Un jeu de plateformes dont l’héroïne sauve la planète en lançant des cœurs à des tronçonneuses, pendant qu’une marée montante tente de la noyer sur fond de techno : voilà Top Banana. Quand on le lance sur Atari ST, on se demande une seconde si la disquette n’a pas été copiée depuis un autre univers. Ce n’est pas un hasard : derrière le jeu, il n’y a pas un éditeur de jeux vidéo classique, mais un collectif d’artistes visuels.
Un jeu né chez des VJ, pas chez des programmeurs de salon
Première correction à faire, car on la lit parfois ailleurs : Top Banana n’est pas un jeu d’action générique et ce n’est pas l’œuvre d’un éditeur habitué du circuit ludique. Il est signé Hex, un groupe de VJ également connu sous le nom de Hardwire, spécialisé dans l’image de synthèse et les clips musicaux. Le jeu sort d’abord en 1991 sur Acorn Archimedes, puis les conversions Amiga et Atari ST arrivent en 1992. Le ST, c’est donc la troisième machine de la liste, pas le berceau du projet.
Ça se sent à l’écran. Les sprites proviennent en bonne partie de séquences vidéo et télévisées, un peu comme on échantillonne des morceaux de disques pour composer un titre. Robert Pepperell, de chez Hex, expliquait en 1991 dans le magazine The One que faire un jeu leur paraissait « un défi intéressant » et qu’ils voulaient quelque chose de différent. Différent, c’est le mot. La musique est confiée à Coldcut, le duo formé par Matt Black et Jonathan More, et les sources évoquent même l’usage de la théorie du chaos dans sa composition. À l’époque, on ne croisait pas souvent ce genre de CV au générique d’un platformer.
Grimper pour ne pas finir noyé
Le principe tient en une phrase : arriver en haut du niveau. Le scrolling est vertical, vous incarnez KT, une jeune fille qui saute de plateforme en plateforme, et l’eau monte depuis le bas de l’écran. Elle sert à la fois de chronomètre et de danger : elle fait des dégâts et elle ne négocie pas. Si l’idée vous rappelle Rainbow Islands, vous n’êtes pas les seuls, c’est la comparaison que presque tous les testeurs ont faite à la sortie. D’ailleurs, si vous voulez le modèle du genre, jetez un œil à notre article sur Rainbow Islands sur Atari ST.
Ici pas de bulles ni d’arc-en-ciel, mais des cœurs que KT envoie sur les ennemis. Touchés, ils se transforment en fruits, qu’on ramasse pour marquer des points. Le propos écologique du jeu passe par ce détour : on ne tue pas, on convertit par l’amour. Le bestiaire est à l’avenant : tronçonneuses, bulldozers, hommes d’affaires, canettes de soda. Chaque ennemi est une petite caricature du méchant de l’époque, et on ne peut pas dire que le message soit subtil. Mais c’est assumé, et c’est plutôt sympathique.
Quatre mondes et quelques pièges vicieux
L’aventure se déroule en quatre décors : la Rain Forest, la Metal-City, le Temple et le Mind-Scape. On part de la jungle, on passe par la ville métallique, on grimpe dans un temple, puis on finit dans un monde mental où les repères visuels deviennent franchement abstraits. La progression thématique est amusante, même si, sur ST, le rendu graphique est loin d’être le point fort de la version.
Les développeurs ont aussi semé des objets qui ne sont pas vos amis. Certains ralentissent KT, d’autres inversent les commandes, d’autres encore inversent les couleurs du niveau pendant quelques secondes, ce qui, dans un jeu déjà chargé visuellement, n’arrange rien. Autant dire qu’on ramasse avec méfiance.
Le plus cruel reste la manière dont le jeu punit l’erreur. Quand KT est touchée, elle passe à travers les plateformes pendant quelques secondes : vous perdez du terrain, parfois beaucoup, et l’eau n’attend pas. Contrairement à un platformer classique où l’on tombe d’un cran, ici une seule mauvaise passe peut transformer une belle montée en descente inexorable. Certaines sources parlent même d’une seule vie pour toute la partie : difficile d’être catégorique sur ce point selon les versions, mais la sensation d’avoir peu de marge est bien là.
Une héroïne à contre-courant, au sens propre
Le contexte du scénario vaut le détour. La planète est menacée par la déforestation, les déchets nucléaires et le dérèglement climatique, et KT décide de régler tout ça en répandant l’amour. Si elle y arrive, elle peut prétendre au titre de « Top Banana », expression anglaise qui désigne le patron, le numéro un. C’est naïf, un peu hippie, et en 1992 ça tombait pile dans l’air du temps, au moment où l’on parlait beaucoup de l’écologie dans les médias.
