Un gratte-ciel high-tech, des couloirs aux néons, un laboratoire où l’on bricole du vivant n’importe comment, et partout, derrière une plante verte ou dans une gaine de ventilation, quelque chose qui ricane. Quand la suite de Gremlins débarque au cinéma en 1990, elle troque la petite ville enneigée du premier film contre un immeuble futuriste, et les petites bêtes en profitent pour y mettre le chaos. Les éditeurs de jeux vidéo, eux, ne laissent pas passer l’occasion : sur Atari ST aussi, il va falloir faire le ménage.
Un jeu de plateau fenêtre par fenêtre, pas un beat’em all au kilomètre
Première mise au point, parce que l’étiquette qui traîne souvent sur ce titre est approximative : Gremlins 2: The New Batch n’est pas un jeu de tir ni un jeu de baston à défilement continu. La fiche AtariMania le range dans la catégorie arcade / plates-formes à écrans multiples. Autrement dit, on évolue dans un immeuble découpé en écrans fixes, qu’on traverse d’un bord à l’autre avant de passer au suivant. Le magazine ST Format y voyait plutôt un « flip-screen beat’em up » : on y marche, on y saute, et on y tape (ou plutôt on y éclaire) tout ce qui bouge.
Le héros, côté versions micro, c’est Billy Peltzer, pas Gizmo. Il faut le préciser, car sur NES et Game Boy, c’est bien la petite boule de poils qui prend les commandes, dans des jeux totalement différents signés Sunsoft. La version qui nous occupe est celle des ordinateurs 8 et 16 bits, et elle n’a rien à voir avec les consoles.
Qui a fait quoi : une licence, deux studios, un éditeur britannique
Les crédits de ce jeu sont un petit casse-tête, et c’est assez représentatif de l’époque. La licence vient de Warner Bros. Sur la version ST, AtariMania cite Elite comme éditeur et Motivetime comme développeur ; Wikipédia mentionne de son côté Topo Soft aux côtés de Motivetime pour les versions micro, avec une distribution assurée en Espagne par Topo Soft et Erbe Software, et à l’étranger par Elite. Le détail qui vaut le coup d’être retenu : toujours selon Wikipédia, c’est la première fois qu’une société espagnole de jeux vidéo obtient une licence exclusive d’un film hollywoodien. Difficile d’être plus catégorique sur la répartition exacte des rôles entre les deux studios : les sources ne racontent pas tout à fait la même histoire, et aucune ne nomme les programmeurs ou les graphistes de la version ST.
On connaît en revanche le musicien : Mark Cooksey, nom qui revient régulièrement dans les génériques de jeux 16 bits britanniques. Côté technique, la fiche indique une disquette double face, un programme en langage machine, une exécution en basse résolution, et une compatibilité ST et STe avec 512 Ko de mémoire. Le jeu se pilote au joystick ou au clavier, et le mode deux joueurs fonctionne en alternance : chacun son tour, pas de bagarre simultanée. La boîte était livrée avec une notice en anglais, français, allemand et italien, signe d’une distribution européenne assumée.
Cinq étages, cinq objets à retrouver
Le principe, tel que le décrit la presse d’époque et la documentation du jeu, est simple : Billy doit empêcher les Gremlins de se répandre jusqu’à New York. Pour cela, il lui faut assembler un dispositif qui projette de la lumière du soleil, l’arme absolue contre ces bestioles. Chaque niveau correspond à un étage de la tour, et chacun cache un objet précis à dénicher. Les cinq niveaux, cinq objets : c’est la clé d’une meilleure fin.
Billy démarre avec une simple torche. En cours de route, il ramasse des fruits (des tomates, d’après Wikipédia), des frisbees et une torche à triple faisceau. Gizmo vient parfois lui donner un coup de main sous forme de bonus, mais le testeur de ST Format note que ces cadeaux ressemblent plus souvent à un handicap qu’à une vraie aide. On n’est pas loin du « merci, mais non merci ».
Sur le papier, c’est une idée plutôt maline : un héros plutôt désarmé, des armes improvisées, des ennemis qui jaillissent du décor. Le revers de la médaille, c’est qu’il faut apprendre par cœur où et quand chaque Gremlin va surgir. Le même testeur avertit que le jeu est dur : pour finir un niveau, il faut connaître l’emplacement des embuscades. C’est le genre de difficulté « par la mémoire » typique de l’époque, qui allonge artificiellement la durée de vie, et qui lasse ou qui passionne selon la patience de chacun.
Les Gremlins d’écran : Daffy, George et Sexygirl
Les adversaires ne sont pas anonymes. Le test de ST Format cite trois spécimens. Daffy se met en boule et fonce au ras du sol ; George laisse tomber de la cendre de cigare ; Sexygirl, comme son nom l’indique, lance des baisers mortels. On sent la volonté de coller à l’humour du film, qui ne se prend jamais au sérieux, et de transformer chaque Gremlin en petit défi de timing plutôt qu’en simple sac à points de vie.
