Un château de famille, l’année 1922, une machine à voyager dans le temps qui tousse, crache et cale au pire moment. Voilà la situation dans laquelle Explora II vous lâche, sans cérémonie, au début de sa course. Pas de grand monstre, pas de vaisseau spatial, pas de scrolling : une machine en panne et la certitude que, quelque part dans le temps, il y a de quoi la réparer. Sur Atari ST, c’est un voyage d’un autre genre, plus lent, plus cérébral, et franchement plus français qu’on ne le croit.

Explora, Chrono Quest : deux noms pour une même série

Commençons par démêler un petit nœud, parce que le jeu en a un. Explora II est la suite d’Explora : Time Run, premier volet de la série, sorti en France sous ce nom et à l’étranger sous celui de Chrono Quest. Pour la suite, le même flottement : MobyGames et Wikipédia la rangent sous le titre Chrono Quest II, alias Explora II. Le magazine américain Compute!, dans son numéro de novembre 1990, annonce lui aussi Chronoquest II chez Psygnosis, à 49,99 dollars pour les versions Amiga et Atari ST. Autrement dit, si vous cherchez ce jeu dans une base de données anglophone, tapez plutôt « Chrono Quest II ».

Une précision qui compte, parce qu’on lit parfois n’importe quoi à ce sujet : ce n’est ni un jeu d’Infogrames, ni un jeu d’action. Le développeur est Infomedia, un studio français. En France, la série était distribuée par 16/32 Diffusion ; au Royaume-Uni et aux États-Unis, c’est Psygnosis qui l’a éditée. Le genre, lui, est celui de l’aventure graphique pilotée à l’icône : on clique, on examine, on ramasse, on combine, on déduit. La seule action ici, c’est celle de votre cerveau.

Le point de départ : une panne de carburant à travers les siècles

Le scénario prolonge celui du premier épisode, où l’on se retrouvait accusé du meurtre de son père et propulsé de siècle en siècle grâce à une machine cachée dans le château familial. Dans cette suite, d’après les descriptions publiées à l’époque, on a retrouvé le coupable et il s’agit de rentrer chez soi, en 1922. Sauf que la machine, baptisée Explora, tombe en panne en route et vous expédie dans l’inconnu. Pour la relancer, il faut trouver du métal en quantité suffisante. D’où une quête qui vous balade d’étape en étape, à la recherche de ce qui fera redémarrer le moteur.

J’aime bien ce ressort, parce qu’il donne un but concret et presque domestique à un voyage qui pourrait n’être qu’un prétexte à défiler des décors. On ne sauve pas l’univers : on cherche de quoi réparer son véhicule, comme n’importe quel automobiliste coincé sur le bas-côté, sauf que le bas-côté change d’époque. La mise en scène d’un héros ordinaire face à l’histoire et aux mythes donne un ton un peu décalé, très « aventure feuilletonesque », que n’avaient pas toutes les productions de la même période.

Treize étapes et une interface à icônes

Les fiches de l’époque mentionnent treize lieux ou étapes dans un monde de jeu présenté comme vaste. Je préfère rester prudent sur le détail : les sources que j’ai pu consulter décrivent surtout le principe, et non la liste exhaustive des époques ou des personnages croisés. Ce qui est établi, en revanche, c’est la méthode. On donne ses ordres à l’aide d’icônes plutôt que de commandes tapées au clavier, dans la lignée du premier épisode, et le jeu s’appuie sur des dialogues avec les personnages rencontrés en chemin. Le Compute! de 1990 évoque même des dialogues en synthèse vocale, une prouesse notable pour un jeu sur disquettes, même si je ne saurais dire avec certitude ce qu’en restituait précisément la version ST.

L’interface à icônes est un sujet de dispute classique. Avantage : plus besoin de deviner le bon verbe, la grammaire du jeu est affichée à l’écran. Inconvénient : quand les icônes ne sont pas assez parlantes, on se retrouve à les essayer toutes, dans l’ordre, sur tout ce qui bouge. Les critiques du premier volet avaient reproché à la série des icônes peu intuitives et une logique parfois capricieuse, et Wikipédia note que la suite a reçu un accueil comparable. Ne vous attendez donc pas à une révolution d’ergonomie : l’ancienne école, c’est aussi ça.

Ce que le premier volet disait déjà de la série

Pour se faire une idée du ton d’Explora II, il faut regarder son aîné, dont l’accueil est mieux documenté. Le premier épisode sorti sur Amiga et Atari ST en 1988 avait été salué pour ses décors qui ressemblent à des peintures et pour son atmosphère : The Games Machine lui attribuait 86 %, ZZAP!64 78 %. Les reproches visaient un début lent, des icônes déroutantes et une logique inégale. La pochette était l’œuvre de Roger Dean, l’illustrateur des albums de Yes, ce qui donnait à la boîte un cachet que peu d’aventures françaises pouvaient revendiquer. La musique était signée David Whittaker. Ces informations concernent le premier volet, pas la suite, mais elles dessinent le cahier des charges auquel Infomedia devait répondre : de beaux tableaux, de l’ambiance, et un joueur patient.

La suite reprend cette recette en la prolongeant, plutôt qu’en la renversant. C’est une logique de série : on garde ce qui a plu, on ajoute des lieux, on densifie un peu l’intrigue. Cela peut sembler frileux ; c’est surtout cohérent avec la manière dont les éditeurs de l’époque amortissaient un moteur de jeu sur plusieurs épisodes.

