Un bagnard en tenue rayée, un gardien qui fait la sieste, une soupe qui refroidit et six détenus qui cognent leur cuillère sur la table en hurlant. Voilà le décor de Bobo, un jeu qui ne cherche à sauver ni la planète, ni la princesse, ni même votre dignité. Ici, on sert la soupe, on épluche des patates et on passe la serpillière. Et tout ça, bizarrement, c’est très drôle.
Sorti en 1988 chez Infogrames, Bobo n’est pas le jeu dont on parle quand on évoque les grandes heures de l’Atari ST. C’est justement ce qui le rend intéressant : un petit logiciel français, bourré d’humour et de bonnes idées, qui mérite mieux que l’oubli.
Un personnage de bande dessinée derrière les barreaux
Avant d’être une disquette, Bobo est un héros de papier. Selon la fiche AtariMania, le jeu s’appuie sur un personnage de bande dessinée né en 1961 sous le crayon de Paul Deliège, avec Maurice Rosy au scénario. Le principe de la série est simple et increvable : Bobo est un prisonnier sympathique, plus paresseux que méchant, dont l’obsession principale est de manger, de dormir et d’éviter tout effort inutile. La licence est mentionnée comme venant de SEPP Deliège, et Infogrames, alors en pleine ascension côté français, en tire un jeu pour micro 16 bits.
Le jeu circule aussi sous un autre titre : Stir Crazy Featuring Bobo, le nom utilisé pour la diffusion européenne anglophone. Les deux noms désignent bien le même logiciel, ce qui explique que les recherches donnent parfois l’impression de deux jeux distincts. Un critique américain de l’époque, qui a testé la version ST, décrit Bobo comme un personnage qui a passé dix-sept ans dans la prison « Inzeeslammer » et lui trouve un petit air de Fred Pierrafeu. La comparaison est un peu rapide, mais elle dit bien l’esprit : un gros bonhomme lent, attachant, qui subit plus qu’il n’agit.
Six corvées pour un seul bagnard
Le cœur du jeu, c’est une série de six mini-jeux qu’on peut lancer un par un ou enchaîner dans l’ordre. Chacun repose sur une idée simple, à comprendre en dix secondes, et sur une pression qui monte vite.
Il y a d’abord la cantine. Bobo court d’une table à l’autre pour garder pleines les assiettes de six prisonniers. Chaque louche servie rapporte des points, mais les détenus tapent sur la table avec leurs cuillères et crient pour être servis, ce qui met une ambiance de réfectoire en émeute assez convaincante. Vient ensuite l’épluchage de pommes de terre : on attrape une patate, on l’épluche, on la jette de côté. Une pomme de terre mal épluchée retourne dans le tas, et il faut tout recommencer. C’est répétitif, mais c’est précisément le gag.
Troisième corvée, la serpillière. La pièce compte six portes, que les détenus, les gardiens et même un chien ouvrent sans cesse en laissant des traces de boue sur le sol fraîchement lavé. On gagne des points en nettoyant, mais aussi en refoulant ceux qui veulent entrer. Quatrième épreuve, le trampoline : pendant la pause du directeur, les prisonniers sautent par les fenêtres et Bobo doit placer un trampoline sous chacun pour les propulser par-dessus le mur d’enceinte. Chaque évadé réussi compte. Le monde à l’envers : le gardien de la loi aide les fuyards à s’échapper, pour le score.
La cinquième épreuve est la plus nerveuse : l’évasion par les fils électriques. Bobo avance sur trois câbles tandis que des étincelles filent le long des fils. Il faut sauter au bon moment, et le score dépend du temps passé sur les câbles. Enfin, une fois rattrapé et ramené en cellule, il reste la dernière mission, la plus absurde : passer de couchette en couchette parmi cinq détenus qui ronflent, faire cesser le bruit et les rendormir. Le sommeil rapporte des points. On imagine mal un scénario plus éloigné d’Operation Wolf.
Du jeu de société sur écran d’ordinateur
AtariMania classe le jeu dans l’arcade, rubrique « divers », et c’est une bonne manière de dire qu’il ne rentre dans aucune case. Ce n’est ni de l’action pure, ni de la plateforme, ni de la réflexion. C’est un jeu de mini-épreuves, pensé pour jouer à plusieurs : la fiche annonce de un à six joueurs, et un commentaire récent d’un visiteur le résume en parlant d’un « party game » de mini-jeux en prison, inspiré de la BD. Le test d’époque confirme que chaque joueur peut participer, au joystick comme au clavier, avec les flèches pour déplacer Bobo et la barre d’espace comme bouton d’action.
L’écran affiche trois scores : celui de la partie en cours, le meilleur score du mini-jeu et un « très haut score » qui additionne l’ensemble. Cette idée de cumul donne un vrai fil rouge à la partie. On ne cherche pas à finir le jeu, il n’y a rien à finir : on cherche à faire mieux que la fois précédente, ou mieux que le copain assis à côté. C’est la grande tradition des jeux de salon, très répandue à l’époque sur micro, où l’on se passait le manche à tour de rôle.
Sur un ST de 1988, cette formule avait un avantage rare : elle ne demandait aucune prise de tête. Pas de manuel de quarante pages, pas de touches à mémoriser. Le joystick suffit. La boîte, d’ailleurs, est livrée avec des instructions en anglais, en français et en allemand, preuve que le jeu visait un public européen plutôt large.