Hex a poussé la logique jusqu’à l’emballage : le jeu est sorti dans un packaging en carton recyclé. Et détail qui fera plaisir aux curieux, il n’a pas de protection contre la copie, de sorte qu’on peut ouvrir ses sprites avec un logiciel de dessin. Un jeu qui s’offre à la bidouille, c’est rare pour l’époque, et c’est assez cohérent avec l’état d’esprit « créatif » du projet.
Pour rester dans la thématique écolo, si vous aimez l’idée du niveau qui se remplit d’eau, jetez aussi un œil à Flood sur Atari ST, un jeu de plateformes de Bullfrog où l’on ramasse des déchets dans des égouts qui se remplissent d’eau.
Ce que la version ST sacrifie
C’est là que le bât blesse pour les possesseurs de ST. Sur un modèle qui n’est pas de la gamme STe, la musique est tout simplement supprimée et les effets sonores sont remplacés par des sons génériques de la puce sonore. Pour un jeu dont l’identité repose en grande partie sur une bande-son signée Coldcut, c’est une amputation sévère. Les versions Amiga et ST partagent par ailleurs une séquence d’introduction différente de celle de l’Archimedes, construite sur le morceau « Global Chaos », ce qui laisse supposer que Hex tenait à ce que la musique serve de carte de visite, au moins le temps d’une intro.
En pratique, on se retrouve avec un jeu au son pauvre, aux graphismes très chargés et à la lisibilité parfois douteuse. Quand les couleurs s’inversent ou que les décors deviennent abstraits, repérer la prochaine plateforme demande de l’attention, alors que l’eau monte déjà. Ce n’est pas un défaut de ST à proprement parler, c’est une conséquence de l’esthétique du jeu, mais sur un écran de 1992 avec un joystick à micro-switch, ça pique.
Ce qu’en pensait la presse
L’accueil est franchement tiède. ST Format a attribué 48 % à la version Atari ST. Sur Amiga, Amiga Power donne 45 %, Amiga Joker 16 %, et le magazine allemand Aktueller Software Markt 4 sur 12. Quelques voix se montrent plus indulgentes : Datormagazin met 75 % à la version Amiga en saluant la bande-son techno et l’originalité du concept, tout en trouvant les graphismes « un peu brouillons par moments ». GamesMaster (65 %) apprécie la musique et l’aspect visuel mais juge le jeu difficile à prendre en main.
Certains critiques ont été beaucoup plus cinglants. Amiga Joker le qualifie de laid et d’ennuyeux, et un livre de Stuart Ashen paru en 2017 parle d’un platformer mal exécuté, aux graphismes « indéchiffrables ». C’est sévère. Personnellement, je trouve que le jeu mérite mieux que ça pour son audace, mais je comprends tout à fait ceux qui ont lâché la manette au bout de cinq minutes. L’écart entre l’ambition du concept et le plaisir de jeu réel est évident.
Faut-il y revenir aujourd’hui ?
Si vous êtes collectionneur de curiosités, oui, sans hésiter. Top Banana est un objet étrange, un vrai témoignage de ce moment où des artistes de l’image et de la musique électronique ont essayé le jeu vidéo avec leurs propres règles. Si vous cherchez un bon platformer ST, à l’inverse, vous serez mieux servi ailleurs : la machine en compte des dizaines qui sont plus précis, plus lisibles et plus généreux.
Mon conseil pour l’essayer : jouez avec une version tournant sur émulateur dans une configuration STe si possible, afin de récupérer la musique, qui reste ce que le jeu a de mieux. Et acceptez d’avance de mourir souvent. Pas de morale sur l’effort ou le mérite ici : c’est un jeu qui pose une jolie idée sur la table, la dilue dans un gameplay frustrant et vous laisse seul face à l’eau qui monte. Ce n’est pas un grand jeu, mais c’est un jeu dont on se souvient, et sur Atari ST, ce n’est pas si courant.
À lire aussi sur le blog :
→ Rainbow Islands sur Atari ST, la référence du platformer à défilement vertical dont Top Banana s’inspire de loin.
→ Flood sur Atari ST, un autre platformer où l’eau qui monte et les déchets à ramasser donnent le ton.
FICHE DU JEU
- Jeu
- Top Banana
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1992
- Voir aussi
- Audiogenic, Plateforme
- Référence
- Top Banana sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.