Sur Atari ST : de la patience et des disquettes

Parlons de la machine. Une aventure de ce genre est un excellent test de la patience du possesseur de ST. Je n’ai pas le nombre exact de disquettes, mais pour un jeu de cette ampleur, sans disque dur, on peut raisonnablement s’attendre à des changements de disquette et à un lecteur qui ronronne pour vous rappeler qu’il travaille. Toute la bibliothèque d’aventures de l’époque vivait avec cette contrainte. Sur Amiga, plus de mémoire et un son plus riche donnaient en général l’avantage à Commodore pour l’ambiance sonore, et la comparaison est difficile à contourner. Sur ST, la basse résolution en seize couleurs impose des décors plus sobres, mais c’est un support qui sait faire parler les aplats et les dégradés trichés par la trame, et l’aventure graphique lui a toujours bien réussi.

Ce qui compte vraiment, ici, c’est la lisibilité : repérer un objet, comprendre où cliquer, ne pas passer à côté d’un détail minuscule dans un tableau chargé. Sur un moniteur couleur de l’époque, tout cela passait correctement. Sur un émulateur moderne, avec un écran net et une souris précise, c’est même plus confortable qu’à l’origine.

Je tiens à être clair sur un point de méthode : je n’ai pas trouvé de test de la version ST chiffré dans les sources accessibles, ni de note de lecteurs fiable que je puisse citer. Plutôt que d’inventer une note, je préfère le dire : l’accueil connu est celui de la série, décrit comme mitigé à favorable, avec les mêmes qualités et les mêmes défauts d’un épisode à l’autre.

Les dates : un petit casse-tête d’archiviste

Autre zone de flou, la date de sortie. Selon les bases, on lit 1988, 1989 ou 1990. Wikipédia situe la suite en 1989, une fiche LaunchBox avance 1988, et c’est la parution du jeu aux États-Unis, annoncée par Compute! en novembre 1990, qui explique sans doute une partie de la confusion : une sortie française et une sortie américaine ne tombent pas la même année. Une annonce d’enchères évoque aussi 1989 pour Explora 2 sur ST. Je retiens donc 1989 comme la date la plus souvent citée, en précisant que je ne peux pas être catégorique et que la distribution française et britannique ont pu s’échelonner.

Ce flou est presque une marque de fabrique du jeu vidéo français de la période : peu de documentation, des boîtes différentes selon les pays, des titres qui changent à la frontière. Explora devient Chrono Quest, qui devient Time Run ici, Explora II devient Chrono Quest II là. Pour l’archiviste, c’est un jeu de piste ; pour le joueur, une raison de plus de chercher les trois noms avant d’abandonner.

Explora II face au reste du catalogue ST

Dans la ludothèque de l’Atari ST, la série d’Infomedia occupe une place particulière : celle d’une aventure d’auteur à la française, qui assume son côté peinture et ambiance au détriment du rythme. Elle n’a pas la verve comique de LucasArts, ni la rigueur policière d’un Mortevielle, ni la drôlerie des productions de Coktel Vision. Elle propose autre chose : des voyages dans le temps où l’on se sent minuscule, où l’on ne gagne pas par le réflexe mais en regardant longtemps.

Soyons francs sur les défauts. Une logique inégale, ça veut dire des moments où l’on tourne en rond, sans savoir si c’est le jeu ou soi-même qui cale. Des icônes qui obligent à tâtonner. Un rythme qui exige d’aimer ça. Et pour un joueur d’aujourd’hui habitué aux indices intégrés, une courbe d’apprentissage qui peut décourager en un quart d’heure. Si vous détestez les aventures où l’on se retrouve à cliquer partout, passez votre chemin ; si cela vous amuse, vous êtes à la bonne adresse.

Y rejouer aujourd’hui

Le plus simple est de passer par un émulateur comme Hatari, gratuit et disponible sur la plupart des systèmes, avec une image des disquettes. Comptez une pause pour lire, une main sur la souris, un carnet pour noter les objets et les lieux : l’aventure de l’époque se jouait avec du papier à côté du clavier, et c’est toujours le meilleur outil. Cherchez le jeu sous ses trois noms (Explora II, Chrono Quest II) et vérifiez que vous jouez bien la version ST, parce que le catalogue d’Infomedia contient aussi d’autres titres qu’il est facile de confondre.

Ne confondez pas non plus la série avec Les Portes du Temps, une aventure française de 1989 elle aussi centrée sur le voyage dans le temps, mais éditée par Legend Software, construite sur un principe différent et sans rapport avec Explora : même thème, autre équipe, autre jeu.

Une réparation qui prend toute une aventure

Au bout du compte, Explora II est un jeu qu’on apprécie pour ce qu’il est, pas pour ce qu’il aurait pu être. Il n’a pas la célébrité de ses contemporains américains, il n’est pas parfait, mais il a un vrai parti pris : un héros contraint de bricoler son retour à la maison à travers l’histoire, et une série qui prend son temps pour vous raconter ça. Si le premier volet vous a plu, la suite se déguste dans le même esprit. Sinon, commencez par lui : l’histoire d’un fils qui court après son père à travers les siècles se comprend mieux dans l’ordre.

À lire aussi sur le blog :
→ Explora Time Run sur Atari ST, le premier volet de la série, à lire avant de partir en voyage.
→ Explora 3 sur Atari ST, le troisième épisode de la série d’Infomedia, sorti en 1990.
→ Les Portes du Temps sur Atari ST, un autre voyage dans le temps à la française, mais d’une autre série.

FICHE DU JEU

Jeu
Explora II
Machine
Atari ST
Sortie
1990
Voir aussi
Action aventure, Infogrames
Référence
Explora II sur Atarimania

Y rejouer aujourd'hui

L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.