Une bombe, un compte à rebours, et neuf gros boutons de couleur qui attendent que vous ne vous trompiez pas. Pas de héros musclé, pas de scrolling, pas d’ennemis à abattre : juste vous, une souris et votre mémoire immédiate. Detonator sur Atari ST est un petit jeu qu’on range volontiers dans la case « curiosité », et c’est précisément pour ça qu’il mérite qu’on s’y arrête. D’autant qu’à peu près tout ce qu’on lit à son sujet de façon approximative sur le web est faux : non, ce n’est pas un jeu d’action, et non, ce n’est pas un gros titre d’éditeur.
Un jeu de mémoire, pas un jeu d’action
Commençons par remettre les choses à leur place, parce que le titre induit en erreur. Detonator sonne comme un shoot’em up ou un jeu de commando, et on s’attend presque à voir arriver un hélicoptère. Les fiches de référence racontent tout autre chose. Sur AtariMania, le jeu est classé dans la catégorie « Brain : Logical / Puzzle », ce qui est une manière polie de dire qu’on réfléchit (ou qu’on retient) plutôt qu’on tire. MyAbandonware parle d’un mélange « action et puzzle » avec un thème de saisie chronométrée, ce qui colle bien à l’idée d’une épreuve de vitesse. Et d’après les descriptions disponibles, le principe est celui d’un jeu de mémoire : une combinaison de couleurs vous est présentée, il faut la reproduire correctement pour désamorcer la bombe.
Voilà le vrai sujet. Si vous avez connu le Simon des années 1970, l’électronique ronde qui s’allume en quatre couleurs et vous demande de rejouer la séquence, vous avez déjà compris l’essentiel. Ce type d’appareil, qui a fait fureur à partir de 1978, a aussi été commercialisé en Europe sous le nom de Senso. Detonator reprend la même logique, la dramatise avec une bombe et un chrono, et la transpose dans la salle de jeu minimaliste d’un Atari ST. Les sources que j’ai consultées parlent d’ailleurs d’un jeu qui teste votre mémoire « musicale autant que visuelle » : la couleur n’est donc pas seule en cause, le son entre aussi dans la danse.
La fiche d’identité, sans enjoliver
Parlons des faits, qu’on a plaisir à rétablir. Detonator date de 1990 (MobyGames le situe en octobre de cette année-là). Il est édité par Budgie UK et développé par Shoe-String Software, la fiche AtariMania créditant un certain Ian Blair à la programmation. Le jeu tient sur une seule disquette simple face, tourne en basse résolution, se joue à la souris et réclame un ST de base avec 512 Ko de mémoire. Pas de joystick donc, pas de clavier : le curseur et le clic suffisent.
L’éditeur n’a rien à voir avec les grands noms du ST que l’on cite d’habitude. Budgie UK est un petit label britannique dont les fiches indiquent la mention « Licenceware » : un circuit parallèle, à prix doux, qui s’est beaucoup développé sur ST et Amiga à la fin des années 1980 et au début des années 1990, fait de petites disquettes vendues à bas prix. Je précise « les fiches indiquent », car je n’ai pas trouvé de source qui détaille noir sur blanc le fonctionnement de Budgie UK. Mais la présence au catalogue d’autres titres du même éditeur, comme Dogfight (1990 également), laisse penser qu’on est bien dans cet univers de petites productions.
STOS : la machine à fabriquer des jeux du dimanche
Autre détail qui change tout : Detonator est écrit en STOS BASIC. Pour ceux qui n’ont pas connu, STOS est un environnement de programmation pour Atari ST conçu par François Lionet et Constantin Sotiropoulos (sous la bannière Jawx) et diffusé par Mandarin Software à partir de 1988. L’idée était simple et géniale : mettre entre les mains de n’importe qui, avec un peu de patience, des commandes toutes faites pour afficher des sprites, jouer des sons et gérer l’écran, sans passer par l’assembleur. Éditeur de sprites, éditeur de musique, puis un compilateur pour accélérer le résultat : toute une génération d’adolescents s’y est mise.
