le monde se posait alors : est-ce vrai ?
La presse de l’époque a plutôt répondu oui, avec quelques nuances. Voici ce que les sources recensées rapportent :
- Atari ST User (février 1990) lui donne 9/10 et écrit que le programme « semble capable de calculer beaucoup plus profondément dans le temps imparti que ses rivaux ». Il juge aussi sa vue 3D meilleure que celle de Chessmaster 2000 ou de Colossus Chess X.
- Tilt attribue 19/20 à la version ST. Dans son comparatif, le programme d’Oxford Softworks sort le plus fort face à Chessmaster 2000, Chessmaster 2100 et Colossus Chess X.
- Sur Amiga, Aktueller Software Markt rapporte qu’il a battu Sargon III quatre fois sur six, tandis que The Games Machine parle d’un programme très puissant mais pas très rapide.
- Tout le monde n’est pas convaincu : Svenska Hemdatornytt a jugé la version Amiga moins forte que promis.
Sur AtariMania, la note des lecteurs est plus modeste, 6,8/10, mais elle repose sur huit votes seulement. Autant dire que c’est une anecdote statistique, pas un verdict. Ce qui ressort, c’est un consensus de presse assez rare : un moteur costaud, qui creuse vraiment, quitte à demander de la patience.
Jouer aux échecs contre un ST : une affaire de patience
C’est là qu’il faut être honnête sur ce que représente un programme d’échecs de cette époque. Le Motorola 68000 cadencé à 8 MHz n’a rien d’un monstre de calcul, et un moteur qui annonce un classement élevé le paie en temps de réflexion. Les critiques de l’époque le disent d’ailleurs en creux : « pas très rapide » n’est pas un reproche anodin quand on joue en blitz contre l’écran. On lance une partie, on joue son coup, et on va se faire un café pendant que la machine pèse chaque réponse.
Cette lenteur fait partie du charme, à condition de l’accepter. Un programme d’échecs sur ST n’est pas un jeu d’arcade, et personne ne l’a jamais acheté pour l’adrénaline. On l’achète pour la partie qui s’installe, pour ce moment où l’ordinateur sacrifie un cavalier que l’on n’avait pas vu venir, pour la défaite qui vous apprend quelque chose. Dans cette logique, un adversaire qui réfléchit profondément vaut mille fois mieux qu’un adversaire qui répond vite et mal.
La vue 3D, elle, mérite qu’on s’y arrête. Dans les années 1980, afficher un échiquier en perspective avec des pièces modélisées était un petit exploit sur ces machines, et c’était le terrain de jeu favori des éditeurs pour impressionner dans les magazines. Dans les faits, la perspective est souvent plus jolie que pratique : on lit mieux une position en 2D, et tout joueur sérieux finit par basculer sur la vue plate. Atari ST User la trouvait meilleure que celle de ses concurrents, ce qui veut surtout dire qu’elle ne donnait pas mal aux yeux.
ST, Amiga, PC : trois machines, un même programme
Le jeu a été décliné sur Amiga, Atari ST et MS-DOS. Pour un programme d’échecs, la comparaison entre machines est presque anecdotique : le gros du travail, c’est le moteur de calcul, pas les sprites ou le son. L’Amiga et le ST partagent le même processeur Motorola 68000, et c’est donc la puissance brute du moteur qui fait la différence entre deux adversaires, plus que le matériel graphique. L’Amiga a peut-être plus de couleurs, mais sur un échiquier, on s’en moque un peu.
Le ST a, lui, un atout que les possesseurs de la machine connaissent bien : son écran monochrome haute résolution, d’une netteté que ni l’Amiga ni les PC de l’époque ne pouvaient égaler à ce prix. Pour une partie d’échecs longue, c’est un vrai confort, et c’est sans doute dans cette configuration que le jeu se savoure le mieux. On joue en noir et blanc, comme sur un vrai plateau, et la fatigue visuelle reste raisonnable.
Le jeu a ensuite eu une petite vie commerciale : AtariMania recense une réédition en 1991 chez Silica Distribution, intégrée au « Tenstar Pack », ainsi qu’une version espagnole éditée par System 4. Oxford Softworks a également donné une suite, Chess Champion 2175, sortie en 1990. Le nom suivant la même logique de classement, on sent bien la mécanique : chaque version devait afficher un Elo plus élevé que la précédente.
Ce qui coince, ce qui plaît
Soyons francs sur les limites. D’abord, un programme d’échecs n’a pas de scénario, pas de progression, pas de surprise : on ne le « finit » jamais. Ensuite, l’interface à la souris, correcte pour son époque, ne vaut pas les logiciels d’échecs modernes avec leurs bases d’ouvertures, leurs analyses de partie et leurs réglages fins. Enfin, sa lenteur de réflexion a dû en agacer plus d’un, et la protection par mot de passe n’a rien arrangé.
Ce qui plaît, en revanche, est simple : une machine qui joue sérieusement, sans tricher sur sa force, et qui vous renvoie un chiffre honnête sur votre niveau. Pour qui a grandi avec un ST, il y a aussi cette petite satisfaction de voir un jeu d’échecs aller chercher ses lauriers face aux grands noms de l’époque, Chessmaster en tête, et s’en sortir avec les honneurs dans plusieurs comparatifs.
Et la vidéo ci-dessus ? Elle montre une séquence de jeu comme on la regarde aujourd’hui : un échiquier, des coups, de longues pauses. Ce n’est pas spectaculaire, et c’est tout à fait normal. Les échecs ne se regardent pas comme un shoot’em up : ils se jouent, ou ils se rêvent.
Verdict : l’adversaire qu’on respecte
Si vous cherchez de l’action, passez votre chemin, et allez lancer autre chose. Si vous aimez les échecs et que vous avez un ST (ou un émulateur) sous la main, Chess Player 2150 reste un adversaire digne de ce nom : un moteur sérieux, une vue 3D soignée pour son époque, un test Elo plutôt malin et une presse qui l’a rarement pris en défaut. Ce n’est pas un jeu qu’on aime pour sa fantaisie, c’est un jeu qu’on respecte, comme un partenaire de club qui ne vous fait jamais de cadeau.
Une réserve finale, pour rester honnête : les sources que j’ai croisées ne détaillent ni les niveaux de difficulté, ni la bibliothèque d’ouvertures, ni la vitesse réelle de réflexion. Si vous en savez plus sur ces points, ou si vous avez gardé la boîte et la notice, vos souvenirs sont les bienvenus. C’est précisément ce genre de détail qui se perd avec le temps.
À lire aussi sur le blog :
→ Battle chess sur Atari ST (1989)
→ Welltris sur Atari ST : quand Tetris descend dans un puits
FICHE DU JEU
- Jeu
- Chess Player 2150
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1989
- Référence
- Chess Player 2150 sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.