Il y a des jeux qui changent de nom en traversant la Manche, et c’est parfois toute leur vie qui en est brouillée. Prenez Hot Rubber : un titre qui sent la gomme brûlée, l’asphalte chaud et le fond de commerce d’éditeur anglais qui sait vendre une boîte. Derrière l’étiquette, pourtant, il y a une moto française, un éditeur français qu’on croise souvent dans les revues de l’époque, et un jeu qui s’appelait d’abord Grand Prix 500 2. Autant démêler tout ça avant de monter en selle.
Un titre anglais pour une moto française
Commençons par ce qu’Hot Rubber n’est pas : ce n’est ni un jeu d’action, ni une course de voitures, ni un jeu de kart, quoi qu’en laissent croire certains titres génériques. C’est une course de moto, vue de derrière, avec un championnat du monde de vitesse en toile de fond. AtariMania le classe sans hésiter en « racing, motorcycle ».
Côté pedigree, le jeu est une licence Microïds. Sa version d’origine, Grand Prix 500 2, a été vendue sur le marché français ; le reste de l’Europe l’a reçue sous le nom de Hot Rubber. Sur Atari ST, AtariMania recense la sortie « Hot Rubber » en 1992, éditée par Palace Software au Royaume-Uni, et une édition espagnole de Proein Soft Line la même année. Ce sont les dates de ces éditions-là, pas celle de la première sortie française, qui se situe plutôt en 1990-1991 selon les fiches (AtariMania mentionne une entrée 1990 et une entrée 1991 pour Grand Prix 500 II). D’autres bases citent Titus pour la distribution britannique ; sur ce point précis, les sources ne s’accordent pas, et je n’ai pas pu trancher. Je m’en tiens donc à ce que la fiche ST affiche : Palace Software.
L’équipe technique, elle, est identifiée proprement : Cyril Trevoan à la programmation, Cédric Cazal aux graphismes (la fiche de l’édition anglaise ajoute Orou Mama), Dominique Gillis et Claude Abromont à la musique. Le jeu est écrit en langage machine, ce qui, sur un ST, est à peu près la condition pour faire défiler un décor de circuit sans que la machine ne rende l’âme.
Quatre motos, douze circuits, six adversaires
Le contenu est plus généreux que ce que son allure de jeu à petit prix laisse supposer. On choisit sa machine parmi quatre motos, et on dispute douze circuits du calendrier mondial ; les descriptions de la version PC citent notamment Brno, Suzuka et Spa-Francorchamps, des noms qui font rêver n’importe quel amateur de vitesse. On peut s’entraîner sur un tracé, courir une épreuve isolée ou s’attaquer à une saison complète avec qualifications. Jusqu’à six pilotes adverses partagent la piste.
Cette architecture est celle d’un jeu qui se prend au sérieux, sans aller jusqu’à la simulation pure. On voit sa moto de dos, et la route vient vers vous comme dans les courses en vue arrière de la période. Pas de fioriture de scénario : un départ, des virages, un classement. Si vous avez déjà touché à son ancêtre direct, Grand Prix 500cc (1987-88), vous retrouverez l’esprit : la même famille, avec un peu plus de modes et d’options.
Une chose frappe d’emblée dans les caractéristiques techniques : le jeu tient sur deux disquettes double face, tourne en basse résolution et se contente de 512 Ko de mémoire. Il est compatible ST et STe. Autrement dit, il joue dans la catégorie de ce qu’on faisait de plus courant à l’époque, sans exiger de machine gonflée. C’est une bonne nouvelle pour qui veut y toucher aujourd’hui sur un émulateur ou une vraie machine, et une mauvaise pour les amateurs de grosses démonstrations techniques : on ne vient pas ici pour une prouesse d’animation extrême.
Ce que change la version « anglaise »
C’est un détail que l’on rate si on ne lit que le titre, mais la fiche AtariMania précise ce qui distingue Hot Rubber du Grand Prix 500 2 d’origine. L’édition anglaise ajoute une intro animée, de nouveaux graphismes de moto sur l’écran de sélection, le choix entre boîte automatique et boîte manuelle, et un compteur de tours restants pendant les courses.
Ces ajouts racontent quelque chose. La boîte automatique, c’est la porte d’entrée pour les joueurs qui veulent juste tourner sans se prendre la tête avec le levier de vitesses, sur un joystick à un bouton où la manœuvre manuelle a toujours tenu du jonglage. Le compteur de tours, lui, corrige une frustration très concrète : savoir où l’on en est dans une course. Ce sont des retouches d’éditeur qui se préoccupe du confort, pas des promesses de révolution. Et pour une adaptation destinée à un public britannique, c’était plutôt malin.
Deux joueurs, un joystick, et une certaine idée de la lisibilité
Le mode deux joueurs simultanés est l’un des arguments du jeu : on peut jouer seul ou à deux, au joystick ou au clavier. C’est aussi, d’après les avis les plus sévères que j’ai trouvés, l’un de ses points sensibles. Un testeur sans pitié, cité sur une fiche d’Amiga, reproche à l’écran partagé des fenêtres de jeu trop petites, et à la caméra de rendre les virages difficiles à juger et les dépassements presque impossibles. Il va jusqu’à juger le jeu « injouable sous tous les aspects ». Le propos est excessif, et l’auteur de la fiche ne l’étaye pas par une méthode de test, mais le grief sur la lisibilité revient, sous une forme plus mesurée, dans les autres commentaires.
