Un petit bonhomme aux cheveux verts, vêtu d’une blouse bleue, qui avance tout droit vers un précipice, sans se poser la moindre question. Vous cliquez, il se met à creuser. Vous cliquez ailleurs, un autre se transforme en pont. Et dix secondes plus tard, un troisième explose en criant « Oh no ! » devant un écran qui compte les survivants. Sur Atari ST, Lemmings a eu le chic de rendre le sacrifice collectif étonnamment sympathique.

Cet article porte sur le niveau « Fun », celui qui ouvre le jeu. Un détail à poser tout de suite, parce que le titre du blog peut prêter à confusion : « Fun » n’est pas un jeu à part, c’est la première des quatre catégories de difficulté de Lemmings, suivie de Tricky, Taxing et Mayhem. Et le genre n’a rien d’un jeu d’action : c’est un jeu de réflexion et de stratégie, un puzzle game où l’on ne contrôle jamais directement les personnages.

Lemmings, niveaux Fun, sur Atari ST — chaîne AtariGreenlog

Un sprite de 8 pixels qui n’avait rien demandé

L’histoire de Lemmings commence par un accident heureux, et elle est bien documentée. Dans les locaux de DMA Design, studio écossais installé à Dundee, Mike Dailly dessine dans Deluxe Paint une minuscule créature animée, de huit pixels de côté, alors qu’il travaille sur Walker, présenté à l’origine comme une suite de Blood Money. Russell Kay la voit marcher et lâche, d’après le récit de l’équipe, qu’« il y a un jeu là-dedans ». C’est lui qui trouvera aussi le nom. Gary Timmons retouchera l’animation de marche pour la rendre moins raide, et dessinera plus tard les lemmings des boîtes.

Le jeu est conçu par David Jones, programmé avec Russell Kay et Mike Dailly, édité par Psygnosis. Sur Amiga, la machine de développement principale, il sort le 14 février 1991 en Europe. La version Atari ST suit la même année, en 1991 : les sources que j’ai consultées (Wikipédia, base AtariUpToDate) s’accordent sur l’année, pas sur une date précise, et je préfère ne pas inventer un mois. Éditeur et studio sont les mêmes que sur Amiga : Psygnosis et DMA Design. Précision utile, parce que la fiche actuelle de l’article disait « 1990 » et « Mindscape » : c’était faux sur les deux points.

Cent façons de rater un pont

Le principe tient en une phrase : des portes s’ouvrent en haut de l’écran, les lemmings tombent et marchent, toujours tout droit, jusqu’à ce qu’un obstacle les fasse faire demi-tour. Ils ne s’arrêtent jamais d’eux-mêmes devant un trou, une flamme ou une cuve d’eau. Vous devez en sauver un nombre minimal, imposé par le niveau, avant la fin du chronomètre. Si le temps tombe à zéro, tous explosent, et le score se calcule sur ceux qui sont arrivés à la sortie.

Pour y arriver, on dispose de huit compétences à attribuer une par une, en quantité limitée selon le niveau : grimpeur, parachutiste, bombe, bloqueur, constructeur (jusqu’à douze marches), foreur horizontal, mineur en diagonale et fouisseur vertical. Le bloqueur se plante en travers du chemin et fait faire demi-tour à ses camarades. Le parachutiste évite de s’écraser. Le bomber fait un trou, mais aussi un martyr. Et il existe un bouton « nuke » qui transforme tout le monde en bombes d’un coup, bien pratique pour abandonner un niveau raté avec panache.

Les niveaux Fun servent à apprendre ces gestes sans se faire punir. Le premier niveau est volontairement modeste : quelques gestes bien placés suffisent. Puis chaque niveau ajoute un ingrédient. Ici un vide à franchir, là un mur à percer, plus loin un piège qui exige de bloquer un lemming pour sauver les autres. C’est ce qu’on appelle une courbe d’apprentissage bien conçue, avant que Tricky ne resserre la vis et que Mayhem ne vous fasse regretter d’avoir un jour allumé la machine.

La souris, ce détail qui change tout

Sur Atari ST, Lemmings se pilote à la souris, et c’est une bénédiction. Le jeu a besoin d’un curseur précis pour cliquer sur un lemming qui avance, choisir une icône dans la barre du bas, ou régler le débit d’arrivée, de 1 à 99. Le ST, avec sa souris de série et son interface graphique GEM dont tout le monde se moquait, était finalement bien armé pour ce genre de jeu. Wikipédia précise que la version Atari accepte aussi la souris et le joystick en mode deux joueurs, alors que l’Amiga exploitait deux souris.

