Angleterre, 1149. Le vieux roi est mort, les barons se déchirent, et vous, un seigneur saxon avec trois châteaux et une poignée de soldats, avez l’audace de croire que la couronne vous attend au bout du chemin. Le décor est planté avant même d’avoir touché la souris. Defender of the Crown n’est pas un jeu qu’on lance pour « finir un niveau » : c’est un jeu qu’on lance pour jouer au roi, avec ses coups de génie et ses sales coups du sort.

Ce qui rend l’affaire un peu piégeuse à classer, c’est qu’on n’y trouve ni vraie plateforme, ni vrai jeu d’action. Le cœur du jeu est une stratégie sur carte, saupoudrée de mini-jeux d’adresse. Autrement dit, un Risk médiéval déguisé en film d’aventure.

Cinemaware, ou l’art de vendre un film jouable

Il faut dire un mot de la maison qui a fabriqué ça. Defender of the Crown est le tout premier jeu de Cinemaware, sorti sur Amiga à l’automne 1986, avant d’être converti sur plusieurs machines en 1987, dont l’Atari ST. Le principe de la boîte tenait dans son nom : faire des jeux qui ressemblent à des films. Kellyn Beeck signe la conception, le grand responsable visuel s’appelle Jim Sachs, et les storyboards s’inspirent, d’après les récits sur la genèse du jeu, du film Ivanhoé des années 1950. On le sent immédiatement : les cadrages, les chevaliers en gros plan, la jeune femme en détresse qu’on peut délivrer, tout est pensé comme une séquence de cinéma.

Côté éditeur sur ST, il faut rester prudent, parce que les sources ne racontent pas tout à fait la même chose. Cinemaware est le nom qu’on retient pour le jeu. En Angleterre, AtariMania mentionne Mirrorsoft pour la sortie ST, et des commentaires de lecteurs de la même fiche évoquent des boîtes américaines distribuées par Mindscape, qui avait déjà diffusé la version Amiga. Bref, le jeu a changé de mains selon le pays, et il est difficile d’être plus catégorique que ça sans avoir toutes les boîtes sous les yeux.

Defender of the Crown sur Atari ST, vidéo de gameplay — chaîne AtariGreenlog

Une partie, du premier tournoi au dernier siège

Vous choisissez l’un des quatre seigneurs saxons proposés (Wilfred d’Ivanhoé, Cedric de Rotherwood, Geoffrey Longsword ou Wolfric le Sauvage), chacun avec ses forces et ses faiblesses, puis vous découvrez la carte de l’Angleterre découpée en territoires. Le but est simple à énoncer : résister aux Normands et, accessoirement, devenir plus puissant que vos rivaux saxons, qui sont tout sauf des amis. Chaque tour, on dépense son or pour lever des troupes, on lance des raids sur les terres voisines, on assiège des châteaux, et on espère ne pas se faire cueillir pendant qu’on regarde ailleurs.

C’est là que le jeu devient malin : toutes les grandes décisions s’accompagnent d’une séquence jouable. Un tournoi de joute pour gagner des terres (ou perdre honteusement une partie de son honneur), un duel à l’épée quand on force un château, un assaut à la catapulte contre les remparts, un raid nocturne où l’on fonce droit vers le trésor. Aucune de ces séquences n’est profonde en soi. Prise isolément, la joute se résume à viser juste au bon moment, et le duel à l’épée tourne vite à la répétition. Mais l’ensemble fonctionne parce que chaque épreuve a un enjeu sur la carte : on ne joue pas pour le score, on joue pour un comté.

On peut aussi compter sur quelques clins d’œil appuyés au folklore anglais. Robin des Bois peut venir donner un coup de main au bon moment, et la fameuse demoiselle en détresse donne lieu à une mission de secours qui ne relève pas franchement de la grande stratégie, mais qui fait toujours son petit effet. Tout est dit sur le ton : on est dans le feuilleton de cape et d’épée, pas dans la simulation historique.

Sur ST : à la souris, dans la peau d’un seigneur

La conversion ST se joue à la souris, ce qui est une excellente nouvelle pour un jeu à menus et à carte. On pointe, on clique, on mène ses troupes, et les mini-jeux se pilotent sans prise de tête. Il faut 512 Ko de mémoire et deux disquettes simple face : pas de quoi effrayer un ST de l’époque, mais ça implique quand même quelques changements de disquette bien placés pour casser le rythme.

