Un gorille de la taille d’un immeuble grimpe sur une tour de bureaux, enfonce le poing dans une fenêtre, en sort un employé en costume et l’avale sans autre forme de procès. Dans la rue, un char tire, un hélicoptère tourne, et la façade finit par s’effondrer en poussière. Voilà l’écran de Rampage. Aucun scénario fin, aucun dilemme moral : on est le monstre, on démolit, et on essaie de ne pas se faire trop mal par la même occasion. Sur Atari ST, ce défouloir en pixels est resté l’une des conversions d’arcade les plus sympathiques de son époque.
Des humains devenus monstres, pour une borne qui ne se prenait pas au sérieux
L’original sort en salle en août 1986, chez Bally Midway. Le jeu est signé de deux noms : Brian Colin, qui conçoit et dessine, et Jeff Nauman, qui programme. Michael Bartlow s’occupe de la musique de la borne. Le principe tient en une phrase, et c’est sa force : trois personnages à incarner, George le gorille, Lizzie la reptilienne géante et Ralph le loup-garou. Tous trois étaient des humains avant qu’une expérience ou une mauvaise bouteille ne les transforme, et ils ont désormais une envie très précise : raser les villes d’Amérique, une par une.
Chaque ville se joue sur un seul écran fixe. On grimpe sur les immeubles, on frappe pour les fissurer, on attend que la structure cède, puis on passe à la ville suivante en marchant vers la droite. Entre-temps, on avale des passants, on arrache des hélicoptères en plein vol et on écrase des chars. Les sources indiquent une campagne de 128 jours de destruction, qui boucle ensuite plusieurs fois. Autre particularité remarquable pour l’époque : la borne accepte jusqu’à trois joueurs en même temps, chacun dans la peau d’un monstre, ce qui en fait un jeu coopératif où l’on s’entraide pour abattre un building, avant de se donner des coups de poing pour récupérer la dernière victime.
Rangeons-le dans la bonne case, d’ailleurs. Ce n’est pas un jeu de plateforme au sens strict, même si l’on grimpe partout, ni un pur beat’em up, même si l’on frappe beaucoup. AtariMania le classe en « arcade, divers », ce qui est assez honnête : c’est un jeu de destruction à écran fixe, construit autour du score, de la jauge de vie et d’un humour très second degré.
La version ST : une date à manier avec précaution
Parlons du portage lui-même, en commençant par ce qu’on ne sait pas trop. La date de sortie sur Atari ST n’est pas la même selon les bases de données. Wikipédia indique 1987 pour l’ST, AtariMania évoque une version Activision UK de 1988, et un test d’ST News le traite comme une nouveauté. Difficile d’être catégorique : disons que le jeu arrive sur ST entre 1987 et 1988, ce qui en fait une conversion précoce, bien avant la version Amiga (1989 d’après Wikipédia). Ce n’est donc pas un jeu de 1986 : 1986, c’est la borne.
L’éditeur, lui, ne fait pas débat : Activision, qui a acquis la licence auprès de Bally Midway et décline le jeu sur à peu près tous les micros de l’époque (ZX Spectrum, Commodore 64, Amstrad, Atari 8 bits, PC…). Côté équipe de développement, il faut rester prudent. La fiche AtariMania crédite Catalyst Coders, avec Karl Jeffery à la programmation, Jason Ford et Mark A. Jones aux graphismes et David Whittaker à la musique, mais cette fiche mêle plusieurs éditions, dont une diffusion sur la disquette de couverture du magazine Zero en décembre 1990. Je ne peux donc pas jurer que cette liste vaille mot pour mot pour la boîte Activision. En revanche, le nom de David Whittaker pour le son, lui, est confirmé par plusieurs sources, et c’est un nom qui parle aux amateurs de musiques ST.
Trois monstres, deux joysticks et un clavier
C’est l’un des détails les plus marrants de cette conversion : la borne d’origine supportait trois joueurs, et l’ST ne s’est pas dégonflé. Deux joueurs prennent un joystick chacun (l’ST offre deux ports manettes de série), et le troisième joue au clavier. Imaginez la scène : deux gamins serrés sur un canapé, un troisième à genoux devant l’ordinateur, les doigts sur les touches. Ce n’est pas très ergonomique, et le troisième larron a clairement la moins bonne place, mais l’intention fait plaisir. Rampage à trois, même mal installé, reste l’une de ces parties de salon dont on se souvient.
En solo, on n’a pas droit à cette cacophonie. Il faut gérer sa jauge d’énergie, qui fond dès que les soldats vous tirent dessus, que les fils électriques vous grillent ou que des débris vous tombent sur la tête. On la regarnit en mangeant les habitants qui passent à portée de poing, et ça repart. Reste le risque le plus bête : l’immeuble qui s’effondre alors que vous êtes encore dessus. C’est un équilibre simple mais efficace, qui oblige à choisir son prochain mouvement avant d’être submergé.