Le revers de la médaille, on le devine : une avalanche de jeux de qualité très inégale, souvent bricolés en quelques semaines. C’est le cadre dans lequel il faut juger Detonator. Un jeu de mémoire en STOS ne cherche pas à rivaliser avec les gros éditeurs sur la technique, et il serait injuste de lui reprocher de ne pas ressembler à un titre d’Electronic Arts. Ce qu’on peut lui demander, c’est d’être lisible, réactif et assez tendu pour qu’on ait envie de recommencer. Et sur ce dernier point, la mécanique de base, qui est solide depuis des décennies, fait déjà la moitié du travail.
Neuf boutons, un chrono, une seule règle
L’écran de jeu est à l’image du reste : sobre. D’après les descriptions, la zone de saisie se compose de neuf boutons de couleur disposés en grille de trois par trois, et un affichage indique votre score, le niveau en cours et le temps restant. Rien de plus. Le jeu vous envoie une combinaison, vous la saisissez à la souris, et plus vous montez de niveau, plus la séquence se complique.
Cette économie de moyens est à double tranchant. D’un côté, la clarté est totale : on comprend la règle en dix secondes, on n’a pas besoin de lire une notice, et la partie démarre sans cérémonie. De l’autre, tout repose sur la montée en tension, et un jeu de mémoire qui n’accélère pas ou ne piège pas le joueur retombe vite comme un soufflé. Les neuf couleurs, en particulier, ouvrent un espace de combinaisons bien plus large que les quatre touches du jouet d’origine. Retenir quatre éclats lumineux, c’est une chose ; garder en tête une suite de teintes sur une grille de neuf cases, avec le temps qui file, en est une autre. C’est là que l’idée de la bombe prend son sens : l’erreur n’est pas un simple « raté », c’est un échec dramatique, même si l’on reste évidemment dans le registre du jeu sans conséquences.
Ici, la souris obligatoire est plutôt une bonne nouvelle. Viser un bouton de bonne taille avec le pointeur est confortable, et on se concentre sur ce qui compte, c’est-à-dire la séquence plutôt que le geste. Reste à savoir si le temps imparti, qui ajoute la pression, est calibré avec finesse ou avec une main un peu lourde. Je n’ai pas de chiffre fiable à vous donner là-dessus : les fiches ne détaillent ni la durée du chrono, ni le nombre de niveaux, et je préfère ne rien inventer.
Sur la machine : de la couleur et du son, sans prétention
Pourquoi un tel jeu fonctionne-t-il sur ST, au fond ? Parce que la machine a tout ce qu’il faut pour ça. L’Atari ST affiche seize couleurs à l’écran en basse résolution, choisies dans une palette de 512 teintes : largement de quoi distinguer neuf boutons bien nets sur un fond sombre. Côté son, la puce YM2149 produit des bips francs, reconnaissables entre mille, et c’est exactement ce qu’on attend d’un jeu qui joue sur l’association son-couleur. C’est un cas rare où la sobriété graphique du ST, qu’on lui reproche souvent face à l’Amiga, ne gêne pas du tout.
Soyons clairs : un Amiga n’apporterait rien de plus à ce concept. Les écrans de ce type se jouent à armes égales sur n’importe quelle machine de l’époque, et c’est peut-être pour cela que la guerre ST contre Amiga paraît ici complètement hors-sujet. Le seul vrai concurrent de Detonator, c’est le jouet électronique que vos parents avaient quelque part dans un placard.