Le trait avant tout : graphismes, bruitages, musique
Si Bobo a laissé un souvenir, c’est d’abord grâce à son dessin. Le critique américain parle d’animation « merveilleuse » et insiste sur les visages des prisonniers, qui passent de la consternation à la colère enfantine en quelques images. C’est un détail, mais il compte : dans un jeu où tout le comique vient de la mise en scène, la qualité des expressions fait presque tout le travail. Les empreintes de pas et de pattes qui salissent le sol propre, dans l’épreuve de la serpillière, sont ce genre de petite attention qui transforme une corvée en blague visuelle.
Le jeu tourne en basse résolution, donc avec la palette habituelle du ST, et la fiche indique une machine de base de 512 Ko, ce qui le rend accessible à tous les ST de l’époque (la fiche mentionne aussi la compatibilité avec les STe et le Falcon). Côté équipe, AtariMania crédite Eric Mottet à la programmation, Didier Chanfray aux graphismes et Charles Callet pour la musique et les effets sonores. La fiche ne dit pas qui a conçu le jeu, la case « game design » reste vide : le développeur est aussi indiqué comme inconnu, ce qui n’a rien d’exceptionnel pour un titre de cette époque.
Pour le son, le test américain reste sobre : quelques effets, le « boing » du trampoline, les cris et les plaintes des prisonniers. Il qualifie le son d’excellent dans l’introduction, sans plus de détails. Difficile de juger davantage sans entendre le jeu, et c’est là que la vidéo ci-dessus est utile : on voit tout de suite si l’humour passe.
Ce que la presse en a pensé en 1988
La réception, telle que la rapporte AtariMania, est honorable sans être enthousiaste. Génération 4 lui attribue 75 % dans son numéro de l’été 1988. Le magazine britannique ACE lui donne 570 sur 1000 en juillet de la même année, soit une note moyenne, ce qui reste un accueil mitigé. Du côté des visiteurs du site, la note moyenne est de 7,1 sur 10, sur seulement quinze votes : un échantillon trop mince pour en tirer une vérité définitive, mais cohérent avec l’idée d’un jeu sympathique plutôt que marquant.
Le test américain, lui, est franchement favorable. Son verdict tient en quelques mots : un jeu bête mais réalisé avec soin, « dumb fun, wonderfully done ». Le critique précise que l’humour est assumé et que c’est la qualité de la réalisation qui distingue le jeu d’une simple blague de collégien. Je trouve la formule assez juste. Bobo ne prétend à rien d’autre qu’à vous faire sourire entre deux parties de quelque chose de plus sérieux.
Les limites d’un jeu de corvées
Soyons honnêtes : six mini-jeux, c’est à la fois beaucoup et pas assez. Chaque épreuve repose sur une seule mécanique, et on en fait vite le tour. L’épluchage de patates, dont le principe est « attraper, éplucher, jeter », ne se renouvelle pas tant que ça. Les notes mitigées des magazines viennent probablement de là : le jeu est drôle les premières minutes, puis la répétition prend le dessus. À six joueurs, l’effet est atténué par le plaisir de la compétition ; seul, il demande un goût prononcé pour le score.
Autre limite, plus structurelle : le jeu ne propose pas de progression. Pas de niveaux, pas de monde à débloquer, pas de fin. Pour un joueur habitué aux jeux d’aventure ou de plateforme, cela peut sembler maigre. C’est la même frontière que celle que l’on trouve dans les compilations d’épreuves de l’époque : on aime ou on n’aime pas ce genre de rendez-vous à la manette.
Une réédition à prix réduit, et des traces dans les archives
Preuve que le jeu a trouvé son public sans faire de bruit : AtariMania recense plusieurs versions sous le même titre, une édition Infogrames France, une édition Infogrames Europe, toutes deux datées de 1988, et une réédition à prix réduit chez Pocketsoft, datée de 1989. La fiche mentionne deux disquettes simple face. Les images disque sont proposées en plusieurs formats (HFE, Pasti, RAW, SCP), ce qui explique que le jeu soit facile à retrouver aujourd’hui. Des sites d’archives signalent par ailleurs une version Amiga et une version ZX Spectrum, sous le titre Stir Crazy Featuring Bobo. Je m’en tiens à ça : je n’ai pas trouvé de détail fiable sur les différences entre ces versions, donc je ne m’aventurerai pas à les comparer à celle du ST.
Y retourner aujourd’hui
Aujourd’hui, Bobo se découvre le plus simplement du monde : une image disque, un émulateur comme Hatari, et un joystick, vrai ou virtuel. C’est un jeu qui s’apprécie en petite dose, entre amis, plutôt qu’en session marathon. Le plus agréable est de laisser la deuxième manette à un proche qui ne connaît ni le ST ni la BD : la cantine et le trampoline s’expliquent en quelques secondes, et le rire vient tout seul.
Si vous cherchez la grande aventure, passez votre chemin. Si vous voulez voir ce que l’humour franco-belge donnait quand il rencontrait un micro 16 bits, Bobo fait très bien le job. Et la prochaine fois que vous entendrez une cuillère taper sur une table, vous saurez quoi répondre : « Oui, chef, on arrive avec la soupe. »
À lire aussi sur le blog :
→ Circus Games sur Atari ST (1988) : une autre série d’épreuves courtes, à enchaîner pour le score
→ Summer Olympiad sur Atari ST (1988) : un autre jeu d’épreuves enchaînées de la même année
FICHE DU JEU
- Jeu
- Bobo
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1988
- Référence
- Bobo sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.