Mai ou juillet 1989, selon la source, et un film qui fait la queue dans toutes les salles : Indiana Jones et la Dernière Croisade clôt la trilogie avec Harrison Ford et Sean Connery en père et fils. Pour les possesseurs d’Atari ST, la question se pose vite en boutique, car il y a deux jeux sur l’étagère, tirés du même film et sans aucun rapport entre eux. L’un est un jeu de plateforme et de baston, l’autre une aventure point & click où l’on réfléchit autant qu’on cogne. Cet article parle du second, celui de Lucasfilm Games, et c’est l’un des meilleurs rendez-vous de la machine avec le genre.

Deux jeux, un seul titre : ne pas se tromper de boîte

Autant lever l’ambiguïté tout de suite, parce qu’on peut très facilement se tromper de boîte. Indiana Jones and the Last Crusade: The Action Game est édité par U.S. Gold et développé par Tiertex : un jeu de scènes à défilement latéral où Indy distribue des coups de poing et de fouet. Il existe aussi sur ST, il a eu de bonnes notes dans la presse britannique (90 % dans ST Format d’après la page Wikipédia du jeu) et il a même atteint la tête des ventes au Royaume-Uni. Mais ce n’est pas lui qui nous intéresse ici.

Notre sujet, c’est Indiana Jones and the Last Crusade: The Graphic Adventure, conçu par Ron Gilbert, Noah Falstein et David Fox, trois noms qui disent tout de l’ADN de la maison. À l’époque, la société s’appelle encore Lucasfilm Games : le nom LucasArts n’est venu qu’un peu plus tard, ce qui rend l’étiquette « LucasArts » un peu anachronique pour un jeu de 1989. Côté diffusion, les sources divergent : Wikipédia donne Lucasfilm Games comme éditeur, tandis que certaines bases de données associent U.S. Gold à la distribution européenne. Difficile d’être catégorique sur ce point, et il vaut mieux le dire que l’inventer.

SCUMM, troisième service

Techniquement, c’est la troisième aventure à utiliser le moteur SCUMM, après Maniac Mansion et Zak McKracken. Les habitués reconnaissent tout de suite la mécanique : une fenêtre de jeu en 320 × 200, une liste de verbes en bas de l’écran (ouvrir, prendre, regarder, parler à…) et un inventaire qui se remplit au fil des trouvailles. Le magazine américain START, dans son numéro de septembre 1989, parlait de SCUMM en version 3.0 pour ce jeu.

Sur ST, cette interface se manie très bien à la souris, ce qui n’est pas anodin : beaucoup d’aventures de l’époque, avec leurs analyseurs de syntaxe à taper au clavier, restaient réservées à ceux qui maîtrisaient parfaitement l’anglais. Ici, on clique, on voit ce qui se passe, et on comprend. C’est exactement ce qui fait la réputation de cette génération de jeux.

L’IQ d’Indy : un score qui récompense la débrouillardise

L’idée maîtresse du jeu tient en trois lettres : IQ, pour « Indy Quotient ». Le programme tient un compteur de points (800 au maximum d’après Wikipédia) qui grimpe quand vous résolvez les situations avec astuce, et surtout quand vous trouvez plusieurs façons de franchir le même obstacle. START résumait cela par la formule « out-Indying Indy » : essayer d’être plus Indiana Jones qu’Indiana Jones lui-même.

Concrètement, face à un garde, vous pouvez le contourner, lui parler, ou vous battre. Chaque option a ses conséquences, et les choix de dialogue ont des suites dans la partie. Les combats se jouent à mains nues, avec des mouvements à choisir, et certains affrontements facultatifs sont franchement coriaces : c’est justement par eux que passent les points les plus difficiles à gagner. J’apprécie beaucoup ce parti pris. On peut finir l’aventure sans jamais lever le poing, mais on passe alors à côté du plus gros du score, et l’IQ se conserve même quand on recharge ou qu’on recommence. C’est une manière élégante de dire au joueur : tu as fini l’histoire, maintenant reviens la finir mieux.

Le film en version interactive, avec des trous assumés

L’aventure suit les grandes étapes du film : la bibliothèque, les souterrains de Venise, le château de Brunwald, Berlin, le dirigeable, l’avion, puis le temple du Graal et ses épreuves. Mais elle ne le recopie pas. Selon Wikipédia, plusieurs éléments du film manquent à l’appel, comme la Confrérie du Graal, Sallah, la course-poursuite en bateau à Venise ou les batailles du désert, hormis quelques clins d’œil cachés. Pour un jeu sorti la même saison que le film, c’est un choix de design plus qu’une faiblesse : on évite de refaire en moins bien les scènes les plus spectaculaires, et on utilise la place pour des énigmes que le cinéma ne montre pas.

