Un grand chien trop poltron pour son propre bien, un copain qui pense toujours à manger, un bateau de croisière, un baron aux intentions douteuses… et surtout, au milieu de tout ça, un petit bouledogue de cartoon qui n’a peur de rien et qui distribue des taloches à tout ce qui bouge. Voilà Scooby-Doo and Scrappy-Doo, et voilà le cadeau que Hi-Tec Software a fait aux possesseurs d’Atari ST au début des années 90 : un jeu de plateformes où, pour une fois, ce n’est pas Scooby qui tremble derrière un canapé.

Oublions tout de suite une idée reçue. Ce n’est ni un jeu d’enquête, ni une aventure à indices, ni un jeu d’action au sens large. C’est un jeu de plateformes à défilement horizontal, de la famille des bonds, des échelles et des ennemis qu’on écrase ou qu’on cogne. Et c’est bien plus agréable que ce que la mention « jeu sous licence » laissait craindre.

Scrappy aux commandes, Scooby au tapis

L’histoire tient sur un timbre-poste, comme il se doit. Scooby-Doo, Scrappy-Doo et Shaggy sont partis en croisière. Le baron Von Drak a la mauvaise idée d’enlever Scooby et Shaggy pour les emmener sur son repaire, l’île des Chagrins (Isle of Sorrows dans la version d’origine, d’après la fiche du Centre for Computing History). Scrappy, resté sur le pont, n’a d’autre choix que de partir à la rescousse. Vous incarnez donc le neveu, pas l’oncle.

C’est le choix le plus original du jeu, et en même temps son principal défaut selon la presse de l’époque. Dans la critique d’Amiga Power (numéro 8, décembre 1991), Stuart Campbell regrettait que Scooby ne soit jamais jouable. On le comprend : le grand Danois est le héros de la série, et passer tout le jeu à le chercher donne un peu l’impression de jouer un second rôle. Mais Scrappy a pour lui un avantage de taille : il cogne. Pas de fuite éperdue et de cachette dans un placard ici, on avance, on frappe, on rebondit sur la tête des méchants.

La mécanique est immédiate. On saute, on grimpe aux échelles, on franchit des vides, on ramasse des hamburgers pour grappiller des points et des paquets de Scooby Snacks pour gagner des vies. Selon Amiga Power, il en faut quinze pour décrocher une vie supplémentaire, et l’on commence avec trois. Quelques objets offrent aussi des bonus temporaires, dont une invincibilité et un coup de poing renforcé. Rien de révolutionnaire sur le papier ; tout est dans l’exécution, et c’est là que la presse a été la plus généreuse.

Scooby Doo & Scrappy sur Atari ST, séquence de jeu de la chaîne AtariGreenlog

Du pont du bateau à la forêt : un voyage qui change de décor

Voici un point où les sources se contredisent, et mieux vaut le dire franchement. D’après Wikipédia et le Centre for Computing History, les versions Amiga et Atari ST proposent neuf niveaux, avec un navire de croisière, une île de pirates, un monde de glace et une forêt. Le site RegVault, qui catalogue la version ST, en décrit pourtant quatre, dans un château. Cette seconde description ressemble plutôt à celle des versions 8 bits (Spectrum, Amstrad, C64), qui ont bien un programme plus court. Je m’en tiens donc à neuf pour les 16 bits, tout en reconnaissant qu’il est difficile d’être catégorique sans avoir la disquette ST sous la main.

Ce qui est certain, c’est le bestiaire, plus fou que ce qu’on attend d’un jeu Hanna-Barbera. Les fiches citent des poulpes bondissants, des poissons tueurs mutants, des pirates unijambistes, des hommes des cavernes, des yétis, des pierres tombales qui sautillent et des monstres marins. Passer d’un pont de paquebot à une banquise en croisant un pirate à jambe de bois et un yéti, c’est exactement le genre de saut de logique que les dessins animés du samedi matin se permettaient sans aucun complexe. Et ça marche : chaque décor est une nouvelle blague visuelle.

Stuart Campbell insiste sur un autre point : les niveaux sont grands, remplis de passages secrets, de salles bonus cachées et de power-ups, et ils s’ouvrent à mesure qu’on avance. Il cite en vrac The Blues Brothers, Chuck Rock et une dette envers les consoles comme Super Mario Land. Ce n’est pas un compliment gratuit pour un jeu de licence : c’est dire qu’on tient un vrai level design, pas un simple prétexte pour vendre un nom.

Ce que les magazines en ont dit (et ce qu’on ne sait pas)

Soyons précis sur ce qu’on peut affirmer. Je n’ai trouvé aucune note d’un magazine pour la version Atari ST elle-même. Les tests que l’on peut consulter portent sur les autres machines, et il serait malhonnête de les poser sur la version ST comme s’ils la concernaient. Ils donnent toutefois une idée du jeu.

Sur Amiga, Amiga Power lui accorde 90 %, Amiga Action 72 % et Amiga Format 69 %. Cet écart est révélateur : Amiga Format parle d’un jeu « amusant mais jetable », quand Stuart Campbell n’hésite pas à parler de « meilleur jeu budget original jamais sorti » et conclut par un « Buy it » sans appel. Sur ZX Spectrum, Crash a même décerné un Crash Smash avec 90 %. Dans le détail, on salue des graphismes très « cartoon » et un défilement multi-plans impressionnant sur Amiga, tandis que les critiques plus froides pointent le manque de défi et d’originalité. Les deux ont raison : c’est un jeu généreux, sympathique, qui ne cherche à épater personne par sa difficulté.

