Vous venez de sauver vingt lemmings sur les vingt-cinq qu’il vous fallait. Il en reste six à l’écran, le chrono affiche moins de trente secondes, et l’un d’eux, évidemment, marche droit vers le vide en agitant ses petits bras comme si de rien n’était. C’est là que la souris se met à trembler. Bienvenue dans Lemmings, et plus précisément dans le palier « Tricky », celui où le jeu cesse de vous tenir la main.
Premier point de vocabulaire, parce que le titre de la vidéo peut prêter à confusion : « Tricky » n’est pas un jeu à part. C’est le deuxième des quatre niveaux de difficulté du Lemmings original, après « Fun » et avant « Taxing » puis « Mayhem ». Et Lemmings n’est pas un jeu d’action : c’est un jeu de réflexion et de stratégie, un puzzle-game en temps réel où l’on ne contrôle jamais directement ses personnages.
Ni héros ni joystick : on gouverne un troupeau sans volonté
Le principe tient en une phrase, et c’est ce qui a fait sa fortune. Une trappe s’ouvre au plafond du niveau, des lemmings en sortent à intervalles réguliers, et ils marchent tout droit. Jusqu’au mur, jusqu’au précipice, jusqu’à l’eau, jusqu’à la mort. Ils n’ont aucun instinct de conservation. Votre rôle : leur distribuer des compétences, une par une, pour qu’une partie d’entre eux (un pourcentage imposé par chaque niveau) atteigne la porte de sortie avant la fin du temps imparti.
Ces compétences sont au nombre de huit : grimpeur, parachutiste, kamikaze, bloqueur, constructeur, foreur horizontal, mineur en diagonale et fouisseur vertical. Chacune est en quantité limitée selon le niveau, et c’est tout le sel de la chose. On ne résout pas un niveau de Lemmings en réagissant vite, on le résout en comprenant ce que le décorateur a voulu qu’on fasse, puis en exécutant au bon pixel près. Et si tout part en vrille, il reste le bouton « nuke », qui transforme tous les survivants en bombes à retardement. Ce n’est pas glorieux, mais on s’en sert plus souvent qu’on ne l’avouera.
Tricky, le palier où le jeu arrête de sourire
Le palier « Fun » est une longue séance d’apprentissage : on découvre chaque compétence dans un décor presque aimable. Avec « Tricky », la courbe change de pente. Le jeu part du principe que vous connaissez les huit métiers et commence à les combiner. Une compétence qui suffisait toute seule ne suffit plus, il faut l’enchaîner avec une autre, parfois dans un ordre qui contredit le réflexe.
Ce qui frappe, c’est que la difficulté ne vient presque jamais de la dextérité. Elle vient de la lecture. On observe le niveau, on cherche où poser le bloqueur pour retourner la file, quel mur peut être percé sans condamner les suivants, quelle chute est trop haute pour un lemming sans parachute. Combien de fois ai-je cru à une erreur de conception avant de comprendre que c’était moi qui n’avais pas vu le passage ? Le jeu sait être injuste en apparence et équitable en réalité, ce qui est une qualité rare.
Et puis il y a cette frustration très particulière, celle de l’échec « à un lemming près ». Le pourcentage requis est impitoyable, et sauver quatre-vingt-quinze pour cent d’un troupeau sans atteindre la barre fixée est une humiliation que seul ce jeu sait infliger avec autant de douceur. On relance le niveau. On relance toujours le niveau.
La souris, ce périphérique que le ST avait déjà sous la main
Voilà un avantage discret du ST : la souris faisait partie de la machine. Pas de périphérique à acheter en option, pas de bricolage. Lemmings se joue au curseur, on clique sur le lemming ciblé, on choisit la compétence dans la barre d’icônes en bas de l’écran, et la précision du geste décide de tout. Un clic une fraction de seconde trop tôt et votre constructeur bâtit son escalier dans le vide.
L’écran est découpé simplement : la zone de jeu qui défile horizontalement, et en bas le tableau de bord avec les icônes, le compteur de lemmings sortis, sauvés, le temps restant. Ce découpage n’a pas changé depuis, et c’est le signe d’une interface bien pensée. La vitesse d’apparition des lemmings se règle aussi, ce qui permet de ralentir le flot pour travailler au calme, ou de l’accélérer quand on a un plan en tête et peu de temps.
DMA Design, Psygnosis et un succès venu d’Amiga
Le jeu est signé DMA Design, un studio écossais, et édité par Psygnosis, qui l’a lancé le 14 février 1991 sur Amiga, la machine d’origine. La version Atari ST suit la même année : les fiches de référence l’indiquent en 1991, sans que je puisse donner un mois précis. Ce qui m’intéresse ici, c’est la généalogie : l’équipe derrière Lemmings a produit un jeu qui a ensuite été porté sur une quantité de machines, au point que le total des ventes toutes plateformes confondues se compte en millions d’exemplaires, ce qu’avancent plusieurs sources avec des chiffres qui varient selon les années.
