Un nom qui claque comme un titre de journal télévisé de janvier 1991, une disquette sans éditeur, un programmeur qui s’appelle simplement Ronan : Iraky ne ressemble à aucun jeu du commerce, et c’est précisément ce qui le rend attachant. Pas de boîte en carton, pas de notice, pas de logo de grande maison. Juste une disquette double face qui circulait de main en main, et un shoot’em up horizontal bricolé en STOS.

Petite mise au point d’entrée, parce que le titre induit en erreur : malgré sa sonorité, Iraky n’est pas un wargame d’éditeur sur la guerre du Golfe. Les fiches que j’ai pu consulter le classent sans ambiguïté en shoot’em up à défilement horizontal, signé d’un auteur indépendant. Si vous cherchiez des chars, des cartes d’état-major et des lignes de ravitaillement, vous êtes à la mauvaise adresse. Ici, on tire.

Une disquette sans étiquette : d’où vient Iraky ?

Les données disponibles tiennent en quelques lignes, mais elles sont cohérentes d’une source à l’autre. AtariMania date le jeu de 1991 et l’attribue à un développeur nommé Pimpon, avec un seul programmeur crédité : Ronan, qui est aussi le seul graphiste, le seul musicien, l’auteur des bruitages et le concepteur. Le jeu est en français, tourne en basse résolution sur un ST de 512 Ko, se joue à un joueur au joystick et tient sur une seule disquette double face. Aucun éditeur n’est mentionné. La base AtariUpToDate le range de son côté dans les programmes en licence libre, avec Ronan comme programmeur et la même date de 1991.

Pour le statut exact, la prudence s’impose. AtariMania parle de « PD / Freeware / Shareware » sans trancher, et la seconde source dit simplement « freeware ». Ce qui est sûr, c’est que le jeu n’a jamais eu la moindre distribution commerciale connue. Il appartient à cette énorme famille de productions de passionnés qui se refilaient sur disquettes, dans les clubs, les écoles et les bourses d’échange.

Une fiche aussi sèche laisse forcément des zones d’ombre, et je préfère les nommer plutôt que de les combler : je n’ai trouvé ni test d’époque dans un magazine, ni note de lecteurs (la fiche AtariMania affiche zéro vote), ni interview de l’auteur. Qui est Ronan, que devient-il, pourquoi ce titre ? Les sources consultées ne le disent pas. Pimpon a tout l’air d’une étiquette de bidouilleur plus que d’une société, mais là encore, il s’agit d’une impression, pas d’un fait.

Iraky sur Atari ST, vidéo de 5 min 33 — chaîne AtariGreenlog

STOS, le langage de tous les possibles (ou presque)

Le détail qui compte le plus, c’est le langage : Iraky est écrit en STOS BASIC. Pour qui n’a pas connu, STOS était l’outil qui a permis à toute une génération d’adolescents de faire leur propre jeu sur ST. Conçu par François Lionet et Constantin Sotiropoulos et commercialisé en 1988, il offrait un BASIC étendu avec des instructions dédiées aux sprites, au défilement, aux bruitages et à la musique, plus un éditeur de sprites et un compilateur pour accélérer le résultat. Pas besoin de plonger dans l’assembleur 68000 : on tapait ses lignes, on appuyait sur une touche, et un vaisseau se mettait à bouger. Pour un lycéen de 1991, c’était un petit miracle.

Le revers de la médaille, tout le monde le connaît : un jeu STOS se reconnaît souvent à la première seconde. Défilement un peu saccadé, collisions à la louche, nombre d’ennemis à l’écran limité par la patience du BASIC. L’Amiga avait son équivalent avec AMOS, et la comparaison est parlante : sur les deux machines, ces logiciels maison avaient la même odeur de bricolage enthousiaste. C’est un autre championnat que celui de Armalyte, taillé par des pros de l’assembleur, et il faut le juger avec les bons critères : l’élan, l’idée, ce que quelqu’un a réussi à sortir de sa machine seul dans sa chambre.

Ce que promet un shoot’em up horizontal

Je ne vais pas vous raconter des niveaux que je n’ai pas arpentés manche par manche : les fiches ne décrivent ni le scénario, ni le nombre de stages, ni les boss, et je préfère m’en tenir à ce que le genre permet d’affirmer. Un shoot’em up à défilement horizontal, c’est un contrat très simple. L’écran avance de gauche à droite, des ennemis arrivent par vagues, vous esquivez, vous tirez, vous ramassez ce qui traîne, et vous essayez de tenir plus longtemps que la fois précédente. Le joystick suffit, un seul bouton à matraquer, et la difficulté se règle à la mémoire des trajectoires.

