Sur Atari ST, on a tout joué : des pilotes, des chevaliers, des petits hommes verts, des cow-boys, des footballeurs. Mais chirurgien ? Un jour, quelqu’un a décidé que la souris du ST servirait à tenir un bistouri, et que l’écran en noir et blanc ou en couleurs baveuses montrerait une salle d’opération. Le résultat s’appelle Life & Death. C’est l’un des jeux les plus étranges que la machine ait hébergés, et pas seulement à cause du sujet.

Une simulation médicale, pas un jeu d’action

Commençons par régler un malentendu : Life & Death n’est ni un jeu d’action ni un jeu d’arcade. Les sources que j’ai consultées le classent dans la simulation, en solo. Vous y incarnez un chirurgien digestif en résidence dans un hôpital fictif, le Toolworks General. Il n’y a pas de scénario épique, pas de boss, pas de vies supplémentaires : juste des patients, des diagnostics et, parfois, une opération.

Le jeu est publié en 1988 par The Software Toolworks, une société américaine installée à Novato, en Californie. Le jeu est conçu par le docteur Myo Thant, et la programmation est créditée à Jake Smith et Don Laabs. Les conversions Atari ST et Amiga sont, d’après la fiche de référence, l’œuvre de Simon Beal. Pour la date précise de sortie de la version ST, je reste prudent : les sources indiquent 1988 pour le jeu en général, sans que je puisse trancher le mois ni l’ordre exact des portages.

Toolworks n’était pas une inconnue pour les possesseurs de micros. L’éditeur avait déjà signé Chessmaster 2000 en 1986 et Mavis Beacon Teaches Typing en 1987. Autrement dit, une maison qui avait compris qu’on pouvait vendre du logiciel « sérieux » aux gens qui jouaient aussi. Rachetée plus tard par Pearson en 1994, elle avait entre-temps absorbé Mindscape en 1990, nom qu’elle prendra ensuite. Life & Death se range dans cette logique : un titre ludique, mais qui revendique un côté éducatif.

Life and Death sur Atari ST, séquence de jeu — chaîne AtariGreenlog

Le patient d’abord, le bistouri ensuite

Le principe, tel que le décrivent les sources, tient en deux temps. D’abord on diagnostique : le jeu vous met face à des cas réels du métier, parmi lesquels des calculs rénaux, de l’arthrite, une appendicite ou un anévrisme de l’aorte. Seuls les deux derniers exigent d’ouvrir le patient. Les deux autres se règlent sans passer au bloc. Le cœur du jeu est donc déjà un petit jeu de déduction : il faut comprendre ce qui ne va pas avant de sortir les instruments, et une erreur de lecture se paie.

Je ne vais pas prétendre détailler chaque examen ni chaque geste opératoire : les fiches que j’ai pu lire ne décrivent pas précisément le déroulé des tests, l’ordre des étapes ou la façon dont le jeu sanctionne un patient qui meurt sur la table. Ce qui est établi, c’est l’esprit : on joue à la souris, uniquement à la souris, et c’est là que le ST était étonnamment à sa place. Un joystick n’aurait eu aucun sens ici. Pointer, cliquer, choisir un outil, viser une zone : la souris du ST, qu’on utilisait déjà pour tout le bureau GEM, devient un instrument de précision plutôt qu’un simple pointeur.

Un détail dit beaucoup de l’ambition marketing : l’emballage original contenait un masque chirurgical et des gants. Une boîte pareille, sur une étagère de magasin entre deux jeux de tir, faisait forcément son effet. Et d’après le test de Macworld sur la version Mac, la jaquette pleine de sang pouvait aussi dissuader certains joueurs. On est loin du portage d’arcade lambda.

Ce que la presse en pensait

Les avis que je peux citer sans les inventer concernent surtout les autres machines, et je préfère le dire plutôt que de les attribuer au ST. Compute! (mai 1989) louait la réalisation sonore et graphique de la version PC, jugeant l’avertissement sur le sang justifié. Macworld (mars 1990) trouvait le jeu « étonnamment réaliste », soulignait sa valeur éducative et son niveau de difficulté, mais regrettait la protection anti-copie jugée pénible, les graphismes monochromes et l’absence de sauvegarde, sur Mac. Je n’ai trouvé aucun test d’époque propre à la version Atari ST dans les sources consultées : si vous en possédez un, je suis preneur.