Sources croisées (Wikipédia, atariuptodate.de) : DMA Design au développement, Psygnosis à l’édition, 1991 pour le ST. Pour le reste de la chaîne de production, je préfère ne rien avancer plutôt que d’inventer une anecdote.
Face à l’Amiga, le ST fait ce qu’il peut
La question revient toujours : version ST ou version Amiga ? Sur le principe de jeu, strictement rien ne change : mêmes niveaux, mêmes compétences, mêmes règles. Le jeu tourne en basse résolution sur ST, avec une palette plus limitée que celle de l’Amiga, et on le voit surtout dans la finesse de certains décors. Mais la lisibilité, qui est le vrai critère pour un jeu où l’on doit repérer un pixel de passage, reste bonne.
Côté son, le ST passe par sa puce YM2149, trois voix carrées, là où l’Amiga dispose de canaux échantillonnés en 8 bits. Il est difficile d’être catégorique sur le rendu exact de chaque morceau, d’autant que la bande-son du jeu a elle-même connu des remaniements d’une version à l’autre, certains morceaux ayant été remplacés par des arrangements de pièces classiques et traditionnelles. Ce qui est sûr, c’est que sur ST on joue davantage avec les yeux qu’avec les oreilles, et que cela ne gêne pas le moins du monde le plaisir de réflexion.
Dernier détail, et pas le moindre pour les soirées entre amis : un mode à deux joueurs existe sur les versions Amiga et ST, d’après ce que rapportent les articles consacrés au jeu. Il ne figurait pas, en revanche, sur les versions PC. De quoi se disputer sur la façon de ne pas sauver les mêmes lemmings que son voisin.
Ce qu’en disaient les magazines
À sa sortie, l’accueil a été enthousiaste. D’après un recensement de tests de la presse britannique, The One for ST Games lui attribuait 95 % dans son numéro 32 d’avril 1991, sous la plume de Laurence Scotford. C’est une note de coup de cœur, et elle ne surprend pas quand on joue. Le même recensement mentionne un test de Atari ST Review en avril 1992, plus mesuré, à 80 % (quatre étoiles sur cinq). Je précise que ces notes proviennent d’un répertoire secondaire de magazines, pas d’une consultation des numéros eux-mêmes : à prendre avec la prudence d’usage.
Côté presse allemande, la fiche de référence signale que ST-Computer en parlait dans son numéro de juillet 1991, puis revenait dessus dans un dossier « Classic Gaming » en novembre 2003. Preuve qu’on n’a jamais vraiment fini de parler de ce jeu.
Y rejouer aujourd’hui sans perdre la boule
Bonne nouvelle : Lemmings tourne très bien avec l’émulateur Hatari, et la souris de votre ordinateur fait exactement ce qu’on attend d’elle. Pas besoin de matériel spécifique, ni de réglages compliqués. Si vous découvrez le jeu, ne sautez pas directement à « Tricky » : commencez par « Fun », ne serait-ce que pour que les huit compétences vous soient familières. Si vous le connaissez déjà, ce palier est le meilleur compromis entre défi et plaisir.
Mon conseil : jouez en gardant un carnet de notes. Les niveaux de ce palier se prêtent à une résolution méthodique, et rien n’est plus satisfaisant que de relire son brouillon après avoir enfin trouvé comment faire passer un troupeau par une fente de trois pixels. Autre astuce : n’hésitez pas à mettre le jeu en pause pour observer le décor, c’est là que se cachent les solutions.
Alors oui, Lemmings a vieilli sur l’image, un peu sur le son, et pas du tout sur l’idée. Ce qui rend ce jeu immortel, c’est qu’il n’a jamais compté sur la technique pour séduire. Sur ST comme ailleurs, il vous demande de réfléchir, de vous planter, de recommencer, et il vous remercie par une petite porte de sortie qui s’ouvre enfin sur un troupeau soulagé. Il reste, au bout du compte, trente-cinq secondes de panique et un lemming qui n’a toujours pas compris.
À lire aussi sur le blog :
→ Oh No! More Lemmings sur Atari ST, la suite directe, avec de nouveaux niveaux pour les mêmes troupeaux.
→ Lemmings 2 sur Atari ST, la seconde aventure des petits cheveux verts, pour comparer les deux approches.
En savoir plus : fiche MobyGames · fiche Atari Up To Date.
FICHE DU JEU
- Jeu
- Lemmings
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1990
- Référence
- Lemmings sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.