Le compte à rebours est lancé, mais personne ne vous demande d’appuyer sur un gros bouton rouge. Sur l’écran de l’Atari ST, un tableau de bord grisâtre s’étale de part en part, couvert d’interrupteurs, de cadrans et de voyants, et il va falloir en actionner une bonne partie avant que la navette ne quitte son pas de tir. Shuttle – The Space Flight Simulator n’est pas un jeu où l’on tire sur des extraterrestres : c’est un manuel de conduite déguisé en jeu vidéo, et c’est précisément ce qui le rend fascinant, rebutant, ou les deux à la fois selon l’humeur.
Un simulateur de navette, pas un shoot’em up
Commençons par poser les choses, car le titre prête à confusion : malgré le mot « Shuttle » et la thématique spatiale, il ne s’agit ni d’un jeu d’action ni d’un jeu de tir. Les fiches de référence le classent dans la simulation spatiale : AtariMania parle de « Simulation – Space », Wikipédia de simulateur de vol. Le joueur prend les commandes d’une navette spatiale américaine, de l’assemblage sur le pas de tir jusqu’à l’atterrissage sur la piste du Shuttle Landing Facility, et doit mener lui-même chaque étape.
Le jeu paraît sur Atari ST en 1992, édité par Virgin Games (la distribution passe par Virgin Mastertronic, et Ubisoft s’en charge en France). Le développement est l’œuvre de Vektor Grafix, un studio britannique basé à Leeds, fondé en 1987 par Andy Craven et Danny Gallagher et spécialisé dans la 3D. Les sources indiquent que le projet a démarré dès 1990 pour Virgin Mastertronic : deux ans de travail, ce qui se sent à l’épaisseur du programme.
Le studio de Leeds et ses habitudes de géomètre
Vektor Grafix n’était pas un inconnu des possesseurs de machines 8 et 16 bits. Ses premiers faits d’armes étaient des conversions des bornes Star Wars pour Domark, des jeux de vecteurs où la 3D était reine bien avant que les cartes graphiques ne s’en mêlent. Par la suite, la maison s’est fait une spécialité des simulations, avec Death or Glory, un projet de simulateur aérien lancé en 1991 et sorti plus tard sous le nom de B-17 Flying Fortress. Shuttle s’inscrit donc dans une logique cohérente : un petit studio qui aime les polygones, les instruments et la rigueur.
Côté fiche technique, AtariMania crédite James Fisher, Andy Craven et Ian Martin à la programmation comme à la conception, et Mark Griffiths et Derrick Austin aux graphismes. Le studio sera racheté par MicroProse en juillet 1992, quelques mois à peine après la sortie du jeu, et deviendra MicroProse Leeds. Shuttle fait donc partie des dernières productions « indépendantes » de l’équipe, ce qui lui donne un petit côté chant du cygne, même si l’on n’y verra pas de lien de cause à effet : les sources ne le disent pas.
Dans le cockpit : ce que l’on fait vraiment
Le programme prétend reproduire presque tous les interrupteurs, boutons et affichages des vrais panneaux de commande de la navette, et simuler la plupart de leurs fonctions. Les missions s’inspirent de vols réels : mise en orbite du télescope spatial Hubble, ou sortie avec le MMU, le fameux module de manœuvre individuel, pour aller réparer un satellite. Entre les deux, il faut ouvrir les portes de soute, manier le bras robotisé, surveiller la trajectoire et, au bout du compte, ramener l’engin au sol sans le transformer en confettis.
Pour éviter que le novice ne se noie dans le tableau de bord, le jeu propose une assistance facultative. Une imprimante virtuelle déroule les instructions, et un cadre clignotant désigne l’interrupteur ou le bouton à utiliser. C’est un peu le copilote qui vous glisse « non, pas celui-là, l’autre » à l’oreille. Plusieurs caméras permettent de changer de point de vue : vitres du cockpit, mais aussi caméras de surveillance du bras robotisé. On joue à la souris, au joystick ou au clavier, ce qui est une bonne nouvelle, car cliquer sur des dizaines de petits commutateurs au joystick aurait vite viré au calvaire.
Sur le plan matériel, AtariMania mentionne 0,5 Mo de RAM, compatible ST et STe, en basse résolution, sur deux disquettes double face, avec textes en anglais, français et allemand. Voilà qui n’a rien d’exotique : le jeu tourne sur la machine de base, et c’est une bonne chose pour l’époque, même si l’on imagine que tout ce petit monde ne se déplace pas à la vitesse d’un jeu d’arcade. Les simulateurs de cette trempe ont toujours demandé au joueur de la patience, et le ST n’était pas un foudre de guerre en calcul 3D.
