Deux grilles de gemmes colorées. Celle de droite ne bouge jamais, c’est le modèle. Celle de gauche, c’est la vôtre, et elle ne ressemble à rien. Une horloge tourne, un nombre de coups limité s’affiche, et il faut d’abord comprendre ce qui se passe quand on clique. Voilà Gem’X sur Atari ST, et il faut le dire tout de suite : ce n’est pas un jeu d’action, ni un jeu de 1989, comme l’annonçait l’ancienne fiche de cette page. C’est un jeu de réflexion, sorti en 1991.

Gem’X sur Atari ST, séquence de jeu — chaîne AtariGreenlog

Une fiche d’identité à rectifier

Commençons par remettre les choses d’équerre, parce que les bases de données ne sont pas d’accord sur tout. Gem’X est un puzzle game signé Kaiko, un petit studio allemand. Le jeu est édité par Demonware, et la plupart des sources, dont Wikipédia, le datent d’avril 1991 pour les versions Amiga et Atari ST, puis de juin 1991 pour le Commodore 64. La fiche Atari Up To Date indique elle aussi 1991 pour l’ST, en précisant que cette date est celle de la version et pas forcément du jour de sortie. Une réédition Amiga est même parue en 1992 chez Global Software.

Le programmeur crédité est Torsten Lamparter. Wikipédia ajoute Frank Matzke aux graphismes, Peter Thierolf à la direction de projet et Chris Hülsbeck à la musique. Je reste prudent sur ce dernier point pour la version ST : le nom est associé au jeu, mais je ne peux pas garantir que les morceaux soient identiques d’une machine à l’autre. À l’oreille, c’est la bande-son qui vous le dira.

Autre détail amusant : Kaiko n’a rien de japonais. L’équipe était allemande, mais le jeu a été pensé pour avoir l’air venu du Soleil-Levant : un nom de studio qui sonne japonais, des textes en pseudo-japonais, des dessins inspirés des mangas. C’est du déguisement assumé, et ça fonctionne plutôt bien.

Comment ça se joue, vraiment

Le principe tient en une phrase, la maîtrise en plusieurs dizaines d’heures. Chaque gemme a une couleur, et les couleurs se classent dans un ordre précis : rouge, vert, bleu, rose, jaune. Quand vous cliquez sur une gemme, elle descend de deux crans dans cette échelle, le vert devenant rose, le bleu devenant jaune. Mais ses quatre voisines, au-dessus, en dessous, à gauche et à droite, descendent d’un cran chacune. C’est ce petit effet de contagion qui fait tout le sel du jeu.

Le problème, c’est qu’on ne peut jamais remonter une couleur. Une gemme jaune ne descend plus : elle implose, et la gemme située au-dessus tombe dans le trou. Une gemme rose qu’on frappe de plein fouet explose aussi. Un mauvais clic ne se contente donc pas de changer une teinte, il peut ruiner l’équilibre de toute la grille. Vous avez un nombre de coups limité, un temps limité, et si vous manquez de l’un ou de l’autre, vous perdez une vie et le niveau recommence. Heureusement, une fonction d’annulation existe, et on s’en sert très vite.

Si vous avez déjà joué à un jeu où l’on retourne des cases en cascade, vous reconnaîtrez l’esprit. Mais ici la logique est à sens unique, et c’est ce qui change tout : on ne tâtonne pas, on planifie. Je trouve que c’est exactement ce qu’un bon puzzle sur ST doit faire, à savoir vous laisser seul avec votre cerveau, sans aucune excuse.

Des mines, des niveaux et un arbre de choix

La progression est plus originale qu’un simple enchaînement de tableaux. Les niveaux sont regroupés en « mines » de seize niveaux. Pour en sortir, vous n’avez pas à tout terminer : seuls quelques niveaux, tirés au hasard par l’ordinateur, sont obligatoires. Vous pouvez en sauter un, mais cela vous coûte une vie. Une fois la mine franchie, un schéma en arbre vous propose le choix entre deux mines pour la suite.

Au total, les sources parlent de vingt-six mines et d’environ quatre cents niveaux. Un mot de passe permet de reprendre plus tard, ce qui est une bénédiction : on ne finit pas Gem’X d’une traite, sauf à avoir un très gros caractère et un très bon café. Cette structure en embranchements donne une vraie rejouabilité : deux parties successives ne vous servent pas exactement les mêmes grilles, et on a l’impression de tracer son propre chemin dans un réseau de galeries.

Côté technique, la fiche Atari Up To Date indique une exécution en basse résolution de l’ST, avec une compatibilité large allant de l’ST à l’STE et au-delà. Elle mentionne aussi un mode un ou deux joueurs, un point que je n’ai pas pu confirmer par une autre source, donc à prendre avec précaution.

Kiki et ses amies : le sourire derrière les gemmes

Parlons de ce qui a fait causer à l’époque. Gem’X est accompagné d’une héroïne, Kiki, qui vous encourage tout au long de la partie. Après chaque niveau, une de ses amies apparaît dans une illustration de style manga, souvent peu vêtue. D’après les descriptions du jeu, rien n’est explicitement montré pendant la partie, et l’image finale, la récompense pour avoir terminé toute l’aventure, est plus déshabillée que les autres.

C’est léger, très daté, et on peut y voir le même ressort que dans les jeux de Mah-jong ou de puzzle japonais de l’époque : la carotte au bout du bâton. Je ne vais pas vous faire un cours de sociologie, mais il faut reconnaître que cela fonctionne comme motivation. On refait un niveau raté, parce que l’illustration suivante est peut-être jolie. Aujourd’hui, ce mélange fera sourire ou grincer des dents selon l’humeur, mais c’est le jeu tel qu’il est, et le critiquer en omettant ce volet serait de l’hypocrisie.

