Le robinet est ouvert. Quelque part sur la gauche de l’écran, une substance verdâtre commence à avancer, lentement, sans pitié, vers le premier tuyau que vous avez eu le temps de poser. Dans la colonne de droite, cinq morceaux de canalisation attendent leur tour, et vous n’avez absolument aucune idée de ce que vous allez en faire. Bienvenue dans Pipe Mania, ou plutôt dans la petite panique méthodique qui a occupé un nombre indécent de soirées sur Atari ST.
Ce n’est ni un jeu d’adresse, ni un jeu de tir, encore moins une aventure : Pipe Mania est un pur jeu de réflexion sous pression, où l’on pose des tronçons de tuyau sur une grille pour que le liquide ait toujours un chemin à suivre. Un concept d’une simplicité presque insolente, qui se comprend en dix secondes et qui vous colle à l’écran pendant une heure.
Un plombier sans clé à molette
Le principe tient en quelques lignes. Une grille vide, un point de départ d’où va s’écouler un liquide (les versions parlent de « flooz » ou de « goo » selon les territoires, et de « slime » dans la tête de tous ceux qui l’ont vu ramper), et un distributeur qui propose cinq pièces à la suite : tronçons droits, coudes, croisements. On pose la pièce du bas, la file avance, et on recommence. Interdiction de les faire tourner ou de les retourner : la pièce est ce qu’elle est, et c’est à vous de lui trouver une place qui ne condamne pas la suite.
Le liquide met un petit moment avant de démarrer, puis avance à vitesse régulière. Il faut qu’il parcoure une longueur minimale de tuyau pour valider le niveau. Si le flux arrive au bout d’une canalisation sans issue, c’est fini. Vous pouvez remplacer une pièce déjà posée, mais cela vous coûte des points et une courte pénalité de temps, ce qui, en pleine course, ressemble à une très mauvaise idée que l’on a tout de même cinq fois par partie.
Ce qui fait la qualité du jeu, c’est cette tension permanente entre deux horizons. Il faut penser à court terme (où poser cette pièce maintenant) et à moyen terme (les quatre suivantes arrivent, que vont-elles donner ?). Les bons joueurs ne regardent pas la pièce en cours : ils regardent celle d’après. Les autres regardent le liquide et paniquent. La seconde catégorie est de loin la plus nombreuse, et la plus drôle à regarder jouer.
D’où vient ce jeu, et comment s’appelle-t-il vraiment ?
Petit détour par la généalogie, parce qu’elle est un peu brouillonne. Le jeu a été développé par un studio britannique, The Assembly Line, et paru en juin 1989 sur Amiga, Atari ST et MS-DOS. Les sources que j’ai consultées créditent comme concepteurs Akila Redmer et Stephan L. Butler. Côté édition, c’est un jeu de chaises musicales : Empire Interactive distribue le titre en Europe, tandis que Lucasfilm Games s’en charge en Amérique du Nord, où il est rebaptisé Pipe Dream. Je préfère rester prudent sur la mention exacte portée sur la disquette ST : les fiches que j’ai pu lire ne départagent pas de façon nette ce point, et je ne vais pas vous inventer une ligne de crédits.
Ce qui est sûr, c’est que le jeu s’est répandu à une vitesse folle. En 1990, il est sur Commodore 64, ZX Spectrum, Amstrad CPC, Apple II, Mac, Game Boy, NES et même en borne d’arcade chez Video System, avec un gameplay légèrement remanié. Il sera plus tard porté sur Super Famicom (1992), puis intégré à la collection Microsoft Windows Entertainment Pack, ce qui lui offrira une seconde vie dans les bureaux du monde entier. Un jeu de tuyaux qui finit dans les pauses café : voilà une trajectoire que personne n’avait vraiment programmée.
Le niveau 5 n’est plus le même qu’au niveau 1
Au début, on se croit en terrain connu. Les premiers niveaux sont généreux : le liquide met du temps à arriver, la longueur à atteindre est modeste, on a de quoi souffler. C’est la phase où l’on tombe amoureux du jeu.
Puis la machine serre les vis. Le flux accélère, la longueur à parcourir augmente, et d’autres éléments arrivent. Les descriptions du jeu évoquent des obstacles posés d’office sur la grille, des pièces de départ et d’arrivée imposées, des bords de grille qui se rejoignent, des réservoirs, des tuyaux à sens unique. Je ne vais pas prétendre me souvenir de chaque règle niveau par niveau, mais j’ai gardé la sensation précise de ces moments où l’on pose un tuyau avec trois secondes de moins que ce qu’il aurait fallu, en espérant un miracle de géométrie.
Autre détail qui change le rythme : tous les quatre niveaux, on tombe sur une manche bonus, avec une grille façon taquin où il s’agit de construire la plus longue canalisation possible. Et c’est là aussi que le jeu vous donne un mot de passe pour reprendre plus tard. Une attention précieuse, surtout sur une machine où l’on n’a pas de sauvegarde sur disque dur.
Sur Atari ST, ce que ça donne à l’écran et dans la main
Parlons de la machine, puisque c’est le sujet du blog. Le jeu demande peu à la machine : pas de scrolling, pas de sprites par dizaines, pas d’effet maison. Une grille, des tuiles, un décor sobre, un liquide qui avance. Ce n’est pas un exploit technique, et ce n’est pas le but : c’est un jeu dont la qualité ne vient ni de ses pixels ni de son processeur.
