Deux voitures dans une rue de Chicago, un gangster qui cherche la sortie de la ville, des policiers qui cherchent à lui couper la route. Le principe de Chicago 90 tient en une phrase, et c’est tout le charme de ce petit jeu de Microïds : on peut choisir son camp. Sur Atari ST, il fait partie de ces titres sortis dans l’ombre des gros noms, que presque personne ne cite aujourd’hui et qui méritent pourtant qu’on s’y arrête cinq minutes.
Gangster ou flic : le choix qui fait le jeu
Commençons par remettre les choses à leur place. Chicago 90 n’est pas un jeu d’action au sens large, c’est un jeu de course-poursuite, classé en « course » chez les référencements ST que j’ai consultés. Il est développé et édité par Microïds, le studio français que les possesseurs d’Atari ST connaissent surtout pour des titres comme Killerball ou Sherman M4.
Deux modes s’opposent. Dans le premier, vous incarnez le gangster : votre but est de quitter la ville sans vous faire coincer par la police. Dans le second, vous passez de l’autre côté de la barrière et vous prenez le volant d’une des six voitures de police, en donnant des ordres aux cinq autres pour empêcher le fuyard de s’échapper. Chaque mode propose trois niveaux. Ce n’est pas énorme sur le papier, mais l’idée de jouer le chat ou la souris selon l’humeur donne au jeu une rejouabilité que sa durée de vie brute ne laisse pas deviner.
Je trouve ce renversement de rôle plus malin que bien des jeux de course de l’époque, où l’on se contentait de franchir des checkpoints avant la fin du chrono. Ici, la ville n’est pas un décor : c’est un terrain de jeu où l’on cherche à anticiper les mouvements de l’adversaire. Quand on tient le rôle du policier, on pense en équipe, on place ses voitures, on ferme les issues. Quand on tient celui du gangster, on pense à la fuite, et on regarde dans le rétroviseur avec un peu trop d’insistance.
1989, 1990 ou 1991 ? Les sources ne s’accordent pas
Une précision utile avant d’aller plus loin : la date de sortie est un petit casse-tête. Wikipédia et plusieurs bases de données donnent 1989 pour l’ensemble des versions (Atari ST, Amiga, Amstrad CPC, MS-DOS). La fiche AtariMania, elle, date l’édition originale Microïds de 1990 et présente d’autres entrées de 1991 : une réédition Microïds, une sortie française chez Hot Cakes et une apparition dans la compilation 16Bit Pocket Power Collection. Les premiers tests de presse répertoriés datent de janvier et février 1990, ce qui est cohérent avec une sortie fin 1989 ou tout début 1990.
Je ne vais donc pas trancher avec un aplomb que je n’ai pas : disons fin 1989 ou début 1990. Ce qui est plus intéressant, c’est une remarque de la fiche AtariMania : d’après les données de tests, la version Atari ST aurait été la première version 16 bits publiée en Europe, avant les portages sur les autres machines. Pour une fois, le ST passait en premier, et ça fait plaisir à rappeler.
Une petite équipe, des noms qu’on retrouve ailleurs
Côté crédits, la fiche AtariMania mentionne Patrick Le Nestour à la programmation et à la conception, Dominique Sablons et Cédric Cazal aux graphismes, Claude Abromont à la musique et Charles Calais aux effets sonores. Wikipédia, de son côté, cite comme designers Cedric Cazal et Aurélien Murru. Les deux listes ne se recoupent qu’en partie, ce qui arrive souvent pour des jeux de cette période où les crédits étaient rarement affichés avec rigueur : à prendre avec prudence, donc.
Ce qui est sûr, c’est que le jeu est écrit en langage machine, qu’il tient sur une seule disquette et qu’il demande 512 Ko de mémoire, soit un ST de base. Il se joue au joystick, au clavier ou à la souris. L’écran se déroule en basse résolution, avec la palette limitée qui va avec. Rien de spectaculaire sur le papier, mais c’est typiquement le genre de cahier des charges où un petit studio français pouvait faire tourner quelque chose de propre sans exiger une machine musclée.
La fiche signale aussi une différence entre les éditions : l’édition d’origine avait un écran de menu différent, avec le choix entre clavier et joystick, et des bruitages en jeu qui n’étaient pas les mêmes. Les musiques du menu et de l’écran de fin n’apparaissent que dans la réédition. Autrement dit, selon la disquette que vous avez dans votre boîte, vous n’entendez pas tout à fait le même jeu. C’est un détail de collectionneur, mais c’est le genre de détail qu’on aime retrouver sur ST.
