Imaginez une main. Pas celle d’un héros, pas celle d’un robot : une main sans corps, flottante, qui rôde de pièce en pièce dans une maison infestée et tape sur tout ce qui bouge avec plus de six pattes. Dit comme ça, on croirait à une blague de fin de soirée. C’est pourtant le point de départ de Exterminator, une borne américaine de 1989 que l’Atari ST a accueillie en conversion, et l’un de ces jeux dont on se demande encore aujourd’hui comment ils ont pu exister.
Une borne que presque personne n’a vue
Commençons par l’origine, parce qu’elle explique beaucoup de choses. Exterminator est une borne sortie en février 1989 sous la marque Gottlieb, mais conçue par une équipe baptisée Premier Technology. Les bases de données d’arcade s’accordent sur un détail savoureux : ce fut le seul jeu vidéo de Premier Technology, et le dernier à porter l’étiquette Gottlieb, un nom pourtant très ancien dans le monde du flipper. Autant dire que la maison tirait sa révérence avec un pari aussi étrange qu’ambitieux.
Côté technique, la machine ne plaisantait pas : deux processeurs graphiques TMS34010 pour l’image, un double 6502 et une puce Yamaha YM2151 pour le son. Cette puissance servait une idée précise : c’était, selon la fiche d’Arcade History, le premier jeu dont chaque élément à l’écran est numérisé. Pas de sprites dessinés pixel par pixel à la main, mais des images capturées, ce qui donnait à la borne un aspect très particulier, entre photo et dessin animé grinçant.
Le commerce n’a pas suivi. On estime la production à environ 250 exemplaires dans le monde, et les sources évoquent des machines peu fiables, un concept déroutant et une cabine qui n’a séduit ni les joueurs ni les exploitants. Une source ajoute que le jeu aurait été dessiné pour l’essentiel par Warren Davis, déjà connu pour Q*bert ; je le signale avec prudence, car toutes les fiches ne le confirment pas. Ce qui est sûr, c’est que très peu de gens ont pu y jouer en salle. Pour beaucoup, la découverte s’est donc faite sur ordinateur, et c’est bien là que l’Atari ST entre en scène.
Le portage : Audiogenic, The Assembly Line, et une date qui bouge
Sur ST, le jeu est publié par Audiogenic Software, sous licence de Premier Technology. D’après AtariMania, le développement est l’œuvre de The Assembly Line, avec Nick Pavis au graphisme, en langage machine, protection de disquette signée Rob Northen Computing. Home of the Underdogs rappelle au passage qu’il s’agit du seul jeu d’arcade jamais converti par Audiogenic, ce qui en fait une curiosité dans le catalogue de l’éditeur. AtariMania recense aussi une édition espagnole chez System 4, ce qui montre que le titre a un peu voyagé.
Pour la date, les sources ne s’alignent pas tout à fait. AtariMania indique 1990 et un test dans ST Format de février 1991, tandis qu’Arcade History place les portages de toutes les machines en 1991. Difficile d’être catégorique : disons fin 1990 ou début 1991, ce qui colle d’ailleurs avec la sortie simultanée sur Amiga, Amstrad CPC, ZX Spectrum et Commodore 64. Le ST n’était donc pas un cas à part, mais une machine parmi cinq sur laquelle on tentait de faire tenir une borne bâtie pour du matériel autrement plus costaud.
Un shoot’em up, mais pas comme les autres
AtariMania classe le jeu en « shoot’em up 3D », et Arcade History parle d’une approche « totalement abstraite » du genre. Les deux formules se tiennent. Vous ne pilotez ni vaisseau ni soldat : vous incarnez cette main numérisée, vue de face, qui doit nettoyer une rangée de maisons pièce par pièce. Les nuisibles sont variés et volontairement absurdes : cafards, araignées, guêpes, papillons de nuit, grenouilles, et même des rats ou des jouets, selon les descriptions. On est plus près de la chasse aux bestioles que du tir à la ligne droite.
Le répertoire de gestes est ce qui fait la singularité du jeu. La main peut saisir les insectes volants, taper du poing sur ceux qui rampent au sol, et dispose d’un doigt qui projette un jet que le manuel présente comme de l’insecticide. Sur la borne, on décrit aussi un laser de côté d’écran que l’on oriente en tournant. Des bonus, dont des bombes insecticides, aident à tenir. Une fois une maison nettoyée, on passe à la suivante.
Sur le papier, c’est amusant. En pratique, le jeu repose sur une boucle très simple : repérer, saisir ou taper, avancer. C’est ce qui lui vaut la réserve de Home of the Underdogs, dont le testeur, sur la version PC, trouve le concept original mais lassant au bout de quelques minutes, parce que les pièces se ressemblent toutes. La remarque vaut probablement aussi pour la version ST : un jeu bâti sur une seule idée forte vit ou meurt par sa variété, et celle-ci reste limitée.