Plus récemment, une auteure de Gamasutra, Leigh Alexander, a salué dans un texte d’opinion le souci du détail du jeu, sa profondeur et son défi, malgré une interface qui se joue entièrement à la souris. Voilà un compliment qui sonne juste : Life & Death n’a jamais été conçu pour être un feu d’artifice visuel, mais pour donner l’impression, un peu inquiétante, de tenir une vie entre ses mains.

Le ST face à l’Amiga et au PC, sans tricher

La conversion ST partage son auteur avec celle de l’Amiga, ce qui est plutôt une bonne nouvelle : on évite l’habituel portage bâclé fait à la va-vite à partir de la version PC. Je ne peux pas, honnêtement, comparer image par image les deux versions, faute de sources fiables. On devine néanmoins, vu le sujet, que l’Amiga a dû gagner le concours de couleurs, comme presque toujours. Mais ici, le ST défend l’essentiel : un jeu de ce genre se juge à sa lisibilité plus qu’à sa palette. Quand on doit repérer un organe, une zone de tissu ou un instrument, une image nette vaut mieux qu’un dégradé flatteur.

Face au PC de l’époque, qui affichait souvent du CGA à quatre couleurs, le ST avait de quoi sourire. Sur le papier, c’était une machine à l’aise avec les interfaces graphiques et la souris, un terrain sur lequel Life & Death n’avait aucune raison de souffrir. Les possesseurs de Mac, eux, avaient une souris, du noir et blanc, et la même protection pénible.

Pourquoi on y revient, et pourquoi on s’y casse les dents

Ce jeu est frustrant, et c’est son charme. Il ne vous prend pas par la main comme un jeu de gestion moderne. Il vous demande de lire, d’observer, de choisir, puis de vivre avec les conséquences. À une époque où la plupart des jeux se jouaient avec un réflexe, celui-ci réclamait de la patience et un petit effort de mémoire. Pour un gamin de 1988, c’était à la fois fascinant et un peu répugnant, ce qui en faisait exactement le jeu à montrer aux copains pour voir qui allait détourner les yeux le premier.

Autre trait de caractère : le sujet est traité avec un sérieux sans ironie. Pas de gag macabre, pas d’humour noir de comédie. L’ambiance rappelle davantage un manuel de médecine qui aurait appris à bouger. Pour les amateurs de simulation sur ST, c’est un cousin éloigné de ce que proposaient Sim City ou les simulateurs de vol : on apprend les règles d’un système complexe en se plantant, puis on recommence mieux armé.

Cela dit, il faut rester lucide. Un jeu où l’on ne dispose que de la souris et d’un nombre limité de situations médicales possibles s’épuise. Les sources parlent de quatre pathologies, dont deux opérations : on comprend vite que la rejouabilité n’est pas son point fort. Et si, comme le Mac, la version ST souffre d’un manque de sauvegarde ou d’une protection pénible, je n’ai pas de preuve pour l’affirmer, donc je m’en abstiens.

Une suite en 1990, une curiosité aujourd’hui

Life & Death a connu une suite, Life & Death II: The Brain, publiée en 1990 par The Software Toolworks sur MS-DOS et PC-98. Le joueur y devient neurochirurgien, dans un hôpital universitaire. Les sources que j’ai consultées ne citent pas l’Atari ST pour cette suite : difficile d’être catégorique, mais le premier épisode pourrait bien être la seule incursion de la série sur nos machines, ce qui renforce son statut de curiosité.

Aujourd’hui, retrouver ce jeu sur Atari ST, c’est retrouver un morceau d’histoire du jeu vidéo sérieux, à la limite du logiciel éducatif. Il n’est ni spectaculaire ni rapide, mais il n’a pas son pareil pour donner l’impression qu’un ordinateur de salon pouvait parler d’autre chose que de vaisseaux spatiaux. Regardez la vidéo, repérez la tête du patient, et dites-vous que votre souris a, un instant, ressemblé à un scalpel. Pas sûr que vos mains aient jamais été aussi sages devant un ST.

À lire aussi sur le blog :
→ Sim city sur Atari ST : retour sur un classique des années 1980
→ Shuttle – The Space Flight Simulator sur Atari ST (1992)

Sources consultées

FICHE DU JEU

Jeu
Life & Death
Machine
Atari ST
Sortie
1988
Référence
Life & Death sur Atarimania

Y rejouer aujourd'hui

L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.