Un buggy lunaire, un sol qui défile sans pause, un cratère qui approche. Vous avez une fraction de seconde pour appuyer sur le bouton, et pendant que la voiture est en l’air, une soucoupe vous largue une bombe sur la tête. Moon Patrol tient tout entier dans cet instant de panique joyeuse : sauter, tirer, ne pas s’arrêter. Sur Atari ST, il arrive avec cinq ans de retard sur la borne, et il faut le regarder pour ce qu’il est : une conversion d’arcade honnête, pas un chef-d’œuvre de la machine.

Une patrouille de nuit sur la Lune, version borne

Commençons par la source. Moon Patrol est une borne d’arcade conçue par Irem, sortie au Japon en juin 1982 puis distribuée en Amérique du Nord par Williams Electronics. Le game designer s’appelle Takashi Nishiyama, un nom que les amateurs de jeux de combat retrouveront plus tard dans d’autres histoires. La borne tournait sur une carte maison, la M52, avec un processeur Z80 pour le jeu et un second processeur pour le son, le tout programmé en assembleur.

Le principe est d’une simplicité presque insolente. Vous incarnez un policier de Luna City chargé du secteur neuf, que le jeu présente comme repaire des pires voyous de la galaxie. Votre outil de travail : un véhicule lunaire à roues qui avance vers la droite sur un sol qui défile. Les obstacles se succèdent, trous et cratères au sol, mines à partir de la troisième étape, et il faut les enjamber d’un saut. Dans le ciel, des soucoupes de plusieurs types attaquent, et certaines creusent un cratère là où leur projectile touche le sol. Pour y répondre, le buggy tire deux fois à la fois : un coup vers l’avant pour dégager la piste, un coup vers le haut pour les envahisseurs.

C’est ce double tir qui fait tout le sel du jeu. Dans un shoot’em up classique, on regarde dans une seule direction. Ici, il faut surveiller le sol, le ciel et le rythme du saut en même temps. On est à mi-chemin entre le jeu de tir et le jeu de réflexes. Les sources (AtariMania, Wikipédia) le rangent d’ailleurs dans les shoot’em up à défilement horizontal, pas dans les jeux d’action au sens large ni dans les jeux de plateforme.

Moon Patrol sur Atari ST, séquence de jeu — chaîne AtariGreenlog

Qui a mis ça sur ST, et quand ?

Sur la fiche AtariMania, la conversion ST est éditée par Atari Corporation, avec Andromeda Software comme développeur, d’après la licence Williams. Le programmeur n’est pas identifié, pas plus que le graphiste ou le musicien : le jeu ne fait pas partie de ceux dont on connaît l’équipe, et je préfère le dire plutôt que d’inventer un nom.

La date mérite aussi une précision. AtariMania recense deux entrées : une première datée de 1987 pour les États-Unis, une seconde de 1988 pour la version Atari Corporation Europe. La même fiche indique, d’après ses recherches, que ce serait la première sortie du jeu sur machine 16 bits en Europe. C’est une information à prendre avec les précautions d’usage, ce genre de « première » étant toujours difficile à prouver, mais elle colle avec le calendrier : on peut simplement constater qu’Atari, qui possédait déjà l’habitude du jeu, l’a proposé tel quel sur sa nouvelle machine.

Atari connaissait déjà bien le jeu. Dans les années 1980, la société avait sorti plusieurs conversions maison de Moon Patrol sur ses machines 8 bits et sur la console 5200, alors que d’autres systèmes avaient droit à des versions sous le label Atarisoft. Le ST n’était donc pas une découverte : c’est la énième machine à recevoir le buggy, avec cette fois un processeur 68000 à faire respirer.

Ce que contient la disquette

La version ST tient sur une disquette simple face. Le jeu se pilote au joystick ou à la souris, se joue seul ou à deux en alternance, et tourne en basse comme en haute résolution. Il est écrit en langage machine, ce qui est la moindre des politesses pour un jeu d’arcade qui doit défiler sans saccade. Il demande 512 Ko de mémoire, donc n’importe quel ST de l’époque, et il fonctionne aussi sur les STE et les TT.

Ce dernier point fait sourire quand on y pense. Un jeu pensé pour la borne de 1982, qui tourne sur des machines de 1990 : c’est la force des ST, qui ont tendance à avaler les vieux logiciels sans broncher. La compatibilité haute résolution est plus rare qu’on ne le croit pour un jeu d’action, et elle prouve que l’on est face à un programme sobre, sans astuce technique tordue.

Le parcours : vingt-six balises et deux niveaux de patience

La structure originale est conservée, et elle est plus riche qu’il n’y paraît. Le jeu propose deux parcours, un parcours débutant et un parcours champion, chacun découpé en vingt-six points de contrôle marqués de A à Z. Toutes les cinq balises environ (E, J, O, T et Z), un nouveau décor s’installe et la difficulté monte d’un cran. La troisième étape, à partir de la lettre J, introduit les mines posées sur la route, ce qui change complètement la lecture du terrain.

