Dans la plupart des aventures de l’époque, on vous demande de sauver quelqu’un : une princesse, un village, la planète. Ici, on vous demande l’inverse. Vous êtes un petit extraterrestre gris, fraîchement débarqué sur Terre avec une mission très simple : préparer le terrain pour l’invasion. Pas de héros au grand cœur, pas de morale à défendre. The Short Grey a eu le culot de mettre le joueur du côté des méchants, et c’est ce qui le rend encore intéressant plus de trente ans après sa sortie sur Atari ST.
Un jeu d’aventure « made in France », pas un jeu d’action
Commençons par poser les choses, parce que la fiche de ce jeu traîne parfois des étiquettes approximatives. The Short Grey est un jeu d’aventure, classé « aventure, point and click » sur AtariMania, simplement « aventure » sur Atari Legend, et « aventure cinématique » dans l’article que Planète Aventure consacre à l’histoire du genre entre 1991 et 1993. Rien à voir avec un jeu d’action : on y cherche, on y parle, on y combine, on y réfléchit, et la dextérité n’est pas le sujet.
Le jeu sort en 1992 sous le label Accrosoft (« Accrosoft Edition » sur AtariMania, « Accrosoft Editions » sur Atari Legend). Les bases de données ne distinguent pas clairement l’éditeur du développeur, et je préfère ne pas trancher à leur place : Accrosoft signe l’ensemble. La date précise varie selon les sources. Wikipédia donne le 15 décembre 1992 en France, alors que l’article d’Obligement évoque plutôt 1993 et que Planète Aventure hésite entre 1991 et 1992. Pour la version ST, 1992 est la date la mieux recoupée, et c’est celle que retiennent AtariMania et Atari Legend.
L’équipe est réduite, comme souvent à l’époque quand un jeu naît en France hors des grosses maisons d’édition. Jean-Christophe Jacquet écrit le scénario et programme le jeu, et il s’occupe aussi des effets sonores. Pascal Arn dessine les graphismes. Grégoire Dini compose la musique. Trois noms seulement, mais le jeu occupe quatre disquettes double face, et AtariMania précise qu’il peut s’installer sur disque dur, ce qui était loin d’être courant dans les chambres d’adolescents.
Jouer le méchant : un scénario qui ose
Le point de départ est simple et il fait le travail. Vous incarnez un Shortgrey, venu, selon Planète Aventure, de la planète Zokilora pour retrouver le professeur Xylor sur Terre. Votre monde est surpeuplé, la Terre est une cible commode, et votre rôle est de préparer l’arrivée des vôtres. SensCritique résume la chose en une phrase : vous êtes dans la peau d’un extraterrestre infiltré.
Ce qui fait la singularité du jeu, c’est ce que cette position autorise. D’après ce même article de Planète Aventure, aucune limite morale ne vous est imposée : mensonge, vol, braquage, usurpation d’identité et même meurtre font partie des moyens à disposition. Le jeu ouvrirait même sur une scène assez rude, puisqu’il faut éliminer une femme pour récupérer son sac à main. Je rapporte ce détail tel quel, parce que je ne l’ai pas vérifié moi-même à l’écran, mais il donne le ton : l’humour noir et l’amoralité sont au programme.
Pour l’époque, c’est un pari. Les aventures françaises de la période, celles qu’on connaît sur ST, jouent plus volontiers la carte de l’enquête ou de l’exploration : on pense à Le Manoir de Mortevielle, qui cultive un tout autre registre, celui du huis clos policier. Mettre le joueur dans la peau de l’envahisseur, c’est une manière de retourner le genre comme un gant. On n’est plus l’enquêteur qui cherche un coupable : on est le coupable, et il faut juste ne pas se faire repérer.
Souris, texte ou les deux : ce que les sources ne tranchent pas
Voilà un point sur lequel je dois rester prudent. AtariMania indique que le jeu se joue à la souris, ce qui colle avec l’étiquette « point and click ». Planète Aventure, de son côté, signale la présence d’un analyseur syntaxique, c’est-à-dire un parser où l’on tape ses ordres. Les deux informations ne s’excluent pas forcément : beaucoup d’aventures de l’époque mélangeaient icônes, verbes et saisie de texte. Mais sans avoir le manuel sous les yeux, je ne peux pas vous décrire précisément la manière dont on donne ses ordres, et je préfère le dire que l’inventer.
Ce que l’on sait en revanche, c’est la filiation que ce genre d’interface évoque. Du côté du point and click à la souris, le ST avait de beaux exemples avec Maniac Mansion, qui avait popularisé le principe de cliquer sur un verbe puis sur un objet. Un jeu français de 1992 qui visait cette lignée devait forcément être comparé à ces références, et la comparaison n’était pas toujours tendre, parce que les équipes de LucasArts avaient des moyens sans commune mesure avec ceux d’un trio d’amateurs éclairés.
STOS ou AMOS : une petite énigme technique
Un détail m’a arrêté en recoupant les fiches. Wikipédia indique que le jeu a été créé avec AMOS. Or AMOS est un langage de l’Amiga : la version ST ne peut pas en être une simple sortie. Atari Legend, qui ne traite que la version ST, mentionne de son côté STOS comme langage de programmation. C’est cohérent avec ce que l’on sait de la scène française d’alors, où STOS et AMOS permettaient à de petites équipes de produire des jeux complets sans passer par l’assembleur.