La comparaison avec l’Amiga, qui reçoit le jeu le même mois, ne peut donc pas se jouer sur la technique : la différence, s’il y en a une, tient à des détails de palette. Honnêtement, sur ce genre de jeu, je défie quiconque de choisir sa machine pour des raisons esthétiques. La lisibilité des pièces est ce qui compte, et elle est bonne sur ST.
Pour le contrôle, tout dépend de ce que vous avez sous la main. Dans un jeu où l’on place une pièce par seconde, la précision du curseur compte plus que n’importe quel effet graphique, et le ST a l’avantage de livrer une souris dans sa boîte, ce qui n’est pas anodin ici. Je n’ai pas de mesure de fluidité à vous donner : ce que l’on voit sur la séquence ci-dessus, c’est un jeu lisible, sans ralentissement visible, où la machine ne se met jamais entre vous et la grille. Pas de bande-son culte à attendre non plus : on vient ici pour la concentration, pas pour la musique.
Accueil et descendance
Je n’ai pas retrouvé, pour la version ST, de notes de magazines assez sûres pour les citer, et je préfère ne pas vous servir un pourcentage qui sonnerait juste mais que je ne pourrais pas sourcer. Ce que les références disent du jeu en général est en revanche cohérent. En France, il a reçu le Tilt d’or 1990 dans la catégorie « Action / réflexion ». Aux États-Unis, Macworld a désigné la version Mac de Pipe Dream meilleur jeu d’arcade de 1990, en le qualifiant de jeu de stratégie addictif. La version arcade de Video System a été citée en octobre 1990 comme la borne de table la plus rentable du mois selon Game Machine. Tout n’a pas fait l’unanimité (certaines versions ont reçu des notes tièdes), mais le noyau du jeu a fait consensus.
Sa descendance est plus parlante encore que ses récompenses. Les clones foisonnent, de Wallpipe à Oilcap en passant par d’autres versions de jeux de tuyauterie. Le concept a ensuite été recyclé en mini-jeu : dans BioShock, la séquence de piratage des distributeurs, robots et caméras est une variation directe. En 2008, Empire Interactive a même sorti un remake sur Windows, PlayStation 2, DS et PSP, développé par Razorworks. Quand un concept survit à dix-neuf ans de mode et réapparaît dans un jeu de tir futuriste, c’est qu’il y a de la substance là-dedans.
Ce que je lui reproche, quand même
Soyons honnêtes : Pipe Mania n’est pas le jeu d’une vie. Sa principale faiblesse est la répétition. Le rythme de chaque niveau est le même, la forme des problèmes ne change pas beaucoup, et passé un certain cap, on a l’impression de refaire la même partie avec un peu plus de pression. Il manque aussi ce petit supplément d’âme que d’autres jeux de réflexion de la période ont su offrir : pas d’univers, pas de personnage, pas d’histoire. Juste de la tuyauterie.
Il y a aussi cette part de hasard qui peut frustrer. Un mauvais tirage de pièces au mauvais moment, et vous perdez une partie qui se déroulait bien. Les puristes diront qu’un bon joueur anticipe et absorbe la malchance. Les autres, comme moi, jurent contre un coude qui arrive quand il fallait une ligne droite. C’est aussi ce qui donne au jeu son piment : on sait que ce n’est jamais tout à fait de sa faute, et que ce n’est jamais tout à fait celle du jeu.
Dans la ludothèque ST, quelle place pour la plomberie ?
Sur Atari ST, le puzzle est un genre royal : on y trouve des jeux de blocs qui descendent, des jeux d’alignement, des casse-têtes de toutes sortes. Pipe Mania s’y distingue par une qualité rare : il vous demande d’agir vite et de réfléchir loin. Le Tetris sur Atari ST partage ce même socle, avec des pièces qui arrivent à un rythme que l’on ne maîtrise pas et qu’il faut caser au mieux, mais sans la dimension de parcours à construire. Welltris pousse l’idée dans une autre direction, avec son puits en perspective. Trois jeux, trois façons de gérer l’angoisse du placement.
Ce qui fait pour moi la singularité de Pipe Mania, c’est sa narration involontaire : on regarde le liquide avancer, on sait que l’on a fait une erreur trois pièces plus tôt, et on assiste, impuissant, à sa propre faute qui se déroule à la vitesse d’un escargot. Peu de jeux offrent cette sensation de regarder son erreur arriver au ralenti.
Faut-il encore y jouer ?
Oui, par petites sessions. Pipe Mania ne se joue pas pendant trois heures d’affilée, et c’est sa force : vingt minutes, une partie ou deux, un score à améliorer. Sur ST, avec une souris sous la main, c’est même l’un des jeux de réflexion les plus accessibles de la bibliothèque. Si vous cherchez une profondeur à la Lemmings ou un univers à la Kult, passez votre chemin. Si vous voulez une partie où l’on n’a pas de temps pour réfléchir à autre chose que ce tuyau-là, alors lancez la disquette et ouvrez le robinet.
À lire aussi sur le blog :
→ Tetris sur Atari ST : retour sur un classique des années 1980
→ Welltris sur Atari ST : quand Tetris descend dans un puits
En savoir plus sur Pipe Mania
- Pipe Mania sur Atarimania : fiche, éditeur, captures et versions
- Pipe Mania sur MobyGames
- Les autres vidéos Atari ST de la chaîne AtariGreenlog
FICHE DU JEU
- Jeu
- Pipe Mania
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1989
- Voir aussi
- Action Puzzle
- Référence
- Pipe Mania sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.