Une rue, des façades, des fenêtres entrouvertes, et quelque part derrière l’une d’elles, un type en chapeau qui vous a déjà dans le collimateur. Vous avez quelques secondes pour le trouver, le viser et tirer avant lui. Voilà tout le programme de Prohibition, et c’est un programme qui ne s’embarrasse pas de fioritures : ici, on ne court pas, on ne saute pas, on ne ramasse rien. On regarde, on vise, on abat. Sur Atari ST, ce petit jeu français a le charme des idées simples poussées jusqu’au bout.

Ni jeu d’action, ni simulation : un stand de tir à gangsters

Commençons par lever un malentendu : Prohibition n’est pas un jeu d’action au sens large, et encore moins un jeu de gestion de contrebande comme son titre pourrait le laisser croire. C’est un jeu de tir au viseur. Un curseur en forme de réticule se promène sur l’écran, et c’est à vous de repérer les truands cachés aux fenêtres, sur les toits ou dans les recoins du décor. Les sources qui décrivent le jeu le rangent dans la famille des « tir à la première personne », ce qui est une manière un peu pompeuse de dire que vous êtes l’œil et le doigt sur la gâchette, sans jamais voir votre personnage.

Le scénario tient en une phrase : vous incarnez un tireur d’élite engagé par la police new-yorkaise pour nettoyer la ville des « criminels » qui prospèrent à l’époque de la prohibition. Le décor, c’est l’Amérique des années 1930, ses gabardines, ses chapeaux mous et ses bandes rivales. Pour un jeu sorti sur micro 16 bits, l’ambiance est donc très reconnaissable : on sait en deux secondes où l’on est et ce qu’on attend de nous.

Un air de déjà-vu du côté de l’arcade

Si la mécanique vous rappelle quelque chose, c’est normal. Prohibition s’inspire fortement d’une borne d’arcade de l’époque, Empire City: 1931, créée par Seibu Kaihatsu et sortie en 1986 au Japon puis dans le reste du monde. Même principe là-bas : un réticule, des mafieux à abattre avant la fin d’un compte à rebours, une histoire de vengeance dans le New York de 1931. L’adaptation d’Infogrames n’est donc pas une idée surgie de nulle part, mais elle n’a pas à rougir d’avoir regardé du côté de la salle d’arcade : à l’époque, c’était un réflexe presque naturel pour les éditeurs européens.

Ce qui change tout, évidemment, c’est le matériel. Une borne d’arcade vous met une arme ou un levier solide entre les mains ; un Atari ST vous offre une souris et un joystick. On y reviendra, car c’est probablement là que se joue la différence entre un bon moment et une partie un peu raide.

Infogrames, la touche française

Autre particularité qui mérite qu’on s’y arrête : Prohibition est développé et édité par Infogrames, la société lyonnaise fondée en 1983 par Bruno Bonnell et Christophe Sapet. Le jeu est sorti en 1987 selon les références générales ; la fiche de notre vidéo parle de 1989 pour la version Atari ST, et il est difficile d’être catégorique sur la date exacte du portage sur cette machine. Je préfère le dire franchement plutôt que de trancher à la place des archives.

Ce qui est mieux établi, c’est qu’il s’agit d’une production d’équipe : plusieurs personnes se partagent la programmation et le scénario (Eric Mottet, Pascal Burel, Yves Lamoureux, William Hennebois, Richard Bottet et Najib El Maadani), Josiane Girard s’occupe des graphismes et Charles Callet de la musique. Pour une époque où l’on croise encore beaucoup de jeux conçus par deux ou trois passionnés dans une chambre, voir un générique aussi étoffé sur un titre de ce genre dit quelque chose du sérieux avec lequel Infogrames abordait le marché.

Le jeu n’a d’ailleurs pas été cantonné à l’Atari ST. On le retrouve sur Amstrad CPC, sur PC en DOS, et sur la gamme Thomson (MO6, TO8, TO9+), ces ordinateurs si présents dans les écoles françaises. Il a même eu droit à des versions en allemand, en anglais, en espagnol et en français. Un joli parcours pour un jeu qui, sur le papier, tient dans une boîte à chaussures.

Prohibition sur Atari ST, séquence de jeu — chaîne AtariGreenlog

Comment ça se joue, concrètement

La boucle de jeu est limpide. Vous balayez la façade avec votre viseur, vous repérez un gangster, vous tirez. Un compte à rebours tourne en permanence : s’il atteint zéro, c’est vous qui prenez une balle. Vous pouvez vous mettre à couvert, mais un nombre limité de fois seulement, ce qui oblige à garder cette ressource pour les moments vraiment tendus plutôt que de s’y réfugier à chaque alerte.

Des flèches vous indiquent la direction de la cible quand elle n’est pas dans votre champ immédiat, une aide précieuse puisque l’écran ne montre pas toute la rue d’un coup. Et surtout, il y a les otages. Ce détail change la nature du jeu : ce n’est plus un simple « tout ce qui bouge est une cible », il faut distinguer l’ennemi de l’innocent, et cela dans un temps très court. La gâchette facile se paie, et pas seulement en points.

Chaque chef de bande abattu rapporte de l’argent et vous fait passer à un niveau plus difficile. La progression est donc claire, presque scolaire : un boss, un niveau, une récompense. On est loin des scénarios ramifiés ; on est dans l’esprit pur du jeu de réflexes où chaque partie se résume à « est-ce que j’ai été plus rapide que lui ? ».