C’est d’ailleurs la bonne piste pour apprécier le jeu aujourd’hui : l’esprit potache de l’univers passe par la variété des ennemis, pas par un scénario envahissant. On est dans un jeu où chaque écran est une petite énigme de position : où se placer, quand tirer, quand sauter. Rien de révolutionnaire, mais c’est cohérent avec le ton du film de Joe Dante, qui détournait déjà joyeusement les codes du premier opus.
Ce que valait le jeu pour la presse et pour les joueurs
Voyons ce que disent les chiffres, plutôt que la nostalgie. ST Format a testé le jeu sous la plume d’Andy Hutchinson et lui a attribué 70 %. Le détail des notes est parlant : 70 % pour les graphismes, 70 % pour le son, 70 % pour l’attrait immédiat, mais seulement 50 % pour l’intelligence et 50 % pour la durée de vie. Le verdict résume bien l’ensemble : jeu peu original mais sympathique, plutôt destiné aux plus jeunes, et qu’on ne terminera pas en deux jours.
Les compliments vont aux visuels : sprites colorés, bien dessinés et animés avec fluidité, décors lumineux, effets sonores sous forme d’échantillons nets. Sur un ST, qui n’était déjà pas une machine très généreuse en couleurs, c’est un bon point. Côté joueurs, la note moyenne sur AtariMania s’établit à 6,7 sur 10, mais elle repose sur seulement onze votes, donc à prendre avec des pincettes.
Le jeu a aussi connu un petit succès commercial en Grande-Bretagne : toujours d’après AtariMania, il a atteint la treizième place du classement des ventes sur ST en février 1991 et est resté trois mois dans les charts, de janvier à mars 1991. Détail amusant, sa publicité a été élue meilleure publicité de l’année 1990 par ST Format. Comme quoi, une bonne affiche ne fait pas un chef-d’œuvre, mais elle ne gâche rien.
ST, Amiga et le reste de la bande
Le jeu est sorti la même année sur Amiga, Commodore 64, Amstrad CPC, MS-DOS, MSX et ZX Spectrum, selon Wikipédia. Autrement dit, c’est un titre multiformat typique de 1990, développé pour couvrir le plus de machines possible. Cela explique en partie son côté sage : pas de prouesse technique propre au ST, pas de scrolling virtuose, une réalisation propre qui vise la lisibilité plutôt que l’exploit.
Sans source précise pour comparer image par image la version ST à celle de l’Amiga, je m’abstiendrai de désigner un vainqueur. Ce qu’on peut dire, c’est que la version ST se défend sur ce que la presse a salué, à savoir des sprites propres et colorés, et un son correct. Pour un portage « de série », ce n’est déjà pas si mal, surtout quand on se souvient de certaines conversions de licences cinéma sur la machine, qui ressemblaient à des brouillons.
Faut-il y rejouer aujourd’hui ?
Honnêtement, ce n’est pas le jeu qu’on conseille en premier à quelqu’un qui découvre l’Atari ST. Ce n’est pas un jeu à classer parmi les grands classiques de la plateforme, et la mécanique de l’embuscade apprise par cœur peut vite agacer. Mais il a un vrai charme de licence cinéma de l’époque : des graphismes soignés, un humour qui transpire dans les ennemis, une ambiance de tour de verre infestée de petites bêtes.
Le plus simple pour s’y essayer reste l’émulation. Le jeu existe dans un dump au format Pasti, et la fiche AtariMania propose aussi la notice en PDF dans les quatre langues d’origine. Prenez le temps de la lire avant de lancer le jeu : savoir quel objet chercher à chaque étage change tout. Et prévoyez un peu de patience : si la presse d’époque estimait qu’on n’en venait pas à bout en deux jours, c’est qu’il faut accepter de mourir plusieurs fois au même endroit avant de comprendre le piège.
Alors, redécouverte méritée ? Disons que c’est une curiosité sympathique, plus attachante que géniale. Une soirée à nettoyer un gratte-ciel de ses indésirables, une torche à la main, c’est une jolie façon de rendre hommage à un film qui avait l’intelligence de ne rien prendre au sérieux. Le jeu, lui, a la mémoire un peu courte, mais il a le mérite de la bonne humeur.
À lire aussi sur le blog :
→ Retour vers le futur 2 sur Atari ST, une autre adaptation d’un film de 1990 sur nos 16 bits.
→ Dick Tracy sur Atari ST, encore une licence hollywoodienne de la même époque.
En savoir plus : fiche AtariMania · Wikipédia · fiche MobyGames.
FICHE DU JEU
- Jeu
- Gremlins 2
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1990
- Voir aussi
- Hi-Tec Software, Plateforme
- Référence
- Gremlins 2 sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.