Deux vaisseaux, un écran coupé en deux, et la gravité qui tire tout le monde vers le bas. Pas de boss monstrueux, pas de vagues d’ennemis, pas de scénario : seulement vous, un adversaire, et un décor de grottes où le moindre coup de réacteur de trop vous colle au plafond. Utopos est l’un de ces jeux qu’on comprend en trente secondes et qu’on met des semaines à maîtriser. Il n’est pas sorti dans une boîte de magasin, il circulait sur disquettes de domaine public, et pourtant c’est l’un des titres les plus marquants de l’Atari STe.
Un jeu de gamins finlandais, pensé pour l’STe
Première correction à faire : Utopos n’est pas un shoot’em up à défilement classique signé d’un grand éditeur. C’est un jeu de l’équipe finlandaise Aggression, un groupe de la scène démo, dont le programmeur est Jani Penttinen. Les premières versions datent de 1993 : AtariMania liste une version 1.50 datée du 11 novembre 1993, et la fiche de 1995 correspond à la version 1.61, la dernière connue. Entre les deux, on trouve des versions 1.42, 1.52 (1993) et 1.55 (1994). Le jeu a donc vécu et évolué pendant plus de deux ans, au gré des retours des joueurs.
Côté crédits, les sources ne disent pas tout à fait la même chose, et c’est normal pour un projet de scène. AtariMania cite Jani Penttinen, Toni Lönnberg, Kiia Kallio et Matti Mäenpää à la conception, Mäenpää et Kallio aux graphismes, et trois musiciens : Tero Kostermaa, Harri Nikka et Toni Lönnberg. Atari Legend attribue plutôt conception, graphismes et code à Penttinen, avec Kostermaa et !Cube (alias Toni Lönnberg) à la musique. Retenons l’essentiel : une petite bande de copains, très jeunes (Penttinen dit lui-même « nous étions très jeunes »), qui voulait prouver qu’on pouvait faire sur ST ce que l’Amiga montrait alors fièrement.
La réponse du ST à Turboraketti
Le déclencheur est connu : Penttinen explique que le jeu Amiga Turboraketti l’a poussé à se lancer. Il juge que des classiques comme Oids ou Thrust étaient « techniquement inférieurs » à ce que proposait ce titre, avec son scrolling à 50 images par seconde et son multijoueur en écran partagé. Pour lui, c’est justement cet écran partagé qui était la clé, « parce qu’il nous permettait de jouer ensemble ». Atari Legend résume la chose en disant que Utopos est né en réponse à l’engouement Amiga autour de Turboraketti.
On aime ce genre de rivalité. Le ST a longtemps traîné l’étiquette de la machine qui scrolle mal, et voilà une équipe d’adolescents qui s’obstine, sur le matériel amélioré de l’STe, à faire tourner un jeu de gravité en double écran sans jamais descendre sous les 50 images par seconde. C’est le genre de défi technique qui rend la scène ST attachante.
Ce qui se passe à l’écran
Les bases de données ne rangent pas Utopos dans la même case : AtariMania parle de shoot’em up, AtariUpToDate de « Action – Thrust », et un blog spécialisé le rapproche carrément de Gravitar. Le plus juste est sans doute de dire que c’est un jeu de vaisseau à gravité et inertie, dans la lignée de Thrust : on pilote un appareil dans des cavernes, on lutte contre le poids du monde, et on tire sur l’autre joueur avant qu’il ne tire sur nous. La description d’AtariUpToDate est limpide : détruire son adversaire avant de perdre sa propre vie, ce qui est, comme ils le disent, plus difficile qu’il n’y paraît.
Le jeu se pilote au joystick ou au clavier, en basse résolution, et réclame un STe avec au moins 1 Mo de mémoire (la version de 1995 tourne aussi sur Falcon). Un point à noter : les fiches AtariMania ne s’accordent pas sur le mode deux joueurs (« deux joueurs simultanés » sur l’une, « simulés » sur l’autre), mais AtariUpToDate et l’interview de Penttinen décrivent bien un duel en écran partagé, et c’est ce que l’on retient.
Un détail fait toute la personnalité du jeu : on peut régler la gravité et l’inertie. L’auteur du blog AtariCrypt, qui a testé le jeu en 2026, prévient que la courbe d’apprentissage est « massive » et qu’il vaut mieux bidouiller ces réglages dès le départ. Dans la version qu’il a pu jouer, le mode un joueur lui a semblé presque impossible sans toucher à la gravité, alors que le duel à deux est, selon lui, « un absolu tueur ». Voilà qui résume bien l’objet : un jeu pensé pour les copains devant le même écran, et qui devient nettement moins amical dès qu’on le joue seul.
Sous le capot : des astuces qui font mal à la tête
Dans une interview publiée par Atari Legend, Penttinen détaille quelques-unes de ses solutions, et elles valent le détour. Les niveaux ne sont pas des assemblages de petites tuiles : chaque niveau est une seule énorme image. Une des bitmaps sert à savoir où se trouve le terrain solide, donc où les vaisseaux entrent en collision. Les bordures de l’écran sont repoussées par des astuces d’overscan pour agrandir la zone de jeu, et l’écran partagé fonctionne sans avoir à copier de données vers l’écran. Il parle aussi d’une « vraie physique » pour gérer les mouvements, et d’un son sur huit canaux stéréo permettant de lancer jusqu’à huit effets en même temps.