Ce que la presse en pensait : un grand écart
L’accueil de l’époque est franchement contrasté. D’après AtariMania, The Games Machine lui a donné 72 % en janvier 1990, ST Action 56 % en février 1990 et Atari ST User 5 sur 10 en mai 1990. Wikipédia relève aussi un 2,4 sur 12 dans Aktueller Software Markt et un 17 sur 20 sur Jeuxvideo.com : je n’ai pas pu vérifier la date de cette dernière critique, que je ne mets donc pas sur le même plan que les tests d’époque. Les lecteurs d’AtariMania, eux, lui mettent 8,3 sur 10 sur seize votes : un échantillon minuscule, à manier avec des pincettes.
Que retenir de ce grand écart ? Que Chicago 90 divise. Un test à 56 % et un autre à 72 % pour le même jeu, ce n’est pas de la contradiction, c’est une façon de dire qu’on adhère ou non à son concept. Les joueurs qui aimaient l’idée de la double perspective y trouvaient leur compte ; ceux qui attendaient un jeu de conduite virtuose pouvaient rester sur leur faim. Une page qui reprend les caractéristiques du jeu note d’ailleurs que les deux modes apportent de la variété, mais que la rejouabilité reste limitée. Je suis plutôt d’accord : l’idée est excellente, la matière est un peu courte.
Défauts et qualités, sans langue de bois
Soyons francs : ce n’est pas un chef-d’œuvre. Six niveaux au total, ce n’est pas beaucoup, et on peut avoir fait le tour de ce que le jeu propose en une soirée. Les notes les plus basses de la presse d’époque ne sortent pas de nulle part, et je ne vais pas faire semblant de ne pas les voir. Un jeu qui repose sur le face-à-face entre deux camps a besoin que la mécanique soit solide pour tenir dans la durée, et ici, l’enveloppe est plus ambitieuse que le contenu.
Mais il y a quelque chose d’attachant dans cette ambition. À une époque où les jeux de voiture se résumaient à tourner en rond sur des circuits, proposer une poursuite urbaine avec deux rôles opposés, un chef de meute à commander et un fuyard à traquer, c’était oser. Microïds a toujours eu ce goût pour les concepts un peu décalés : le sport du futur dans Killerball, la simulation de char dans Sherman M4. Chicago 90 s’inscrit dans la même veine, celle d’un studio qui préférait tenter une idée originale plutôt que de recopier ce qui marchait déjà.
Sur la comparaison ST contre Amiga, je ne vais pas vous inventer un match : je n’ai pas trouvé de sources fiables qui comparent point par point les deux versions, et je préfère le dire plutôt que de broder. Retenez simplement que le ST a eu la primeur, comme le suggèrent les données de tests, et que le jeu ne demande aucune extension de mémoire pour tourner.
Y rejouer aujourd’hui
Si vous cherchez à y rejouer, un émulateur comme Hatari est la voie la plus simple. Comptez une petite heure pour voir ce qu’il a dans le ventre, en essayant les deux rôles : c’est le meilleur moyen de comprendre pourquoi les avis divergent autant. Jouez d’abord le gangster pour sentir la fuite, puis le policier pour voir comment l’autre moitié du jeu change la perception de la ville.
Si vous cherchez une curiosité de la ludothèque Microïds, c’est un bon candidat. Si vous cherchez un jeu de course que vous allez relancer pendant des mois, il vous faudra aller voir ailleurs. Mon verdict : un concept futé, une exécution inégale, et un titre qui mérite mieux que l’oubli où il est tombé. Ça ne suffit pas pour le sacrer classique, mais ça suffit pour lui garder une place sur l’étagère.
À lire aussi sur le blog :
→ Killerball sur Atari ST : le sport du futur selon Microïds, un autre concept décalé signé du même studio.
→ Sherman M4 sur Atari ST : dans le char avec Microïds, l’autre grand écart de Microïds sur ST.
En savoir plus : fiche AtariMania · fiche Wikipédia.
FICHE DU JEU
- Jeu
- Chicago 90
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1989
- Référence
- Chicago 90 sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.