Le plus vraisemblable, c’est donc que chaque version a été réalisée avec l’outil propre à sa machine, mais je n’ai trouvé aucune source qui l’affirme noir sur blanc. Prenez cela comme une hypothèse raisonnable, pas comme un fait établi. Dans tous les cas, ces outils expliquent le style visuel : des écrans dessinés avec soin, une interface assez propre, et le petit côté artisanal qui fait le charme de ces productions.
Même remarque pour la configuration. AtariMania évoque un ST ou un STe avec 0,5 Mo de mémoire requise, alors que Wikipédia parle de 1 Mo pour le jeu en général. Deux chiffres différents, donc une marge d’incertitude : si vous le lancez sur un vrai ST, prévoyez 1 Mo, vous serez tranquille.
Ce que la presse en a pensé
L’accueil de l’époque est plutôt favorable. Génération 4 lui attribue 75 % dans son numéro 50 de décembre 1992, note que reprennent Wikipédia et Wikidata. Uvlist recense aussi une critique de Joystick à 78 % dans le numéro 34 de janvier 1993. Wikipédia mentionne enfin un 15/20 dans Tilt (numéro 110, janvier 1993), que je n’ai pas réussi à recouper ailleurs : je le cite avec la réserve qui s’impose.
Côté joueurs, AtariMania affiche 7,6/10, mais sur cinq votes seulement, et Atari Legend 3,75/5 sur un unique vote. C’est trop peu pour en tirer une vérité, mais le signal est cohérent : un jeu de niche, apprécié par ceux qui l’ont connu, et resté confidentiel. Il faut dire qu’il est entièrement en français. Pour le public francophone, c’était un atout ; pour le reste de l’Europe, c’était un mur.
Redécouvert sur le tard : disquettes, virus et Falcon
La vie d’The Short Grey après 1992 est presque aussi curieuse que son scénario. D’après l’article de Wikipédia, les versions originales du jeu sont infectées par le virus « Saddam », et certaines aussi par Ebola. Lors de la préservation du jeu au format IPF, les images fournies étaient abîmées par Saddam, qui détruit les données de la disquette. L’article attribue la contamination aux machines de développement : les disquettes auraient été dupliquées industriellement avec les virus. Si c’est exact, voilà un jeu qui est sorti de l’usine avec ses propres parasites, ce qui est assez dans l’esprit de l’histoire : un envahisseur qui se glisse partout.
Plus récemment, en mars 2016, le jeu a été ajouté à la section de test du site 8bitchip. Le fil de discussion relève un jeu en français uniquement, au graphisme jugé très soigné. Les testeurs l’ont fait tourner sur ST, STe, Mega STE et TT, ainsi que sous émulateur Steem. Sur Falcon, un souci de vérification de disquette a été résolu en ajoutant un fichier, YOKI.BIN, dans le sous-dossier FILES. Un testeur le trouve difficile, avec très peu d’indices. Ce dernier point colle avec la réputation de beaucoup d’aventures de l’époque : on n’y tenait pas la main du joueur, et l’on se débrouillait avec un cahier de notes.
Ce que ça donne sur ST, et pour qui
Sur Atari ST, The Short Grey fait face à un petit complexe d’infériorité face à la version Amiga. Celle-ci hérite d’une cinématique d’introduction réalisée par les demomakers du groupe Alcatraz, un vrai cadeau pour les yeux qui n’existe pas sur ST. Le ST, lui, conserve l’essentiel : l’histoire, les décors dessinés par Pascal Arn, la musique de Grégoire Dini et la bande-son numérique de l’écran titre signalée par AtariMania. C’est le schéma habituel des conversions entre les deux machines : l’Amiga gagne le concours d’effets spéciaux, le ST garde le cœur du jeu, et le joueur ST ne regrette l’intro d’en face que si on la lui met sous le nez.
Alors, pour qui ? Pour les amateurs d’aventures à l’ancienne qui acceptent de ne pas être guidés, et qui lisent le français sans effort. Pour ceux qui aiment les histoires où l’on joue le rôle du fripon plutôt que celui du chevalier. Et pour les curieux de la scène ST française, qui y trouveront un exemple de ce que pouvaient produire trois personnes passionnées avec un langage de programmation grand public. Si vous cherchez une aventure plus ancrée dans le registre classique, vous pouvez aussi vous tourner vers les grands titres du genre cités plus haut.
Mon avis, au bout du compte : un jeu pas parfait, sans doute inégal, mais qui a une idée et qui la tient. Dans un catalogue ST rempli de héros bien propres, un petit gris prêt à tout pour ouvrir la porte à ses congénères a de quoi vous laisser un sourire en coin. Reste à retrouver les quatre disquettes, à vérifier qu’elles ne contiennent pas de virus, et à s’armer de patience. Les aliens, eux, ont toujours su attendre leur heure.
À lire aussi sur le blog :
→ Le Manoir de Mortevielle sur Atari ST : l’aventure policière pionnière du jeu français
→ Maniac Mansion sur Atari ST : LucasArts invente le point-and-click moderne
FICHE DU JEU
- Jeu
- The Short Grey
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1992
- Référence
- The Short Grey sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.