Ce qu’en pensent les rares joueurs qui l’ont noté
Parlons réception, avec prudence. Je n’ai trouvé aucun test dans la presse d’époque : ni dans les magazines britanniques, ni dans les titres français, et il n’y a aucune raison d’en inventer. Le jeu est resté dans l’ombre des sorties plus médiatisées de 1990. Du côté du public, les notes sont rares et pas franchement flatteuses : 3,0 sur 10 sur AtariMania, à partir de deux votes seulement, et 2,5 sur 5 sur MyAbandonware, là encore pour deux votes. Deux avis, ce n’est évidemment pas un verdict. C’est une indication, tout au plus, que le jeu n’a pas déchaîné les passions.
Est-ce mérité ? Difficile à trancher à partir de si peu. Je dirais qu’un jeu de ce type souffre de deux handicaps : il est court par nature, et il demande d’avoir envie de se prendre au jeu du score. Pour qui cherche une aventure, il n’a rien à offrir. Pour qui aime les défis de mémoire à relancer entre deux autres choses, il garde un certain charme. Le téléchargement de la disquette semble d’ailleurs avoir eu un peu de succès : AtariMania affiche près de 3 300 consultations et environ 1 950 téléchargements pour la fiche, ce qui n’est pas rien pour un titre aussi confidentiel.
Gare aux homonymes
Petite mise en garde, parce que le nom est courant. Si vous cherchez Detonator en ligne, vous allez tomber sur plusieurs jeux sans lien entre eux : un casse-briques à cinquante niveaux, un jeu de démolition d’immeubles à la dynamite sur d’autres machines, et même un jeu de réflexion sorti en 2023 sur Atari ST et STE, qui est le remake d’un titre Atari 8 bits de BQL. Rien de tout cela ne correspond au jeu dont on parle ici. Certaines bases de données décrivent d’ailleurs celui de 1990 d’une façon contradictoire (jusqu’à parler de stratégie à la première personne, ce qui ne ressemble en rien à une grille de boutons). En cas de doute, fiez-vous aux mentions Budgie UK, Shoe-String Software et 1990.
Y rejouer aujourd’hui : mode d’emploi
Bonne nouvelle, il est facile à retrouver. Le jeu est référencé comme freeware sur AtariUpToDate, avec ses numéros de diffusion (Atari Home BU 050, Floppyshop 4904), tandis qu’AtariMania le range en « commercial » : preuve, s’il en fallait une, que le statut de ces productions licenceware reste flou aujourd’hui. À vous de vérifier les conditions d’utilisation avant de télécharger. Dans un émulateur comme Hatari, il faut simplement régler une machine ST standard avec 512 Ko, monter l’image de disquette, et lancer le programme en basse résolution. La souris de l’ordinateur remplace sans souci celle du ST.
Dernier conseil, un peu bête mais utile : jouez avec le son. L’essentiel de l’intérêt du jeu repose sur l’alliance entre la couleur et la note qui l’accompagne, et un Detonator muet perdrait la moitié de son sel. Prévoyez quelques minutes, pas plus.
Pour finir : un petit démineur de poche
Detonator ne figurera dans aucune liste des meilleurs jeux de l’Atari ST, et personne ne vous le reprochera. C’est un exercice de mémoire emballé dans un scénario de bombe, programmé en STOS par une petite équipe pour un petit label, et on le doit à ce circuit foisonnant où n’importe quel passionné pouvait publier sa trouvaille. Sa valeur est ailleurs : dans ce qu’il rappelle de l’âge où l’on pouvait fabriquer un jeu seul, avec un langage accessible et une bonne idée empruntée à un jouet de salon. À lancer cinq minutes, pour vérifier si votre mémoire tient mieux que celle de vos souvenirs.
À lire aussi sur le blog :
→ Tetris sur Atari ST, l’autre grand jeu de réflexion sous pression, avec un autre genre de chute.
→ Pop-up sur Atari ST, un autre puzzle game du catalogue ST, signé Infogrames.
En savoir plus : fiche MobyGames · fiche AtariMania · fiche AtariUpToDate.
FICHE DU JEU
- Jeu
- Detonator
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1989
- Référence
- Detonator sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.