Et le Journal du Graal, dans tout cela ? Wikipédia rappelle que les premières versions du jeu étaient accompagnées d’une réplique du carnet d’Henry Jones, et que des éditions ultérieures ont proposé une version abrégée. Le principe, c’est que le journal sert de documentation à consulter pendant le jeu, ce qui fait de l’objet physique un élément à part entière de l’aventure. Sur ST, je préfère rester prudent sur le contenu exact de chaque boîte : les éditions ont varié, et je n’ai pas de source fiable sur ce que contenait précisément la version vendue en France.

Atari ST contre Amiga : l’oreille avant l’œil

La conversion sort la même année sur ST, Amiga et PC. Sur le ST, la résolution de travail est la basse résolution 16 couleurs, et le résultat est propre : les décors peints à la main, signés par une équipe d’artistes dont Steve Purcell, tiennent sans mal la comparaison avec l’Amiga pour l’essentiel. Là où le ST décroche, c’est sur le son. La puce YM2149 ne rivalise pas avec le Paula de l’Amiga, et les mélodies sonnent plus nasillardes. Les compositions de la version originale, dues à Eric Hammond d’après Wikipédia, perdent un peu de chair sur ST.

Dans la pratique, cela ne gâche pas grand-chose. On joue à une aventure, on lit des dialogues, on cherche un objet qu’on a oublié, et le plaisir est d’abord dans la tête. Comme toujours avec un jeu sur disquettes, il faut s’attendre à un peu de patience au chargement. Le ST s’en sort avec les honneurs, sans plus.

Ce qu’en disait la presse, et ce que j’en pense

Les chiffres que je peux citer proprement concernent surtout la version PC, mais ils donnent le ton : Computer and Video Games lui attribuait 91 %, Dragon cinq étoiles sur cinq, et le jeu s’est vendu à plus de 250 000 exemplaires, ce qui en faisait le plus gros succès de Lucasfilm Games à sa sortie. Je n’ai pas retrouvé de note de magazine français pour la version ST, donc je m’abstiens d’en inventer une. La note des lecteurs sur AtariMania, elle non plus, n’a pas pu être consultée : la page n’est pas ressortie dans mes recherches.

Mon avis personnel tient en peu de mots : la qualité d’écriture est au sommet. Les dialogues sont drôles sans tirer la couverture, les énigmes sont logiques pour la plupart, et la philosophie de la maison, qui interdit de vous coincer dans une impasse, change tout. Contrairement aux aventures de Sierra, où un oubli au premier tableau pouvait vous condamner trois heures plus tard, ici on avance sans angoisse. Le défaut principal, c’est le rythme : certaines séquences de dialogue ou de chargement s’étirent, et les combats à mains nues sont loin d’être le moment le plus fin du jeu.

Y jouer aujourd’hui sur un ST (ou pas)

Avec un émulateur comme Hatari ou Steem, le jeu tourne sans souci. Il se trouve sur les archives habituelles de la scène rétro. Comptez plusieurs séances, surtout si vous voulez grimper dans l’IQ. Pour une première immersion dans l’aventure LucasArts sur ST, c’est un meilleur point d’entrée que Maniac Mansion, plus abrupt et plus bizarre.

Et si vous cherchez le film en jeu d’action, laissez ce titre de côté et regardez plutôt du côté de Temple de Doom, côté action, beaucoup moins bavard. Ce sont deux manières bien différentes de jouer à Indiana Jones.

Au bout du compte, cette Dernière Croisade version Lucasfilm Games est de ces jeux qui vous rendent un peu plus malin en y jouant. Elle n’a pas la folie de Maniac Mansion ni la poésie de Monkey Island, mais elle a quelque chose de plus rare : l’envie d’être rejouée, non pas parce qu’on a échoué, mais parce qu’on sait qu’on peut faire mieux. C’est une très bonne raison de sortir la souris du ST.

À lire aussi sur le blog :
→ Maniac Mansion sur Atari ST, là où le moteur SCUMM a fait ses premières armes.
→ Indiana Jones et le Temple de Doom sur Atari ST, l’autre Indy du catalogue, côté action.

En savoir plus : Wikipédia (en) · START, septembre 1989.

FICHE DU JEU

Jeu
Indiana Jones et la Dernière Croisade
Machine
Atari ST
Sortie
1989
Voir aussi
Action aventure, Indiana Jones, LucasArts
Référence
Indiana Jones et la Dernière Croisade sur Atarimania

Y rejouer aujourd'hui

L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.