Sur ST, ce genre a donné quelques-uns des jeux les plus nerveux de la machine, de Xenon (même si lui défile à la verticale) à Armalyte, en passant par les productions de studios européens qui poussaient le matériel dans ses retranchements. Face à ces références, un jeu en STOS ne joue pas dans la même catégorie technique, et personne de sensé ne lui en voudra. L’intérêt de Iraky est ailleurs : voir comment un auteur seul, qui fait tout lui-même, de l’image à la musique, s’empare des codes du genre.

Le nom qui intrigue

Reste la question du titre. Le premier réflexe, devant ce titre, est de penser à la guerre du Golfe, et la date de 1991 invite à faire le rapprochement : l’opération Tempête du désert, c’était janvier-février de cette année-là, et le conflit occupait tous les écrans. Mais je n’ai trouvé aucun document qui établisse un lien entre le jeu et la guerre, ni par son contenu, ni par une déclaration de son auteur. Le nom peut être un clin d’œil à l’actualité, un jeu de mots d’adolescent, ou tout autre chose. Difficile d’être catégorique, et c’est assez rafraîchissant de laisser une énigme sans réponse plutôt que d’en inventer une.

Ce qui est certain, c’est que le titre a fait des dégâts côté référencement : tapez « Iraky » dans un moteur de recherche et vous tomberez sur des pages d’histoire militaire avant d’arriver à une fiche de jeu. Le programme, lui, est resté très discret. Pour ce qui est de la fréquentation, AtariMania affiche quelques centaines de téléchargements de la disquette, ce qui en fait un titre confidentiel, mais pas totalement oublié.

ST contre Amiga, version bidouilleurs

On aime opposer les deux machines à coups de benchmarks, mais pour ce type de production, la vraie rivalité se jouait entre outils. STOS d’un côté, AMOS de l’autre, avec leurs communautés, leurs magazines de disquettes et leurs concours de démos. Sur Amiga, le blitter et les sprites matériels donnaient aux jeux amateurs un léger avantage en fluidité. Sur ST, il fallait compter sur la débrouille, les astuces de palette et la bonne volonté du processeur. Pourtant, ce sont souvent ces contraintes qui donnent aux productions ST leur caractère : un décor en peu de couleurs, une musique qui sort du YM2149 avec ses bips caractéristiques, des sprites dessinés à la main, pixel par pixel, par quelqu’un qui n’avait pas d’infographiste sous la main.

Le charme principal est là, sur le papier du moins : un jeu dont chaque élément, image, musique, bruitage, conception, porte la signature d’une seule personne. C’est une cohérence que les grosses productions, avec leurs équipes éclatées, n’ont presque jamais.

Y jouer aujourd’hui

Trouver le jeu n’a rien de compliqué : AtariMania propose le téléchargement d’une image de disquette au format MSA, que n’importe quel émulateur ST ouvre sans effort (Hatari par exemple). Prévoyez la basse résolution, un joystick, même virtuel, et un peu d’indulgence. Quelques minutes suffisent pour se faire une idée, et c’est sans doute le bon format pour ce genre de curiosité.

Mon avis, assumé : Iraky n’est pas un grand jeu, et ce n’est pas ce qu’on lui demande. C’est un témoin. Celui d’une époque où le ST était à la fois une machine de loisir et un atelier, où un amateur pouvait envoyer son œuvre dans la nature sans éditeur, sans distributeur, sans une ligne de presse pour en parler. Il en reste une fiche de base de données, une vidéo de cinq minutes et demie et un nom, Ronan, qui mériterait qu’on retrouve son propriétaire. Si vous le connaissez, ou si vous êtes lui, écrivez-moi : je préférerais mille fois compléter cet article avec les vraies réponses plutôt que de continuer à deviner.

À lire aussi sur le blog :
→ Armalyte sur Atari ST, le shoot’em up horizontal de référence, à comparer avec un jeu amateur en STOS.
→ Xenon sur Atari ST, un classique du tir spatial sur la machine.

En savoir plus : fiche AtariMania · fiche AtariUpToDate.

FICHE DU JEU

Jeu
Iraky
Machine
Atari ST
Sortie
1991
Voir aussi
Infogrames, Stratégie
Référence
Iraky sur Atarimania

Y rejouer aujourd'hui

L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.