Ce qui compte pour moi, c’est que ces dessins donnent une identité visuelle forte à un jeu qui, sans eux, ne serait qu’une affaire de carrés de couleurs. Sur un ST en basse résolution, avec sa palette de seize couleurs à l’écran, les illustrations restent propres et lisibles. Le contraste entre le tableau très austère des grilles et ces jolies images est même assez réjouissant.

Ce qu’en disait la presse

L’accueil de l’époque est globalement positif, et les critiques ont surtout salué le charme des personnages. Wikipédia relève 88 % dans Amiga Power, 85 % dans Zzap!64 (pour la version C64), 75 % dans Amiga Action et dans Computer and Video Games, et 64 % dans ST Format. Cette dernière note est la plus basse de la liste, et c’est précisément celle qui nous concerne. Je ne sais pas ce qui a coincé chez ST Format : peut-être le côté répétitif de la mécanique, peut-être un simple mauvais jour du testeur. Il serait malhonnête de ma part d’inventer une explication.

Mon avis, lui, est plus indulgent que ce 64 %. Gem’X ne cherche pas à épater : il vous propose un casse-tête propre, exigeant, avec une forme de poésie un peu absurde dans sa mise en scène. Un puzzle game qui n’exige aucun réflexe mais énormément d’attention, c’est une denrée rare sur ST, une machine où l’on a beaucoup plus souvent affaire à des jeux de plateforme et de tir qu’à de la pure combinatoire.

ST, Amiga, C64 : trois machines, un même casse-tête

Le jeu est sorti sur trois machines, et c’est ce qui rend la comparaison tentante. Sur Amiga, une actrice vocale, Stephanie Padilla-Kaltenborn, prête sa voix à Kiki, ce qui donne à la version un petit supplément d’âme. Je n’ai pas trouvé de source indiquant que la version ST propose le même doublage, et les chiffres de la presse britannique montrent d’ailleurs un écart : 88 % pour l’Amiga, 64 % pour l’ST. Faut-il y voir une vraie différence de qualité ? Honnêtement, difficile d’être catégorique : la presse de l’époque avait tendance à favoriser l’Amiga, et un puzzle game reste un puzzle game, quelle que soit la puce graphique.

Ce que je retiens, c’est que sur ST le jeu est parfaitement lisible. La grille est nette, les couleurs bien distinctes, et c’est le plus important : dans Gem’X, confondre un bleu et un rose, c’est perdre la partie. Le ST s’en sort très bien sur ce terrain, avec ses couleurs franches et sa résolution propre pour ce type de jeu.

La suite qui n’a jamais vu le jour

La petite histoire de Gem’X ne s’arrête pas à 1991. Une suite, Gem’Z (parfois appelée Super Gem’Z), a été développée en 1992 pour Amiga et MS-DOS. Son principe se rapprochait de Sokoban et de Bomberman, avec un mode multijoueur. Mais l’unique exemplaire de référence de Kaiko aurait été volé lors du salon informatique de Cologne en 1992, puis diffusé sous forme de version crackée avant même sa sortie. Kaiko n’a pas pu reconstituer le jeu à partir de ses sauvegardes, et l’éditeur Software 2000 a refusé de le publier. Gem’Z n’est donc jamais sorti officiellement.

Plus tard, Ubisoft en a tiré une version remaniée sous le nom Inspector Gadget: Gadget’s Crazy Maze, en 2001. Et en 2014, Leona’s Tricky Adventure a repris des idées de puzzle inspirées de Gem’X, avec de la musique de Chris Hülsbeck, tandis qu’une bande originale étendue sortait sur Bandcamp. Pour un jeu dont personne ne parle plus beaucoup sur ST, c’est une belle descendance.

Faut-il encore y jouer ?

Oui, si vous aimez les puzzles qui demandent de réfléchir avant d’agir. Non, si vous cherchez des sensations fortes ou si une grille de couleurs vous donne des boutons. Gem’X est un jeu qui se mérite : les premiers niveaux sont accessibles, puis la difficulté monte, et chaque erreur se paie. Mais quand on arrive à vider une grille à un coup près, avec une seconde sur l’horloge, la satisfaction est réelle.

C’est un des rares jeux de l’ST où l’on se surprend à faire des schémas sur un bout de papier. Pas besoin de manette sophistiquée, pas besoin de réflexes : juste un peu de patience, un cerveau en état de marche, et l’envie de savoir à quoi ressemblera la prochaine illustration de Kiki. Le jeu n’est pas parfait, mais il est sincère, et il me rappelle pourquoi j’aime ce genre de découverte hors des sentiers battus : on cherche un classique, on tombe sur une curiosité allemande déguisée en manga, et on y passe l’après-midi.

Si vous voulez voir le jeu en mouvement avant de vous lancer, la vidéo ci-dessus montre une partie sur ST. Et si vous préférez l’avis de la communauté, les fiches de la base Atari Up To Date et de Wikipédia donnent de quoi creuser.

À lire aussi sur le blog :
→ Pop-up sur Atari ST : Infogrames joue au puzzle
→ Welltris sur Atari ST : quand Tetris descend dans un puits

FICHE DU JEU

Jeu
Gem’X
Machine
Atari ST
Sortie
1989
Référence
Gem’X sur Atarimania

Y rejouer aujourd'hui

L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.