Un char qui rampe sur le sol, puis, d’un simple changement de forme, un chasseur qui s’arrache du décor pour filer à l’attaque : le décor est planté. Xenon n’a pas inventé le shoot’em up, mais il a eu l’idée de lui donner deux visages, et c’est ce qui le rend encore reconnaissable plus de trente ans après. Sur Atari ST, c’est aussi le tout premier jeu d’un studio qui allait compter dans la ludothèque de la machine : les Bitmap Brothers.

Ma vidéo est courte, mais elle montre l’essentiel : la transformation, la patte métallique des graphismes et la cadence du jeu. Regardez-la avant de lire la suite, ça évite de me croire sur parole.

Xenon sur Atari ST, ma vidéo sur la chaîne AtariGreenlog

Un shoot’em up à la double vie

Commençons par ranger le jeu dans la bonne case, parce que le terme « jeu d’action » ne dit rien ici. Xenon est un shoot’em up à défilement vertical : l’écran avance, les ennemis arrivent d’en haut, on tire. Rien d’exotique. Mais la plupart des jeux du genre vous collent un seul vaisseau dans les mains pour toute la partie, alors que celui-ci vous en donne deux en un.

Le scénario tient sur un timbre-poste, comme il se doit. Vous incarnez Darrian, pilote de la Fédération, lancé dans une guerre qui dure depuis dix ans contre une espèce extraterrestre, les Xenites. Le capitaine Xod, dont la flotte marchande vient d’être attaquée, lance un appel de détresse : à vous d’aller le soutenir en territoire ennemi. C’est un prétexte, et un honnête prétexte. Personne n’a jamais acheté un shoot’em up pour son intrigue.

Char ou chasseur : le choix qui change tout

Le cœur du jeu, c’est cette bascule entre deux modes. En char, on évolue au sol et on se déplace dans toutes les directions sur le décor. En avion, on retrouve la logique plus classique du tir vertical, plus nerveuse. On peut changer de forme presque à tout moment, sauf pendant les combats contre les gros ennemis de milieu et de fin de niveau, et dans les passages qui imposent un mode précis.

Sur le papier, c’est malin. Dans les mains, ça demande un petit apprentissage. Le char est plus lent, plus posé, il faut se placer et accepter d’encaisser. L’avion est plus agile mais plus exposé. Certaines menaces se gèrent mieux d’un côté que de l’autre, et on finit par choisir sa forme comme on choisit un outil : celui qui convient à la situation, pas celui qu’on préfère. Au fil des niveaux, les ennemis détruits laissent parfois des bonus qui améliorent votre engin. Rien de révolutionnaire, mais c’est ce qui donne envie de rester en vie : plus on a d’armes, plus on s’amuse, et plus on a peur de les perdre.

Et on les perd vite. C’est le côté sec du jeu, sur lequel je reviendrai plus bas.

Un trio, un ST et une idée de look

Parlons de ceux qui l’ont fait. D’après la fiche Atarimania, le développeur est le studio Bitmap Brothers, et l’éditeur Melbourne House, avec une diffusion assurée par Virgin Mastertronic. Steve Kelly signe le game design et la programmation de la version ST, Mike Montgomery et Mark Coleman les graphismes, David Whittaker la musique et les effets sonores. Wikipédia précise que le jeu a d’abord été écrit pour l’Atari ST avant d’être porté ailleurs. Précision utile, car certaines pages web affirment l’inverse : sur ce point précis, les sources se contredisent, et je m’en tiens à celles qui s’appuient sur l’historique du studio.

Ce qui frappe d’emblée, c’est l’identité visuelle. Des surfaces métalliques, des reflets froids, des sprites très nets : on a l’impression de regarder un objet en acier brossé plutôt qu’un décor de dessin animé. Sur un ST limité à seize couleurs à l’écran en basse résolution, il faut de la discipline pour que ça tienne, et c’est justement cette retenue qui fait la force du rendu. Pas de bariolage, pas de couleurs qui hurlent entre elles comme dans certains jeux de l’époque : une palette cohérente et un écran lisible, même quand ça tire de partout.

Cette signature chromée, les Bitmap Brothers la garderont ensuite d’un jeu à l’autre. C’est ici qu’elle naît.

La musique de David Whittaker, la vraie surprise

On ne parle pas assez du son. David Whittaker, compositeur prolifique de l’époque, tire du processeur sonore du ST des morceaux étonnamment nerveux, avec des basses qui poussent et des mélodies qui restent en tête. Le jeu a d’ailleurs décroché le prix du meilleur son aux Microcomputer Industry Awards de 1988. Le ST, avec sa puce sonore à trois voix, n’avait pas la réputation d’un orchestre, et pourtant ça fonctionne : le rythme de la musique donne au jeu une énergie qu’il n’aurait peut-être pas eue en silence.

