Deux fées en tablier, une baguette plus grande qu’elles, et une tour à grimper étage par étage pour retrouver leur mère. Sur le papier, on dirait un conte pour la maternelle. À l’écran, c’est un jeu de plateforme nerveux, pensé pour dévorer des pièces, et qui n’a absolument pas peur de vous tuer en un seul coup. Rodland sur Atari ST, c’est ce mélange de bonbon rose et de mauvais caractère qui m’a toujours fait sourire.

Une borne Jaleco, puis un portage anglais

À l’origine, Rod-Land est une borne d’arcade Jaleco sortie au Japon en avril 1990. Le studio n’est pas le plus célèbre des années 80, mais il tient là un petit bijou de game design. Les versions maison européennes arrivent ensuite, la première étant, selon Wikipédia, celle de l’Amstrad CPC en 1990. La conversion Atari ST date de 1991.

Côté crédits, il faut un peu démêler. La fiche AtariMania indique Storm comme éditeur de la version ST, The Sales Curve comme distributeur, et Jaleco comme détenteur de la licence. Les programmeurs cités pour l’Amiga et le ST sont Ronald Pieket Weeserik et John Croudy, avec Ned Langman aux graphismes et Andrew Taylor à la musique. Wikipédia précise que les versions domestiques sortent du bureau londonien de The Sales Curve. Seule petite zone de flou : certaines sources attribuent le développement de la version Amiga à Random Access, et je n’ai pas trouvé de mention aussi nette pour la version ST. Mieux vaut donc ne pas être trop catégorique sur qui a tenu quel clavier.

Une précision sur le genre, parce qu’on voit passer des étiquettes approximatives : Rodland n’est pas un jeu d’action au sens large, c’est une plateforme à tableaux issue de l’arcade, dans la lignée de Bubble Bobble. Chaque étage est un écran à nettoyer avant de monter plus haut.

Rodland sur Atari ST en vidéo — chaîne AtariGreenlog

Le jeu où les fées ne sautent pas

C’est la première surprise quand on le lance avec des réflexes de plateformiste : Tam et Rit ne sautent pas. Pour changer d’étage, elles n’ont qu’un outil, la baguette, qui sait faire apparaître une échelle juste au-dessus ou juste en dessous d’elles. Ces échelles se posent, se combinent, se raccordent à des plateformes existantes, et c’est là que le jeu devient intéressant. Le niveau ressemble à un petit casse-tête de circulation : où planter l’échelle pour attraper ce monstre tout en gardant une porte de sortie ?

La baguette fait aussi office d’arme, mais pas comme on l’attend. Elle n’abat pas les ennemis : elle les accroche et les met hors d’état de nuire, tout penauds. Il faut ensuite les cogner contre le sol jusqu’à ce qu’ils disparaissent, en laissant derrière eux un bonus. C’est drôle, un peu cruel, et très lisible. Quand on rate son coup, on ne s’en prend qu’à soi-même.

Le but d’un tableau est double. Selon les descriptions de la version Amiga, on le termine en éliminant les monstres ou en ramassant toutes les fleurs. Si on récupère les fleurs alors que des ennemis traînent encore, ceux-ci se changent en créatures-bonus temporaires. Les monstres lâchent aussi des lettres qui composent le mot « EXTRA », et les rassembler rapporte une vie supplémentaire. Et si vous tardez trop, les adversaires se transforment en nuages furieux qui vous pourchassent. Le jeu vous met la pression sans jamais afficher de chronomètre bien gros.

Quarante étages, un seul point de vie

Là où la mignonnerie s’arrête, c’est dans la difficulté. D’après le test de la version Amiga que j’ai consulté, la tour compte quarante niveaux, ponctués de quatre combats de boss. On commence avec trois vies, sans possibilité de continuer, et un seul contact suffit à envoyer une fée au tapis. Il n’y a pas de barre d’énergie qui amortit les erreurs.

Ça ne ressemble pas à la gentillesse affichée par les décors, et c’est tout l’intérêt. Chaque erreur de placement d’échelle se paie comptant, et les derniers étages demandent de lire l’écran deux coups à l’avance. Ceux qui ont connu Rainbow Islands retrouveront cette même idée d’un jeu au charme sucré qui cache un vrai mur de difficulté. Je ne dirais pas que Rodland est injuste, mais il est exigeant, et les débutants risquent de se faire éconduire avant le milieu de la tour.

