Vous êtes assis dans une Lamborghini Countach, le tableau de bord occupe le bas de l’écran, la route de montagne s’enroule devant vous et, dans le rétroviseur, un gyrophare vient de s’allumer. Voilà le programme de Test Drive. En 1987, rouler vite dans une voiture de rêve tenait du fantasme pour la plupart des joueurs, et ce jeu vous le vendait pour le prix d’une disquette. Sur Atari ST, il porte tous les défauts de son époque, mais aussi une vraie envie de vitesse, ce qui n’est pas si courant dans la ludothèque de la machine.
Une course sans circuit, et surtout sans tour de piste
Première chose à clarifier, parce que beaucoup de gens rangent Test Drive au rayon « action » : c’est un jeu de course automobile, à mi-chemin entre la simulation de conduite et l’arcade. Les fiches AtariMania le classent d’ailleurs en « Racing, cars ». Ici, pas de circuit fermé ni de tour de piste : vous prenez une route de montagne ouverte à la circulation et vous tentez de la parcourir le plus vite possible, en doublant les voitures et camions qui n’ont rien demandé à personne.
L’idée est simple et délicieusement culottée. Vous choisissez votre bolide parmi une poignée de voitures de sport (la Lamborghini Countach, la Porsche 911 et la Ferrari Testarossa font partie de la bande), puis vous grimpez sur une route sinueuse, bordée de falaises, avec le vide à portée de pare-chocs. Et comme on ne roule pas à 250 km/h sans attirer l’attention, la police se mêle à la partie. Le jeu repose sur ce petit frisson de l’interdit : vous êtes un conducteur pressé, pas un pilote sur un circuit protégé.
La vue se fait depuis l’habitacle. On voit le volant, le compteur, le compte-tours, et c’est vous qui passez les vitesses à la main. À l’époque, ce détail comptait énormément : on avait vraiment l’impression de conduire, et pas seulement de pousser un sprite vers la droite de l’écran.
Ceux qui l’ont fait : un studio canadien et un éditeur américain
Le jeu est développé par Distinctive Software, un studio installé à Burnaby, en Colombie-Britannique, fondé par Don Mattrick et Jeff Sember après le succès de leur jeu Evolution. Distinctive deviendra un spécialiste de la course et du sport sur micro, avant d’être racheté par Electronic Arts en 1991 pour devenir EA Canada. Autrement dit, la grande équipe de FIFA et de Need for Speed descend, entre autres, de ces gens-là.
L’éditeur de Test Drive est Accolade, qui le sort aux États-Unis en 1987 ; au Royaume-Uni, c’est Electronic Arts qui assure la distribution, ce que confirment les deux fiches ST d’AtariMania. Les crédits de ces fiches sont un peu fourre-tout : on y trouve des noms de programmeurs et de graphistes de Distinctive (Don Mattrick y figure), mais les listes semblent mélanger les différentes versions du jeu, et je me garderai bien d’attribuer précisément la version ST à tel ou tel développeur. Même prudence pour la musique et les effets sonores, créditées à Patrick Payne et Rick Millson, sans qu’on sache ce qui revient à quelle machine.
La suite de l’histoire vaut le détour : en 1989, Distinctive signe The Duel: Test Drive II, tandis que l’éditeur sort Test Drive III: The Passion en 1990. Entre les deux, les relations se tendent, et un procès oppose Accolade à Distinctive à propos d’une conversion d’Out Run sur PC. Rien à voir avec notre jeu de 1987, mais cela donne une idée de l’importance que la série avait prise.
Au volant sur ST : ce que la vidéo montre déjà
Lancez la vidéo ci-dessus et regardez bien : c’est un jeu qui se comprend en dix secondes. La route avance vers vous en pseudo-3D, la circulation s’intercale entre vous et l’horizon, et les virages s’enchaînent. On n’est évidemment pas au niveau d’une borne comme Out Run, mais le jeu donne envie d’accélérer, surtout si l’on se souvient de ce que le ST savait faire en 1987 : un Motorola 68000 à 8 MHz, 512 Ko de mémoire, 16 couleurs à l’écran en basse résolution et une puce sonore Yamaha qui bipe plus qu’elle ne chante.
La version ST utilise du reste des graphismes et des effets sonores simplifiés par rapport à la version Amiga, d’après la page Wikipédia consacrée au jeu. C’est logique : l’Amiga, avec son blitter et ses canaux audio sur 8 bits, avait de quoi faire briller ce genre de jeu, alors que le ST, lui, devait tout faire à la force du processeur. Concrètement, cela donne une animation plus sèche, des couleurs plus pâles, et un son qui rappelle que la machine d’Atari était d’abord pensée pour la MIDI et le bureau, pas pour les effets spéciaux.
Cela dit, rien d’indigne. Le jeu tourne sur un ST de base (0,5 Mo suffit), se joue au joystick ou au clavier, et tient sur deux disquettes simple face. Ce qui compte, c’est la sensation de conduite, et sur ce plan on pardonne beaucoup de choses.