La fiche AtariMania ajoute des chiffres qui parlent aux nostalgiques : jusqu’à 38 couleurs à l’écran dans les images fixes, 27 en jeu, des sons et des musiques numérisés, et un usage complet du matériel STe (Blitter, son DMA, palette étendue, scrolling matériel). Rien de tout cela n’existait sur le ST de 1985, c’est précisément ce qui explique pourquoi Utopos est réservé à l’STe. On aime ou on n’aime pas ce choix, mais il lui permet de faire des choses que les ST « de base » n’auraient jamais encaissées.
Le shareware qui a trouvé son public
Le modèle économique est typique de l’époque : on récupérait le jeu sur une disquette de domaine public, on y jouait, et si on l’aimait, on envoyait de l’argent à l’auteur pour obtenir une version enregistrée à son nom. Penttinen estime avoir reçu environ 2 000 commandes, avec un pic de trois à cinq lettres par jour dans sa boîte aux lettres. Le prix, environ 10 dollars, avait un revers : les frais de change et les chèques parfois inutilisables mangeaient une bonne partie de la recette.
Atari Legend rappelle que Utopos est considéré comme l’un des titres shareware les plus réussis de l’Atari STe, et le jeu apparaît sur plusieurs menus de disquettes de domaine public, comme ceux de Flame of Finland/Superior ou de Serenade. Côté joueurs, la note moyenne sur AtariMania est de 7,5 sur 10 pour 32 votes : un échantillon modeste, mais un score honnête pour un jeu que la plupart des gens ont connu par copie.
Utopos face à ses cousins
Pour situer le jeu, il faut le comparer à ses voisins de la grande famille des jeux de vaisseau. À côté de Armalyte, un shoot’em up horizontal bien connu sur ST, Utopos paraît presque austère : ici, pas de grandes vagues d’ennemis à abattre, mais un environnement, une physique et un rival. Les deux jeux parlent pourtant de la même chose, le plaisir d’avoir un vaisseau entre les mains et de le sentir obéir ou résister.
Et si vous cherchez un équivalent sur l’envie de jouer à deux sur la même machine, regardez plutôt du côté de Dynablaster : même principe d’affrontement entre copains, même capacité à transformer un salon en arène. Utopos y ajoute la gravité, qui fait de chaque pilotage une négociation.
Face à Thrust ou Oids, que Penttinen cite lui-même comme références, Utopos revendique un rythme plus nerveux et une orientation plus arcade, qui privilégie la vitesse et l’action sur le réalisme. C’est ce qui le distingue des simulations de poussée plus austères : on peut régler la physique à son goût, donc le jeu accepte d’être plus facile ou plus punitif selon la soirée.
Y rejouer aujourd’hui
Un jeu STe uniquement, c’est un petit piège à l’émulation : il faut un émulateur qui sache reproduire l’STe et ses ajouts matériels, et lui donner au moins 1 Mo de mémoire. Une fois ce détail réglé, le jeu se lance sans mystère, et l’on comprend vite pourquoi il a marqué. On y rejoue surtout à deux, avec un ami prêt à perdre quelques parties. Seul, il faudra accepter de bidouiller la gravité et l’inertie, sinon le jeu vous enverra dans le décor avant que vous ayez compris comment tourner.
Le jeu se joue au joystick ou au clavier, selon AtariMania. Et gardez en tête que la version 1.61 de 1995 est la dernière connue, tandis que certaines disquettes de l’époque contiennent des versions plus anciennes, avec des différences dans les modes de jeu.
La suite : de l’STe jusqu’à l’Atari VCS
L’histoire ne s’arrête pas en 1995. Jani Penttinen a fondé Utopos Games et a refait son premier jeu sous le nom d’URG, qui est devenu ensuite Guntech, puis Guntech 2. Les dossiers de presse du studio le disent clairement : URG est un remake d’un jeu Atari ST de 1993 appelé Utopos, et l’original reste le premier jeu publié de son fondateur. Dans une interview de mai 2021, il évoquait même un remake en cours pour l’Atari VCS. Peu de jeux de scène ST peuvent se vanter d’avoir fait un tel chemin.
Ce que je retiens d’Utopos, c’est qu’il rappelle une facette de l’Atari ST qu’on oublie souvent : celle des petites équipes qui, sans éditeur ni budget, fabriquaient des jeux d’une précision technique impressionnante, juste parce qu’elles voulaient jouer ensemble. Ce n’est pas le titre le plus accessible du catalogue. C’est mieux : un jeu de potes, né dans une chambre finlandaise, qui tient encore debout plus de trente ans après.
À lire aussi sur le blog :
→ Armalyte sur Atari ST, le shoot’em up horizontal qui montre l’autre visage des jeux de vaisseau.
→ Dynablaster sur Atari ST, l’affrontement entre amis sur la même machine.
En savoir plus : fiche AtariMania · fiche Atari Legend · interview de Jani Penttinen.
FICHE DU JEU
- Jeu
- Utopos
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1995
- Voir aussi
- Microïds, Shoot'em up
- Référence
- Utopos sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.