À deux, c’est une autre histoire

Le mode deux joueurs simultanés est ce qui fait de Rodland un jeu qu’on ressort pour les soirées plutôt que pour les sessions solo. AtariMania confirme la présence du mode à deux sur la version ST. Chacun sa fée, chacun sa baguette, le même écran. On se coordonne pour piéger un monstre qui rôde entre deux étages, ou on se gêne gentiment pour attraper les lettres d’« EXTRA » en premier. Sur un écran aussi étroit, un partenaire mal placé peut vite vous gêner au pire moment. C’est exactement le genre de chamaillerie que l’arcade savait provoquer, et que beaucoup de jeux solo pour ordinateur n’obtenaient jamais.

Ce que j’apprécie particulièrement, c’est qu’il n’y a rien à expliquer. Quelqu’un qui n’a jamais touché un joystick comprend en trente secondes qu’on tape les monstres et qu’on monte par les échelles. Rares sont les jeux de cette époque qui s’adressent aussi bien aux joueurs qu’à leur famille.

Ce que le ST fait avec tout ça

Parlons de la machine. Le jeu tourne sur ST et STe avec 512 Ko de mémoire, au joystick ou au clavier, d’après la fiche AtariMania. Son atout principal est visuel : un univers de bonbons, de fruits, de fleurs et de petites bêtes rondes aux couleurs vives, que les descriptions de la version Amiga qualifient de mignon et de rêveur. Le ST, avec sa palette limitée à seize couleurs à l’écran, a l’habitude de se battre sur ce terrain, et ce genre de décor aux aplats nets lui convient bien mieux que des dégradés réalistes.

L’éternelle comparaison avec l’Amiga se pose, évidemment. Je n’ai pas de mesures sérieuses à vous fournir sur la musique ou la fluidité comparée des deux versions, donc je ne trancherai pas avec des chiffres que je n’ai pas. Ce qui est certain, c’est que le même duo de programmeurs a travaillé sur les deux, ce qui explique une proximité de fond entre elles. Le jeu a aussi été porté sur C64, ZX Spectrum, NES et Game Boy, et c’est sur Spectrum que les magazines britanniques l’ont le plus couvert de fleurs, Your Sinclair lui décernant son titre de Megagame en janvier 1992.

Accueil et mémoire du jeu

Pour la version ST précisément, je n’ai pas retrouvé de note de magazine d’époque fiable, et je préfère ne pas en inventer. Ce qu’on peut dire : le jeu a atteint la 23e place du classement des ventes ST au Royaume-Uni en décembre 1991, selon AtariMania, et les lecteurs du site lui donnent aujourd’hui 7,5 sur 10 sur 88 votes. C’est une très bonne moyenne pour un jeu de plateforme de cette époque.

Côté Amiga, la réputation est encore plus flatteuse : Amiga Power l’a placé à la 16e place de son classement des meilleurs jeux de tous les temps en 1996, et un test récent de cette version lui met 8 sur 10 en pointant surtout l’absence de « continue » et des boss parfois cruels. Ça ressemble beaucoup à ce qu’on ressent en y rejouant.

Y rejouer aujourd’hui

Honnêtement, oui, et de préférence à deux. En émulation, une manette par joueur suffit, et l’ambiance prend dès les premiers étages. Seul, le jeu demande de la patience, surtout sans continues : il faut apprendre les tableaux par cœur, comme on le faisait avec une borne.

Si vous découvrez Rodland, un conseil : ne cherchez pas à sauter, et prenez le temps de poser vos échelles. Une fois cette idée digérée, le jeu se débloque d’un coup, et on se retrouve à vouloir recommencer le niveau où l’on est tombé pour une histoire de deux secondes. Ce portage ne révolutionne rien, mais il garde intacte l’idée de départ, qui est excellente. Deux fées, une baguette, et l’envie de monter encore un étage.

À lire aussi sur le blog :
→ Bubble Bobble sur Atari ST, l’autre grande plateforme à tableaux de l’arcade, avec elle aussi un mode à deux.
→ Rainbow Islands sur Atari ST, le même mélange de couleurs bonbon et de difficulté sérieuse.

En savoir plus : fiche AtariMania · Wikipédia.

FICHE DU JEU

Jeu
Rodland
Machine
Atari ST
Sortie
1991
Voir aussi
Arcade
Référence
Rodland sur Atarimania

Y rejouer aujourd'hui

L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.