Ce qui marche, ce qui coince
Ce qui marche, c’est le thème. Dans une ludothèque ST où les jeux de course sont souvent des cousins de Pole Position ou des simulations de F1, Test Drive avait une identité franche : des voitures qu’on voyait sur les posters de chambre, une route sinueuse, la présence de la police, un compteur qui monte. Dès 1987, Computer Gaming World disait d’ailleurs que le jeu pouvait « accrocher » tous les amateurs de Pole Position. Et c’est vrai que le plaisir est immédiat : accélérer, rétrograder avant le virage, doubler un camion dans une ligne droite, serrer les fesses.
Ce qui coince, c’est la durée de vie. Le magazine américain Compute! saluait les graphismes et le son, mais soulignait que le jeu ne proposait qu’un seul parcours. On l’a un peu tous constaté : une fois que vous connaissez la route par cœur, le jeu perd ce petit côté « qu’est-ce qui m’attend au prochain virage ? ». Il reste le plaisir de battre son propre rythme, ce qui, avouons-le, n’est pas rien à une époque où l’on rejouait trois fois le même jeu parce qu’il n’y avait que celui-là.
Autre défaut : le trafic. Dans ce genre de jeu, l’adversaire n’est pas un pilote mais une file de voitures qui se met systématiquement en travers de votre trajectoire. Dans la pseudo-3D de l’époque, la lecture de la route est rarement parfaite, et la version ST, plus simple graphiquement que celle de l’Amiga, ne fait sans doute pas exception. Il faut un peu de patience pour s’y faire.
Accueil : des chiffres, et une presse plutôt enthousiaste
Voici ce que j’ai pu retrouver sur la version ST. Côté presse d’époque, AtariMania recense deux tests : Génération 4 (février 1988) lui attribue 91 %, alors que ST Action (juin 1988), plus tardif et plus sévère, descend à 73 %. L’écart est assez parlant : en début d’année 1988, le jeu faisait forte impression, et en juin, avec la concurrence, on le regardait déjà avec plus de recul. Les lecteurs d’AtariMania, eux, lui donnent 7,6/10 sur 37 votes, ce qui est une belle note pour un jeu de cet âge.
Côté ventes, la fiche Wikipédia du jeu mentionne plus de 250 000 exemplaires écoulés fin 1989, toutes versions confondues. Sur ST, il a atteint la cinquième place des ventes britanniques en mai 1988 et est resté trois mois dans le classement, toujours d’après AtariMania. Ce n’est pas un raz-de-marée, mais trois mois de présence au classement, c’est un parcours honorable.
Sur le plan des dates, soyons précis : les fiches AtariMania donnent 1987 pour toutes les entrées ST, et c’est l’année que je retiens. On trouve aussi des fiches pour l’Amiga, le Commodore 64 et le PC en 1987, puis l’Apple II en 1988. Je n’ai pas trouvé de date plus fine pour la sortie ST, et je préfère ne pas inventer un mois.
Comparaison honnête avec le reste du garage
Pour situer Test Drive dans la ludothèque ST, il faut le comparer à ce qu’il y avait autour. Face à un jeu de course purement arcade, il joue la carte de la conduite : vous passez les vitesses, vous surveillez le régime moteur, vous gérez la route plutôt qu’une piste. Face à une simulation de Formule 1 comme Vroom, il est évidemment beaucoup moins technique, mais il a le mérite de se lancer et de se comprendre en deux minutes. Et face à un jeu comme Lotus Turbo Esprit Challenge, qui arrivera trois ans plus tard, on mesure le chemin parcouru par le genre entre 1987 et 1990 : plus de circuits, plus de modes, une meilleure fluidité.
C’est là toute la valeur de Test Drive : pas d’être le meilleur jeu de voitures du ST, mais d’avoir posé une idée. Celle de la voiture de sport comme héroïne, plus que le pilote. Les jeux qui suivront, jusqu’aux séries modernes, ne feront pas autre chose.
Faut-il encore y jouer aujourd’hui ?
Si vous cherchez un jeu de course technique et profond, passez votre chemin : un seul parcours et une réalisation un peu austère sur ST ne pardonneront pas à qui attend de la variété. Mais si vous aimez voir comment un genre s’est mis en place, ou si vous avez déjà un ST ou un émulateur sous la main, dix minutes de Test Drive valent le coup. C’est court, ça va vite, et ça rappelle qu’un bon jeu de caisses n’a pas besoin de dix modes de jeu pour donner envie d’appuyer à fond sur l’accélérateur.
Alors, la Countach, la Porsche ou la Testarossa ? Je laisse la police décider de la suite.
À lire aussi sur le blog :
→ Lotus Turbo Esprit Challenge sur Atari ST, une autre course de voitures de sport, quelques années plus tard.
→ Vroom sur Atari ST, la simulation de F1 qui joue dans une tout autre catégorie.
En savoir plus : fiche AtariMania · Wikipédia · chaîne AtariGreenlog.
FICHE DU JEU
- Jeu
- Test Drive
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1987
- Référence
- Test Drive sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.