Visuellement, Defender of the Crown avait été dessiné pour l’Amiga et sa palette généreuse, mais l’Atari ST s’en sort mieux qu’on ne le craint. D’après les sources que j’ai croisées, les versions ST, Mac et Apple IIGS restent proches de l’original Amiga, et un écran de combat aurait même été ajouté sur ST. Les images perdent un peu en profondeur de couleur, évidemment, et le son du YM2149 n’a pas la chaleur de l’Amiga, qui reprenait la musique de Jim Cuomo. Mais soyons francs : sur une carte de l’Angleterre et quelques portraits de chevaliers, on peut très bien vivre sans le dernier raffinement sonore.

Ce qui frappe en tout cas, c’est qu’on est en 1987 et que ce jeu ressemble déjà à un tableau animé. À une époque où la majorité des jeux ST ressemblaient à de l’arcade fauchée, voir un jeu de stratégie qui ressemble à un film de cape et d’épée faisait un effet certain.

Ce qu’en disaient les magazines (et les lecteurs)

Le jeu a été reçu avec enthousiasme à l’époque. Le magazine Génération 4 lui attribuait 87 % dans son numéro de février 1988 pour la version ST, et AtariMania affiche aujourd’hui une note lecteurs de 8 sur 10, sur 265 votes. La fiche mentionne aussi une deuxième place au classement des ventes ST en Angleterre en janvier 1988, ainsi qu’une place de finaliste aux Golden Joystick Awards 1988, dans la catégorie du meilleur jeu de stratégie. Les sources sont prudentes sur les détails, mais l’ensemble raconte une même histoire : un hit.

Les réserves viennent surtout du côté du jeu lui-même. Plusieurs critiques de la version Amiga, citées par Wikipédia, trouvaient le fond ludique mince, et c’est un reproche qui revient souvent, y compris chez les lecteurs ST : les mini-jeux sont courts, le duel à l’épée lasse vite, et la stratégie se résume parfois à construire une plus grosse armée que son voisin. Computer Gaming World lui avait pourtant décerné en 1987 un prix spécial pour la réalisation artistique, ce qui dit bien où se trouvait la force du jeu : dans l’image et dans l’ambiance.

L’avis de Greenlog : un jeu qui vieillit mieux qu’il n’y paraît

Mon avis, tel quel : Defender of the Crown n’est pas le meilleur jeu de stratégie de l’ère 16 bits, loin de là. Si vous cherchez la profondeur d’un wargame, vous allez trouver le tour de passe-passe assez vite. Les parties sont rapides, l’intelligence artificielle ne vous tend pas des pièges de grand maître, et une fois qu’on a compris que la joute rapporte des terres et que les raids rapportent de l’or, on a vu l’essentiel.

Mais ce n’est pas ce qu’on lui demande. On lui demande de nous faire croire pendant une heure qu’on est un seigneur du XIIe siècle qui joue sa couronne, et là il a gardé tout son charme. Les décors, l’écran d’intro, la tension quand on sait qu’un voisin a trois fois plus de troupes que soi et qu’on part quand même à l’assaut : tout cela fonctionne encore, et la souris sur ST est un vrai plus. Il a aussi fait école : Joan of Arc de Rainbow Arts, en 1989, s’en inspirait directement, et la série a eu droit à une suite et à plusieurs remakes.

Y rejouer aujourd’hui

Sous émulateur, Defender of the Crown tourne sans histoire : Hatari, par exemple, est gratuit et disponible sur toutes les plateformes, et les images disque circulent chez les passionnés. Comptez une bonne heure pour une partie complète si tout va bien, un peu plus si les Normands vous tombent dessus. Vous aurez vite fait de recommencer pour tenter une autre famille, un autre ordre de conquête, ou pour essayer enfin d’attendre le bon moment avant d’envoyer l’armée.

Si vous ne deviez retenir qu’une chose, c’est qu’avant d’être un jeu de stratégie, Defender of the Crown est une promesse : celle qu’un ordinateur pouvait raconter une histoire de cape et d’épée avec de vraies images et un vrai suspense. Sur ST, cette promesse tient encore. La couronne n’est pas la plus lourde de l’histoire du jeu vidéo, mais elle brille toujours.

À lire aussi sur le blog :
→ Ghosts’n Goblins sur Atari ST, un autre chevalier, plus arcade et nettement plus torturé.
→ Troubadours sur Atari ST, un détour par le Moyen Âge, côté musique et aventure.

En savoir plus : fiche MobyGames · fiche AtariMania.

FICHE DU JEU

Jeu
Defender of the Crown
Machine
Atari ST
Sortie
1986
Référence
Defender of the Crown sur Atarimania

Y rejouer aujourd'hui

L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.