Le score récompense à la fois la progression et la vitesse : chaque étape franchie rapporte 1 000 points, plus 100 par seconde gagnée sur le temps de référence, et un parcours terminé en offre 5 000 de plus, avec le même bonus de vitesse. Des vies supplémentaires arrivent à 10 000, 30 000 et 50 000 points. La partie s’arrête quand la dernière voiture de patrouille est détruite, et le jeu permet de reprendre, sans conserver son score. C’est la logique de l’arcade, façon « ça passe ou ça casse », et il faut avouer que dans un salon, devant un ST, on a tendance à vouloir battre son propre record plutôt qu’à finir le parcours.

Un mot sur l’esprit du jeu : Moon Patrol ne cherche jamais à vous raconter quoi que ce soit. Il n’y a pas de scénario autre que le petit résumé d’en-tête, pas de boss à proprement parler, pas de décor qui vous fait lever les yeux. Ce qui accroche, c’est le tempo. Le buggy reste collé au sol, rebondit sur les bosses, et le saut a besoin d’un timing que l’on apprend avec les doigts. Cette simplicité a un charme fou, et elle explique que la borne ait figuré parmi les cinq bornes les plus rentables d’Amérique du Nord en janvier 1983.

Un accueil mitigé : 50 % dans ST Action

Voyons maintenant comment la presse a reçu la version ST. Les fiches d’AtariMania mentionnent un test dans ST Action, en août 1988, qui donne 50 %. Pas une catastrophe, mais certainement pas un « Hit » : le magazine, comme beaucoup d’autres à l’époque, mesurait les conversions à l’aune de ce que le ST savait faire en 1988, et un jeu de 1982, même bien rendu, paraissait daté à côté des productions de Bitmap Brothers ou de Ocean.

Les lecteurs d’AtariMania, eux, sont bien plus indulgents : 8 sur 10, sur 26 votes. Les chiffres sont modestes, mais l’écart avec la presse d’époque est parlant. Un commentaire laissé sur la fiche loue les graphismes et le son, proches de l’arcade, tout en reconnaissant que les sauts du premier niveau sont difficiles. Je comprends cette remarque. Dans Moon Patrol, la difficulté ne vient pas du nombre d’ennemis, mais de la précision du saut : trop tôt, on tombe dans le trou, trop tard, on s’écrase dessus. Le jeu ne pardonne pas et ne donne pas de seconde chance, d’où des premières parties parfois rudes.

Mon avis : il faut avoir un faible pour l’arcade brute pour y retourner souvent. Le jeu ne vous offre aucune progression d’équipement, aucune variété d’ennemis au-delà de la poignée de soucoupes et d’obstacles, et il se répète. Mais il se répète bien. Quelques minutes de Moon Patrol suffisent à comprendre pourquoi on a continué à l’adapter partout pendant des années.

ST contre Amiga : pas de duel

On aimerait faire le match rituel entre ST et Amiga, mais ici il serait un peu artificiel. Les sources que j’ai consultées ne documentent pas de comparaison directe avec une version Amiga, et je ne vais pas en inventer une. Ce que l’on peut dire, c’est que la version ST ne cherche pas à épater : elle conserve le dispositif de l’arcade, la lisibilité des obstacles et le rythme, sans prétendre le réinventer.

C’est peut-être ce qui lui a nui. En 1988, les joueurs ST réclamaient des jeux qui exploitent le matériel : défilements à plusieurs plans, grandes animations, musiques travaillées. Une conversion fidèle d’un jeu de 1982 ne pouvait pas rivaliser avec ça sur le papier. Pourtant, à l’usage, c’est la fidélité à la borne qui séduit encore aujourd’hui les amateurs de rétro, ceux qui veulent retrouver les sensations d’un jeu d’arcade sur leur machine préférée.

À qui s’adresse ce buggy aujourd’hui

Si vous cherchez un jeu de tir spectaculaire, passez votre chemin : il en existe de bien plus impressionnants sur ST. Si vous aimez les jeux d’arcade à l’ancienne, ceux qu’on lance pour dix minutes et qu’on ne quitte plus pendant une heure, Moon Patrol a toute sa place dans une pile de disquettes. Sa prise en main immédiate le rend idéal pour une partie à deux en alternance, chacun son tour, chacun son record, chacun sa mauvaise foi quand l’autre dépasse son score.

Je lui reprocherais surtout d’arriver tard et de ne pas avoir été retravaillé pour le ST. Mais je ne peux pas lui reprocher de manquer d’efficacité : sauter, tirer, recommencer. C’est un jeu qui tient dans une phrase et dans un pouce posé sur le bouton de tir, et c’est précisément ce qui le rend si difficile à lâcher.

À lire aussi sur le blog :
→ Xenon sur Atari ST : retour sur un classique des années 1980 pour un autre shoot’em up à défilement qui, lui, exploitait pleinement la machine
→ Led Storm sur Atari ST : retour sur un classique des années 1980 pour une autre conversion de borne d’arcade sur ST

Sources consultées : fiches AtariMania (versions Atari ST de 1987 et 1988) et article Wikipédia sur la borne originale.

FICHE DU JEU

Jeu
Moon Patrol
Machine
Atari ST
Sortie
1987
Référence
Moon Patrol sur Atarimania

Y rejouer aujourd'hui

L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.