Ce que le ST pouvait faire pour des insectes numérisés
Voilà le vrai défi. Une borne à base d’images numérisées, sur un ordinateur de 1990 limité à 16 couleurs à l’écran en mode standard, c’est un exercice d’équilibriste. D’après AtariMania, le jeu parvient à afficher jusqu’à 25 couleurs sur l’écran d’introduction et 39 en jeu, ce qui laisse supposer des astuces de palette plutôt courantes à l’époque. Le chiffre est honorable pour un ST, même si l’Amiga, avec sa palette plus généreuse, partait avec une longueur d’avance sur ce terrain précis.
Le son est l’autre argument. La fiche mentionne une bande-son et des effets numérisés, joués à 6,25 kHz en stéréo sur un STe grâce au DMA, contre 6,2 kHz sur un ST classique. Pour un ST de base, des échantillons sonores aussi présents sont une jolie performance : on est loin du son bricolé du YM2149 seul. Le jeu fonctionne sur ST comme sur STe et demande 512 Ko, ce qui le rend accessible à presque tout le parc. Pour une machine à laquelle on reproche souvent de livrer des portages Amiga au rabais, c’est plutôt un bon point.
La question du contrôle reste, elle, plus délicate. La borne se jouait avec une manette rotative et deux boutons ; le ST n’avait qu’un joystick à un bouton. Je ne peux pas affirmer précisément comment les développeurs ont réparti les gestes entre le manche et le bouton. Mais on connaît ce genre de compromis : quand on réduit une interface pensée pour la borne à quatre directions et un bouton, il y a forcément un peu de finesse qui s’envole. C’est un peu le même problème qu’avec Marble Madness, privé de son trackball sur nos 16 bits.
Le verdict de 1991, et celui des joueurs
Sur le papier, la presse a été bienveillante. ST Format, dans son numéro de février 1991, sous la plume d’Adam Waring, lui attribue 87 %, un score très flatteur pour un jeu aussi bizarre. Les lecteurs d’AtariMania sont encore plus généreux : 8,4 sur 10, mais sur seulement treize votes, ce qui reste un échantillon bien trop mince pour en tirer une loi générale. Home of the Underdogs et HardcoreGaming101 jugent pour leur part les conversions soignées et fidèles à la borne ; seul le premier insiste, sur la version PC, sur la répétitivité du concept.
Cet écart entre l’enthousiasme des notes et la prudence des commentaires dit quelque chose d’honnête sur Exterminator. Techniquement, c’est un portage réussi. Ludiquement, c’est un jeu qui amuse très vite et qui lasse presque aussi vite. Les deux jugements sont vrais en même temps, ce qui est assez rare pour être souligné.
Y rejouer aujourd’hui : mon conseil
Oui, mais en visiteur. La disquette est disponible au format Pasti pour les émulateurs, et le jeu fonctionne en mode ST comme STe. Lancez-le quand vous avez vingt minutes devant vous, avec un ami si possible : le mode deux joueurs simultanés est la seule chose qui puisse relancer l’intérêt d’une boucle aussi simple. À deux, on se dispute les nuisibles, on se vole les bonus, et la bizarrerie du décor devient un sujet de conversation plutôt qu’une limite.
Si vous aimez les ovnis du début des années 90, ceux que personne n’a pris au sérieux à l’époque et qui n’ont aucune raison d’exister, le jeu mérite une soirée. Si vous cherchez un shoot’em up costaud qui vous accrochera pendant des semaines, passez votre chemin : d’autres tirs bien plus riches existent sur ST, comme Cabal, qui reprend lui aussi l’esprit de la salle d’arcade avec une vraie variété.
Au bout du compte, Exterminator est l’archétype du jeu qu’on remercie d’avoir osé. Une main flottante, des insectes numérisés et un portage honnête sur un ordinateur qui n’était pas fait pour ça : l’ensemble tient plus de la curiosité de musée que du chef-d’œuvre, et c’est précisément ce qui le rend attachant. Pas de quoi y consacrer ses week-ends, mais assez pour qu’on s’en souvienne.
À lire aussi sur le blog :
→ Marble Madness sur Atari ST, une autre borne passée sur nos 16 bits sans son contrôleur d’origine.
→ Cabal sur Atari ST, un shoot’em up d’arcade pour comparer deux façons de viser sur ST.
En savoir plus : fiche AtariMania · fiche Arcade History (borne).
FICHE DU JEU
- Jeu
- Exterminator
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1990
- Voir aussi
- Audiogenic
- Référence
- Exterminator sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.