Cette précision demande tout de même un peu de patience. Quand une foule de lemmings se croise sur quelques pixels de large, il faut savoir viser celui qui compte. Le jeu indique le type de lemming sous le curseur, ce qui aide, mais c’est dans ces moments-là qu’on apprécie une souris propre, pas celle qui a vécu trois déménagements.

Atari ST contre Amiga : l’écart de style

La question rituelle : version ST ou version Amiga ? Sur le papier, l’Amiga est la plate-forme d’origine, avec une palette plus généreuse et un son sur quatre voix numériques. Le ST affiche ses 16 couleurs en basse résolution, tirées dans une palette de 512, et son son passe par la puce YM2149, plus sèche. Les décors des niveaux paraissent donc un peu plus sobres, la musique plus métallique, et c’est le prix à payer.

Est-ce que cela gâche le plaisir ? Franchement non. Ce qui compte dans Lemmings, c’est la lisibilité : distinguer un mur d’acier d’un mur de terre, repérer la sortie, voir quel lemming porte une compétence. Le ST fait le travail. J’ai plus de réserves sur l’ambiance sonore : les arrangements de musiques classiques et traditionnelles du jeu (Psygnosis les a fait confier à Tim Wright pour remplacer des morceaux sous copyright que l’équipe avait d’abord utilisés) y perdent un peu de relief. On les reconnaît, on les hume, mais l’Amiga les sert avec plus de rondeur. Concours de beauté pour l’Amiga, donc. Pour le jeu en lui-même, match nul.

Ce que la presse en pensait

Du côté de l’accueil, je dois être honnête : je n’ai pas retrouvé de notes précises pour la version ST dans les sources consultées. En revanche, la réception globale du jeu est connue. Amiga Power l’a classé deuxième meilleur jeu Amiga de tous les temps, en 1991, et le titre a ensuite été porté sur à peu près toutes les machines de l’époque, avec d’excellentes notes sur les versions 8 bits (97 % chez Zzap!64 pour le Commodore 64, par exemple). Des magazines allemands comme ST-Computer lui ont consacré des articles à l’époque et plus tard. Voilà qui donne une idée de l’ampleur du phénomène, sans que je puisse en tirer une note ST fiable.

Les défauts, parce qu’il en faut

Aimer Lemmings n’interdit pas de lui en trouver. Le premier : la gestion de la vitesse. Le débit d’arrivée peut monter jusqu’à 99, mais ne peut pas descendre sous la valeur de départ du niveau, et à haut rythme les clics deviennent frénétiques. Le second : certains niveaux exigent une réponse quasi unique, et passer vingt minutes à chercher la bonne combinaison peut virer à l’agacement. Et puis il y a cette cruauté douce, ces cris étouffés quand un lemming tombe, qui réjouissent les uns et fatiguent les autres.

Mais dans les niveaux Fun, ces défauts ne se voient quasiment pas. Le jeu vous tient la main, vous laisse vous tromper sans conséquence grave, et vous apprend à lire un décor comme un architecte pressé. C’est probablement l’une des meilleures entrées en matière jamais conçues pour un jeu de réflexion.

Y rejouer aujourd’hui

L’émulation permet de retrouver la version ST sans souci, et la souris de votre ordinateur est précisément l’outil qu’il faut. On y revient pour une raison simple : Lemmings fait partie de ces jeux dont la mécanique n’a pas pris une ride. Rien à voir avec la nostalgie des polygones ou des sprites : l’idée de guider une foule bête et obstinée avec quelques outils bien choisis reste redoutable. La preuve : la série a vécu de nombreuses suites et extensions, dont Oh No! More Lemmings et Lemmings 2, que j’ai également traités sur le blog.

À essayer : refaire les premiers niveaux Fun en visant le score parfait, c’est-à-dire sauver tout le monde. Ça paraît facile. Ça ne l’est pas. Et ça fait un excellent exercice d’humilité.

Un dernier clic avant la falaise

Il y a des jeux qui vous font gagner et des jeux qui vous font rire de vos défaites. Lemmings appartient à la seconde catégorie, avec un niveau Fun qui ressemble à une répétition générale du chaos. Sur Atari ST, il perd un peu en éclat, mais il garde tout ce qui compte : l’idée, le rythme, et ce plaisir étrange de regarder un troupeau avancer vers sa perte avant de le sauver in extremis. Allez, un dernier niveau, juste un.

À lire aussi sur le blog :
→ Oh No! More Lemmings sur Atari ST : le chaos continue
→ Lemmings 2 sur Atari ST : retour sur un classique des années 1990

FICHE DU JEU

Jeu
Lemmings Fun
Machine
Atari ST
Sortie
1990
Référence
Lemmings Fun sur Atarimania

Y rejouer aujourd'hui

L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.