Sur la version PC, la carte du circuit occupe la moitié haute de l’écran quand on joue seul, ce qui réduit d’autant la vue de l’action. Je ne peux pas garantir que le ST répète ce choix à l’identique, et je préfère ne pas affirmer ce que je n’ai pas vérifié. Mais le principe d’un écran sacrifié à l’information est un compromis typique de ces courses-là : on gagne en repères, on perd en sensations.
Voilà le vrai dilemme du jeu. Sur le papier, c’est complet : quatre motos, douze pistes, des qualifications, de la gestion de boîte. Dans la pratique, une course de moto en vue arrière n’est réussie que si l’on sent la moto s’incliner, et ça tient à de petites choses : la façon dont le sprite bouge, l’impression d’inertie, le contrôle des sorties de courbe. Sur ce terrain, les critiques de l’époque se montrent partagés. Un avis sur la version PC (Home of the Underdogs) dit que l’on s’amuse un moment avant de s’ennuyer, que la maniabilité est indulgente et que les chutes ne coûtent presque rien. Voilà un défaut que je comprends bien : un jeu de course trop pardonneur perd vite sa tension.
Ce que valait Hot Rubber aux yeux de la presse et des joueurs
Les notes sont, disons, contrastées. MobyGames affiche une moyenne de 47 % sur sept critiques toutes machines confondues. Dans cette série, Tilt est le plus généreux avec 75 %, devant ST Format à 59 %, Amiga Power à 50 % et Amiga Joker à 46 %. Je ne sais pas, pour chacun de ces tests, sur quelle version il a été rédigé, et il serait imprudent de plaquer ces notes sur la seule version ST. Elles donnent plutôt une tendance : un jeu correct, loin du chef-d’œuvre, qui a divisé.
Du côté des joueurs, AtariMania affiche 7,8 sur 10 pour la fiche Hot Rubber (4 votes seulement) et 6,8 sur 10 pour Grand Prix 500 II (6 votes). Avec si peu de votes, on ne peut pas parler de verdict collectif. Home of the Underdogs, de son côté, attribue 8,17 sur 10 à la version PC, sur 94 votes, et salue des graphismes et une animation meilleurs que la moyenne de l’époque. On le voit : les joueurs d’aujourd’hui, qui n’ont pas payé la disquette plein pot, sont plus indulgents que la presse d’alors.
ST contre Amiga, et un jeu qui se cherche entre deux eaux
Comparer les machines est un passe-temps national chez les amateurs de 16 bits. Ici, l’exercice est difficile : le jeu existe sur ST, Amiga, PC et même Amstrad CPC, et les bases de données ne donnent pas de comparatif image par image. Les magazines britanniques de l’époque recensés (ST Format d’un côté, Amiga Power et Amiga Joker de l’autre) se montrent plus durs que Tilt, mais on ne sait pas s’il s’agit d’une affaire de version ou simplement de tempérament de rédaction.
Ce qu’on peut dire, c’est que ce type de course convient bien à la mécanique du ST : une route en vue arrière, des sprites de pilotes, des couleurs franches en basse résolution. Le ST n’a jamais été la machine la plus à l’aise pour les scrollings fluides, mais il a produit de bonnes courses en vue arrière, et Hot Rubber s’inscrit dans cette lignée sans la renouveler. Si vous cherchez la moto sur ST qui a marqué les esprits, c’est plutôt du côté de Super Hang-On qu’il faut regarder, version arcade oblige. Si vous cherchez une alternative plus réaliste, la série Microïds est là, avec ses qualités et ses limites.
Y retourner aujourd’hui
Soyons directs : Hot Rubber n’est pas un incontournable. Si vous ne devez jouer qu’à une course de moto sur Atari ST, ce n’est probablement pas celle-là. Mais c’est un jeu qui a le mérite d’exister sans complexe, avec des choix de contenu solides (quatre motos, douze circuits, saison complète) et quelques attentions de confort propres à la version anglaise.
Deux raisons d’y revenir. La première, la curiosité historique : voir comment un éditeur français a fait traverser un jeu à l’étranger en le rhabillant, c’est une jolie leçon de commerce de disquettes. La seconde, plus personnelle : les jeux imparfaits ont leur charme, et celui-ci a l’avantage de se lancer vite, de se comprendre en deux minutes, et de se jouer à deux sans manuel de trente pages.
Le conseil pratique : activez la boîte automatique dans l’édition anglaise, jouez au clavier si vous avez un doute sur la précision du joystick, et ne cherchez pas la simulation. Considérez-le comme une course d’arcade à la française, un peu bavarde sur ses options, un peu timide sur ses sensations.
En fin de compte, Hot Rubber est ce qu’on appelle un jeu de milieu de peloton : il ne gagne pas la course, il ne finit pas dans le bac à gravier, et il a l’élégance de ne pas faire semblant. Pas de quoi s’enflammer, mais assez pour vous rappeler pourquoi on aimait tant farfouiller dans les bacs de budget en 1992.
À lire aussi sur le blog :
→ Grand Prix 500cc sur Atari ST, l’ancêtre de la série signé Microïds.
→ Super Hang-On sur Atari ST, l’autre grande course de moto de la ludothèque.
En savoir plus : fiche AtariMania (Hot Rubber) · fiche AtariMania (Grand Prix 500 II) · fiche MobyGames.
FICHE DU JEU
- Jeu
- Hot Rubber
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1991
- Voir aussi
- Codemasters, Course
- Référence
- Hot Rubber sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.