C’est d’ailleurs un domaine où les comparaisons ST contre Amiga tournent court. La version Amiga existe, comme celles sur Commodore 64, Spectrum, Amstrad CPC, MSX et PC, mais la bande-son du ST se défend très bien dans son registre, et on n’a pas à rougir en la lançant.

Ce que la presse et les joueurs en ont pensé

À sa sortie, le jeu a plutôt bien marché. Selon Atarimania, il a atteint la deuxième place des ventes ST au Royaume-Uni en mai 1988 et est resté quatre mois dans le classement. ST Action lui a donné 85 % dans son numéro de mai 1988. Côté Wikipédia, les notes de l’époque, toutes machines confondues, sont très élevées : 9 sur 10 dans Computer and Video Games, 10 sur 10 dans Atari ST User, 869 sur 1000 dans ACE. Seule voix franchement discordante dans cette liste, Power Play, qui n’a mis que 4,5 sur 10. Le public a suivi : les lecteurs d’Atarimania lui attribuent 7,7 sur 10 sur 92 votes, ce qui reste une belle note pour un titre de cet âge.

Le recul est plus mitigé. Atarimania relève une note de 70 % dans ST Format en avril 1991, et Wikipédia cite un avis de la même année, à propos d’une réédition budget : graphismes salués, mais gameplay jugé fastidieux. Je ne peux pas lui donner tort sur le fond, et c’est justement l’objet du paragraphe suivant.

Ce qui a moins bien vieilli

Soyons francs : Xenon est un premier jeu, et ça se voit. Le rythme est posé comparé aux shoot’em up qui suivront, et il y a des moments où on attend que l’écran se passe de quelque chose. La difficulté est franche : on se fait toucher, on perd son arsenal, et reconstruire sa puissance de feu avec un équipement de base n’a rien d’amusant. On est vite dans le cercle où l’on meurt parce qu’on est faible, et où l’on est faible parce qu’on est mort.

Le système char-avion lui-même pourrait être exploité avec plus de finesse. L’idée est bonne, mais on a parfois l’impression de choisir un mode une fois pour toutes plutôt que de jongler sans cesse. Un joueur qui cherche une expérience de tir pure, avec des vagues d’ennemis qui s’enchaînent sans temps mort, trouvera sans doute mieux ailleurs sur la même machine.

Xenon 2 a mangé la vedette

Autre détail qui pèse sur la réputation du premier épisode : sa suite. Xenon 2 Megablast sort en 1989 chez Image Works et fait beaucoup plus de bruit, notamment avec sa musique signée Bomb the Bass et son système de boutique d’armement. À côté, le premier jeu paraît plus sobre, presque austère. C’est une comparaison un peu injuste : l’un pose les bases, l’autre en tire profit. Mais on ne peut pas reprocher aux joueurs d’avoir retenu le plus spectaculaire des deux.

Y jouer aujourd’hui sur émulateur ou sur machine réelle

Bonne nouvelle pour les paresseux : le jeu tient sur une seule disquette simple face et se joue au joystick, d’après Atarimania. L’émulation avec Hatari ou Steem SSE sur un ST de base avec 512 Ko fait très bien l’affaire. Si vous avez gardé un vrai ST, un Gotek ou un émulateur de lecteur HxC permet de charger une image disque sans abîmer vos disquettes d’origine. Prenez une manette correcte, parce que le jeu demande de la précision dans les déplacements, et partez sans attendre un miracle : c’est un jeu à apprécier pour son atmosphère et son histoire.

Mon verdict

Xenon n’est pas le meilleur shoot’em up de l’Atari ST, loin de là. C’est un jeu important, parce qu’il a montré qu’une toute petite équipe britannique pouvait signer un titre soigné, pensé pour la machine plutôt que porté à la va-vite depuis ailleurs. On y trouve déjà le goût du métal brossé, le soin du son et l’envie de proposer quelque chose de différent du voisin. Si vous voulez comprendre d’où viennent les Bitmap Brothers, c’est la marche à gravir en premier. Si vous voulez juste vous défouler un soir de pluie, gardez-le pour plus tard et préférez quelque chose de plus généreux.

À lire aussi sur le blog :
→ Cadaver sur Atari ST, un autre jeu des Bitmap Brothers, dans un tout autre registre.
→ SWIV sur Atari ST, un shoot’em up vertical qui joue la carte du tir pur.

En savoir plus : fiche AtariMania · Wikipédia.

FICHE DU JEU

Jeu
Xenon
Machine
Atari ST
Sortie
1989
Référence
Xenon sur Atarimania

Y rejouer aujourd'hui

L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.