Les réflexes, l’œil et un peu de nerfs

C’est là que Prohibition tire son intérêt. Le plaisir ne vient pas de la variété, mais de la tension. Ce moment où l’on balaie le décor à toute vitesse en cherchant la silhouette suspecte, où l’on hésite entre un otage et un truand à moitié caché, où le compte à rebours vous met la pression dans le dos : tout cela fonctionne indépendamment de la puissance de la machine. Un jeu de ce type n’a pas besoin d’être spectaculaire pour provoquer une petite montée d’adrénaline.

Cette simplicité a évidemment son revers. Le jeu repose sur un seul geste, répété encore et encore, et la lassitude guette dès qu’on a compris les règles. Personne ne dira que c’est un titre qui se joue pendant des heures d’affilée ; c’est plutôt un jeu de sessions courtes, de défi personnel, du genre qu’on lance pour voir jusqu’où on va avant de se faire descendre. Si vous cherchez de la profondeur, vous resterez sur votre faim. Si vous cherchez un défouloir à gâchette, vous êtes servi.

Souris, joystick ou rien : la question du contrôle

Sur un Atari ST, la manière de piloter le viseur compte beaucoup. À l’époque, on avait le choix entre le joystick et la souris, et ce choix transforme le ressenti d’un jeu de tir. Le joystick offre un déplacement par à-coups, plus lent, plus approximatif ; la souris donne de la précision et de la vitesse, ce qui est précieux quand le temps est compté. Je ne peux pas affirmer ici quel périphérique le jeu privilégiait ni comment il gérait chacun d’eux, faute de documentation que j’aie pu vérifier. Mais le principe général vaut pour tous les jeux de ce genre : plus votre curseur va vite et se place juste, plus vous êtes à l’aise.

Ce type de jeu se prêterait aussi très bien au pistolet optique, comme sur certaines consoles de salon, mais je n’ai trouvé aucune trace d’une prise en charge de ce genre d’accessoire ici, donc je n’en dis rien de plus. Ce qui est sûr, c’est que l’interface graphique du ST faisait de la souris un périphérique de première importance : la machine y était chez elle, et c’est un atout naturel pour un jeu où tout se joue à coups de curseur.

Atari ST, Amiga et le reste de la bande

Impossible de ne pas faire le rituel comparatif. L’Amiga, plus riche en couleurs et en sons, était souvent mieux servi par les éditeurs sur les jeux « vitrines ». Pour un jeu de ce genre, dont l’intérêt tient dans la lisibilité plus que dans la débauche graphique, l’écart pèse moins. Je n’ai pas trouvé de comparaison documentée entre les versions ST et Amiga de Prohibition (d’ailleurs, les plateformes citées pour ce jeu sont l’Atari ST, l’Amstrad CPC, le PC et les Thomson, mais pas l’Amiga), donc je m’abstiens de trancher sur le détail visuel.

Ce que l’on peut dire, c’est que sur ST, ce jeu appartient à une lignée précise : celle des titres où l’on se contente de viser, de la même famille que les tirs au viseur qui se sont multipliés sur 16 bits. Pour les curieux de cette veine, notre article sur Cabal montre une autre façon d’aborder le tir au viseur sur la même machine, avec cette fois un commando et beaucoup plus de chaos à l’écran.

L’accueil : une zone d’ombre

Voilà un point où je dois rester honnête : je n’ai pas retrouvé de note de presse d’époque fiable pour la version Atari ST de Prohibition, ni de moyenne de lecteurs que je puisse citer sans me tromper. La fiche de référence que j’ai consultée ne comporte pas de section sur l’accueil critique et renvoie seulement vers des tests en ligne plus tardifs, consacrés aux autres versions. Plutôt que d’inventer un 14 sur 20 imaginaire dans un magazine tout aussi imaginaire, je préfère laisser la case vide. Si vous avez un vieux numéro de magazine qui en parle, je suis preneur.

Y rejouer en 2026

Le plus simple reste l’émulation : Hatari, gratuit, fait tourner l’Atari ST sur à peu près n’importe quel ordinateur actuel, et la souris de votre PC sera un excellent substitut à celle du ST d’origine. Pour un jeu de ce genre, c’est même l’avantage de l’émulateur : un viseur précis, sans manette qui traîne. Comptez sur des parties courtes, nerveuses, à reprendre pour le plaisir de la rapidité plutôt que pour l’histoire.

Si vous voulez voir à quoi ça ressemble avant de vous lancer, la vidéo plus haut, tirée de la chaîne AtariGreenlog, montre une séquence de jeu. C’est la meilleure façon de juger l’ambiance en trente secondes.

Prohibition ne révolutionne rien, ne le prétend pas, et c’est précisément pour cela qu’on lui pardonne ses limites. C’est un petit jeu de réflexes à la française, sorti de l’atelier d’Infogrames, qui prouve qu’avec un réticule, quelques fenêtres et un chronomètre qui s’égrène, on tenait déjà de quoi occuper une soirée. À essayer pour sa vivacité, à quitter quand la répétition commence à peser.

À lire aussi sur le blog :
→ Pop-up sur Atari ST : Infogrames joue au puzzle, un autre jeu signé Infogrames, dans un tout autre registre.
→ Cabal sur Atari ST : le shoot’em up qui vous met dans la peau d’un commando, un autre jeu de tir au viseur sur la même machine.

En savoir plus : fiche Wikipédia · autres vidéos Atari ST de la chaîne AtariGreenlog.

FICHE DU JEU

Jeu
Prohibition
Machine
Atari ST
Sortie
1989
Référence
Prohibition sur Atarimania

Y rejouer aujourd'hui

L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.