Il y a des jeux qu’on range dans la catégorie « classique » par politesse. Another World, lui, mérite vraiment l’étiquette. Sur Atari ST, il est arrivé en fin de parcours de la machine, à un moment où l’on pensait avoir tout vu du 68000 à 8 MHz. Et pourtant, dès l’introduction, on comprend qu’on a affaire à autre chose qu’un jeu de plateforme de plus.

Dans ma vidéo, je vous propose un peu moins d’une demi-heure de jeu sur la version ST. C’est l’occasion de revenir sur ce qui fait la singularité de ce titre français, et sur ce qui peut dérouter un joueur d’aujourd’hui.

Another World sur Atari ST — ma vidéo sur la chaîne AtariGreenlog

Un jeu presque fait par un seul homme

Another World est l’œuvre d’Éric Chahi, publié par Delphine Software. Le jeu est sorti en 1991 sur Amiga ; la fiche Atarimania de la version Atari ST indique 1992. Chahi a conçu le jeu quasiment seul pendant environ deux ans, avec l’aide de Jean-François Freitas pour la musique. Il a développé son propre moteur et dessiné tous les éléments en polygones vectoriels, ce qui permettait d’animer de grands personnages sans exploser la mémoire.

Aux États-Unis, le jeu a été diffusé sous le titre Out of This World. En France, c’est surtout l’un des étendards de ce qu’on appelle parfois la « French Touch » du jeu vidéo, aux côtés d’autres productions Delphine comme Les Voyageurs du Temps ou Operation Stealth.

Ce que l’on vit manette en main

Le point de départ tient en une phrase : Lester, un jeune physicien, lance une expérience un soir d’orage. La foudre frappe le laboratoire et il se retrouve projeté, avec son bureau, au fond d’un bassin sur une planète inconnue. Pas de texte d’explication, pas de tutoriel : on sort de l’eau comme on peut, et la première créature venue essaie déjà de vous tuer.

Toute la narration passe par l’image. Les personnages ne parlent pas une langue que l’on comprend, et c’est par les gestes que naît la relation avec le compagnon extraterrestre que l’on rencontre en prison. Cette mise en scène silencieuse, avec ses changements de plans et ses cinématiques intégrées au jeu, est ce qui a le plus marqué à l’époque. Même vu aujourd’hui, le résultat garde une vraie élégance.

Côté gameplay, on court, on saute, on s’accroupit et on utilise un pistolet laser aux trois usages : tir simple, bouclier et tir chargé capable de percer les protections adverses. Les fusillades se jouent donc à coups de boucliers qu’on pose et qu’on détruit, un petit ballet tactique très original pour l’époque.

Die and retry, version exigeante

Soyons honnêtes : Another World est un jeu où l’on meurt beaucoup. Chaque écran est un petit problème à résoudre, souvent par l’échec. Un saut mal calculé, un garde qui arrive par la gauche, une plante carnivore oubliée, et c’est retour au dernier point de passage. Le jeu donne des codes d’accès pour reprendre plus loin, ce qui évite de tout recommencer.

C’est aussi un jeu court une fois qu’on connaît le chemin. Ce qui paraissait immense la première fois se traverse assez vite quand on a mémorisé les pièges. Ce n’est pas forcément un défaut : la densité compte plus que la durée, et presque chaque séquence est mémorable.

La version Atari ST face à l’Amiga

Sur ST, le jeu tient très bien la route. Les polygones sont en aplats, sans détail superflu, et la fluidité dépend surtout de la quantité d’éléments à l’écran. La différence la plus perceptible avec l’Amiga se situe plutôt du côté du son, comme souvent entre les deux machines. Atarimania signale d’ailleurs des améliorations pour le STE. La version ST était protégée par un code à reporter à partir d’une roue ou d’une grille fournie dans la boîte, un classique de l’époque.

Ce qui a vieilli, ce qui reste

Ce qui a vieilli : la maniabilité, parfois raide, et quelques passages où l’on ne comprend ce qu’il fallait faire qu’après être mort plusieurs fois. Les joueurs habitués aux sauvegardes automatiques peuvent trouver l’expérience frustrante.

Ce qui reste : la direction artistique, le rythme, et cette manière de raconter une histoire sans un seul dialogue compréhensible. Beaucoup de jeux modernes à la narration silencieuse doivent quelque chose à Another World, et plusieurs créateurs l’ont cité comme une influence.

Comment y rejouer aujourd’hui

Pour retrouver la version Atari ST telle qu’elle était, un émulateur comme Hatari (libre, multiplateforme) fait parfaitement l’affaire, à condition de disposer de vos propres images disque. Si vous voulez simplement découvrir le jeu, Éric Chahi a supervisé une édition anniversaire modernisée, vendue sur les boutiques numériques actuelles, qui permet de basculer entre graphismes d’origine et graphismes remis au goût du jour.

Si vous avez aimé Another World

Le catalogue ST compte d’autres jeux où l’on apprend en mourant. Rick Dangerous pousse le principe jusqu’à la caricature, avec ses pièges vicieux et son humour. Pour la mise en scène et l’aventure à la française, je vous conseille aussi Maupiti Island et Le Manoir de Mortevielle, deux enquêtes signées Lankhor. Et pour une autre ambiance exigeante et atmosphérique, Gods des Bitmap Brothers.

Mon verdict

Another World n’est pas le jeu le plus accessible du ST, ni le plus long. Mais c’est l’un de ceux qui prouvent le mieux qu’une idée forte et une vraie vision peuvent dépasser les limites d’une machine. Si vous ne devez regarder qu’une vidéo de la chaîne pour comprendre ce que le jeu vidéo français savait faire au début des années 90, commencez par celle-ci.

FICHE DU JEU

Jeu
Another World
Machine
Atari ST
Sortie
1991
Référence
Another World sur Atarimania

Y rejouer aujourd'hui

L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.