Frapper, grimper, avaler : les sensations de jeu
La prise en main est immédiate : un bouton pour taper, le manche pour grimper et se déplacer. On comprend tout en trente secondes, et c’est ensuite la répétition qui s’installe. Je dois l’avouer sans détour, il y a de la lourdeur dans les gestes. Le monstre prend son temps, les coups demandent un peu d’habitude pour toucher au bon endroit. Cette lenteur fait en partie le charme du jeu : taper dans un mur à la bonne hauteur, attendre que les briques tombent, c’est un petit plaisir tactile que peu de jeux offrent.
Le revers de la médaille, c’est la monotonie. Une ville se ressemble beaucoup, une autre aussi, et au bout de quelques dizaines de minutes le jeu tourne en rond. Ce n’est pas un défaut propre à l’ST, la borne elle-même reposait sur cette boucle, mais c’est là que Rampage montre ses limites : il vaut mieux y jouer par petites séances, et en bonne compagnie. Le testeur de ST News mentionne d’ailleurs un niveau où une maison invisible, très difficile à détruire, ressemble à un bogue. Ce genre de détail rappelle que le portage n’est pas parfait.
Graphismes et son : un ST à son aise
Visuellement, l’ST s’en sort bien. Les monstres sont gros, lisibles et animés avec assez de fluidité pour que les coups aient du poids. Les décors d’immeubles restent fidèles à l’esprit de la borne. Le test de ST News juge d’ailleurs les graphismes « presque identiques » à ceux de l’arcade, et supérieurs à ceux de la version Commodore 64, ce qui n’est pas un mince compliment pour l’époque. Rampage a une chance : son écran fixe n’impose aucun défilement, ce qui évite à l’ST (sans circuit de défilement matériel) un de ses points faibles habituels.
Côté son, la puce Yamaha à trois voix de l’ST fait ce qu’elle peut. Les bruitages ont du punch, ST News note 8,5 sur 10 au son, et la musique de David Whittaker donne un peu d’allant au tout. Rien d’extraordinaire, mais c’est cohérent avec ce que le ST savait faire à l’époque. À titre de comparaison, la version Amiga, qui arrive plus tard dans la décennie, aurait bénéficié du son échantillonné de la machine de Commodore, mais je n’ai pas assez de recul pour la comparer note pour note.
Ce qu’en disaient les magazines, et les joueurs d’aujourd’hui
L’accueil est globalement bon. ST News donne 8 sur 10, avec la mention « Good arcade conversion », et 8,5 pour la jouabilité comme pour le son. Génération 4, dans son numéro de mars-avril 1988, est un peu plus réservé avec 67 %. Du côté des joueurs, la note moyenne des lecteurs sur AtariMania monte à 7,2 sur 10, pour 33 votes. Et un détail amusant : toujours selon AtariMania, le jeu aurait atteint la première place du classement britannique des ventes ST en avril 1988. C’est l’effet licence d’arcade, qui faisait vendre à l’époque, mais cela donne une idée de la place que Rampage a prise dans les ludothèques ST.
Ce panorama dit assez bien ce qu’est ce jeu : une bonne conversion, pas un chef-d’œuvre, qui profite à plein de son concept et de ses trois joueurs, mais dont on fait le tour assez vite en solo.
Faut-il encore lancer ce monstre sur ST ?
Oui, mais pas pour les mêmes raisons qu’il y a trente-cinq ans. Aujourd’hui, avec un émulateur comme Hatari et deux manettes bien calées, Rampage vaut surtout comme jeu à partager : le premier qui détruit son immeuble gagne le droit de se moquer de l’autre. En solo, c’est un passe-temps sympathique, qui se prête bien à une séance de vingt minutes avant de passer à autre chose. La vidéo ci-dessus donne une bonne idée du rythme, de l’humour et des limites du jeu.
Le jeu a un autre mérite, discret : il rappelle qu’au milieu de l’ère des shoot’em up sérieux et des simulations austères, il y avait de la place pour un jeu qui laisse simplement le joueur détruire une ville avec un sourire en coin. George, Lizzie et Ralph ont fait mieux qu’amuser la galerie : ils ont fourni à l’ST l’un de ses premiers vrais défouloirs de salon, et c’est sans doute pour ça qu’on y repense avec un peu de tendresse.
À lire aussi sur le blog :
→ Marble Madness sur Atari ST : une bille d’arcade privée de son trackball
→ Rolling Thunder sur Atari ST : espionnage à l’ère 16 bits
FICHE DU JEU
- Jeu
- Rampage
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1986
- Référence
- Rampage sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.