Beau, austère et exigeant : le caractère du jeu
Il faut être honnête sur le public visé. Shuttle est le genre de logiciel qu’on adore si l’on a déjà passé des soirées à lire des manuels de vol, et qu’on abandonne au bout d’un quart d’heure si l’on attendait des explosions. Le magazine ACE, dans son numéro d’avril 1992, a testé la version PC et lui a accordé 70 %. Le testeur louait l’exactitude du rendu 3D et de la représentation des planètes, mais regrettait un intérêt limité pour qui n’est pas amateur de simulation poussée. Cette note concerne le PC, pas le ST, mais elle résume bien l’équation du jeu : très beau pour qui est sensible à la rigueur, très fermé pour les autres.
Computer Gaming World a salué de son côté le niveau de détail, avant de ranger le jeu dans son concours « Simulation de l’année » 1992, que Falcon 3.0 a remporté. Le même magazine l’a toutefois cité en 1996 parmi les pires jeux jamais publiés, à la 50e place d’une liste fameuse. Autant dire que les avis d’époque oscillent entre l’admiration et le rejet, et qu’il est difficile d’être catégorique : tout dépend de ce qu’on attend d’une navette.
Il y a aussi des bugs, notamment du côté du pilote automatique, qui pouvait provoquer des trajectoires de rentrée atmosphérique pour le moins originales. Wikipédia ajoute que la dernière mission aurait été impossible à terminer dans les premières versions, mais cette affirmation n’est pas sourcée, donc à prendre avec prudence. Ces remarques portent sur le jeu en général, et il serait imprudent de les attribuer à la version ST en particulier : difficile d’être catégorique sans sources précises sur celle-ci.
Atari ST contre les autres machines
Le jeu est sorti en 1992 sur PC, Amiga et Atari ST, trois machines défendues par des camps qui ne se parlaient plus. Sur une simulation comme celle-ci, la bataille ST contre Amiga a peu de sens : ce qui compte est la lisibilité du tableau de bord et la précision des instruments, pas le nombre de sprites à l’écran. Le PC bénéficiait de plus de puissance brute, mais le ST avait pour lui d’être une machine bien connue des amateurs de logiciels sérieux, et de proposer la souris de série, ce qui est un vrai avantage ici.
On notera aussi que le public ST ne boudait pas les simulations. Les amateurs de la machine connaissaient déjà Space Shuttle chez Microdeal (1987) et chez MichTron (1988), deux titres distincts qui prouvent que la navette fascinait déjà les programmeurs du ST. Shuttle de Virgin pousse la logique plus loin en visant un niveau de fidélité qui devait faire hausser un sourcil aux ingénieurs de la NASA, si tant est qu’ils aient eu un Atari à la maison.
Un accueil nettement plus chaleureux chez les joueurs ST
Du côté des testeurs de l’époque, ST Review a attribué 90 % au jeu dans son numéro d’août 1992, sous la plume de Mark Patterson. C’est un très bon score, et c’est cohérent avec l’idée que le public d’une machine souvent associée aux logiciels « sérieux » accueillait volontiers ce type de programme. Côté lecteurs, la fiche AtariMania affiche une note de 9,8 sur 10 pour 45 votes. L’échantillon est petit, ce qui incite à la prudence, mais l’enthousiasme est réel : ceux qui ont voté ont manifestement trouvé ce qu’ils cherchaient.
Cet écart avec les 70 % d’ACE sur PC n’est pas contradictoire. Un simulateur aussi spécialisé divise : il enchante ceux qui adhèrent au concept et laisse les autres de marbre. Le plaisir est ici de procédure, comparable à celui de réussir une checklist sans se tromper, et il n’est pas donné à tout le monde.
Y retourner aujourd’hui
Les simulations « sérieuses » de cette période ont mieux vieilli qu’on ne le croit, justement parce qu’elles ne cherchaient pas à plaire. Shuttle offre une curiosité rare : une navette spatiale jouable avec ses procédures, sur un ordinateur qui coûtait moins cher qu’un simulateur de vol professionnel. À l’émulateur, avec la souris pour manier les commutateurs, on retrouve vite le plaisir un peu austère de la chose. Il faut juste accepter de lire la notice, ou au moins de se laisser guider par le cadre clignotant.
Ce n’est pas un jeu pour une partie de dix minutes entre deux courses. Mais pour une soirée où l’on a envie de jouer à l’astronaute avec méthode, loin des tirs et des scores, il remplit sa mission. Le décollage ne fait peut-être pas trembler le salon, mais boucler une rentrée sans accroc donne une petite fierté que peu de jeux d’action procurent. Et puis il y a quelque chose de touchant à voir un petit studio de Leeds se mesurer au programme spatial américain avec 512 Ko et deux disquettes.
À lire aussi sur le blog :
→ Starflight sur Atari ST, l’autre grand voyage spatial de la ludothèque, côté exploration plutôt que pilotage.
→ Advanced Destroyer Simulator sur Atari ST, une autre simulation exigeante où l’on gère une machine complexe.
En savoir plus : fiche AtariMania · fiche Wikipédia.
FICHE DU JEU
- Jeu
- Shuttle
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1992
- Voir aussi
- Simulation
- Référence
- Shuttle sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.