Côté fiche technique, les sources s’accordent sur l’essentiel : le jeu est développé par le studio britannique PAL Developments et édité par Hi-Tec Software, la maison anglaise qui avait fait du dessin animé Hanna-Barbera sa spécialité sur les micros 8 et 16 bits. Les dates divergent à peine : Wikipédia et RegVault donnent 1991 pour l’Europe, alors que le Centre for Computing History range la disquette ST dans l’année 1990. Je retiens 1991, la date la plus répandue. La musique de la version Atari ST est de Paul Loraine, d’après l’archive SNDH, qui conserve ses quatre sous-morceaux pour la puce YM2149.

La puce YM2149 sort ses crocs

Parlons un peu de ce que l’on entend, puisque c’est l’un des petits plaisirs de l’Atari ST. Avec son YM2149, la machine ne rivalise pas avec les canaux échantillonnés de l’Amiga, mais elle compense par un son un peu crasseux et immédiatement reconnaissable, celui des chip-tunes de l’époque. Les morceaux de Paul Loraine tournent à 50 Hz. Je ne me risquerai pas à les juger sans les avoir réécoutés un par un, mais Stuart Campbell trouvait la musique de la version Amiga « appropriée, dans le genre fromager », et regrettait que le vrai thème du dessin animé n’ait pas été sous licence. On le fredonne de toute façon dans sa tête en jouant.

Voilà qui nous mène à la question de rigueur : ST ou Amiga ? Pour ce jeu précis, la presse parle surtout de l’Amiga, et c’est sans doute elle qui offre le plus beau défilement parallaxe et les couleurs les plus chatoyantes. Le ST, lui, a la réputation de ne pas pouvoir tout faire avec la même élégance : le scrolling matériel lui manque, et les développeurs devaient souvent compenser par des astuces et des décors plus économes. Je n’ai pas de comparaison chiffrée entre les deux versions de ce titre, donc je m’abstiens de trancher. Je préfère le dire que l’inventer : pour trancher entre les deux versions, il faudrait les jouer côte à côte, et la presse que j’ai pu lire ne l’a pas fait pour nous.

Sentiments de manette

Le plus important dans un jeu comme celui-ci, c’est la maniabilité, et là, les témoignages sont unanimes pour dire que Scrappy répond bien. Amiga Power parle d’un jeu « rapide, fluide et facile à contrôler ». Pour un jeu de plateformes, c’est la qualité qui compte avant toutes les autres. On peut écraser les ennemis ou les frapper, et certains peuvent même être retournés à son avantage : un détail d’intelligence de level design qu’on n’attend pas d’un jeu estampillé Hanna-Barbera.

Et la difficulté ? Elle est douce, voire trop douce pour certains. Trois vies, des continues après le premier niveau, un nombre de bonus conséquent : le jeu vous tient la main. C’est le genre de titre que l’on termine avec un petit frère à côté, qui vous guette pour voir ce qu’il y a derrière la porte suivante. Chris Jenkins, dans Sinclair User, l’estimait d’ailleurs surtout adapté aux plus jeunes, et allait jusqu’à lui préférer un ancien jeu Scooby-Doo de Gargoyle Games. Je lui laisse cette opinion, mais je ne la partage qu’à moitié : un jeu peut viser les enfants et rester agréable pour un adulte nostalgique, du moment qu’il respecte son joueur.

Petite curiosité signalée par le Centre for Computing History pour la version Amiga : en tapant « STIG THE RAT » sur l’écran de menu, on peut jouer avec Stig, le sprite d’origine qui devait donner son nom au jeu avant que la licence Hanna-Barbera ne soit acquise. Je n’ai pas pu vérifier que le même code fonctionne sur Atari ST, mais l’anecdote en dit long sur la vie d’un jeu de licence à l’époque : on développe un personnage original, et un contrat tombe en cours de route.

Un compagnon de comptoir plus qu’un chef-d’œuvre

Il ne faut pas se mentir : Scooby-Doo and Scrappy-Doo n’est pas Rainbow Islands. Il n’a pas la profondeur d’un grand jeu de plateformes, ses ennemis sont prévisibles et il se boucle sans suer. Mais il réussit là où beaucoup de jeux de licence échouent : il a de l’humour, un univers cohérent, des décors qui changent suffisamment pour que la lassitude n’ait pas le temps de s’installer, et un héros dont on a envie de pousser le bouton de saut.

Les adaptations de dessins animés sur Atari ST étaient souvent des produits fabriqués à la chaîne, avec un nom célèbre en pochette et un contenu approximatif. Celui-ci s’en tire avec les honneurs, parce que PAL Developments en a fait un vrai jeu de plateformes plutôt qu’une simple vitrine, si l’on en croit les critiques d’époque. Pour l’amateur de nostalgie du samedi matin, c’est un jeu qu’on lance sans arrière-pensée, qu’on parcourt avec le sourire et qu’on referme sans regret.

Alors, Scooby ne joue pas. Mais en quittant le jeu, on se dit que le petit Scrappy mérite peut-être sa revanche sur la réputation du personnage, celle d’un neveu envahissant que le public n’a jamais vraiment adopté. Dans un jeu à son nom, il se révèle courageux, rapide et franchement sympathique. Scooby peut rester caché derrière son canapé : pour une fois, c’est un autre qui monte au front.

À lire aussi sur le blog :
→ Les Simpsons : Bart vs the World sur Atari ST
→ Road Runner sur Atari ST

FICHE DU JEU

Jeu
Scooby-Doo and Scrappy-Doo
Machine
Atari ST
Sortie
1991
Voir aussi
Hi-Tec Software
Référence
Scooby-Doo and Scrappy-Doo sur Atarimania

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L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.